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dimanche 22 mars 2026

Moi et Alain

J'avais déjà beaucoup écrit quand j'ai réfléchis au titre à donner à ce billet.
J'ai hésité entre son nom complet, son prénom tout seul ou autre. Mais j'ai réaliser qu'il n'était pas tant question de lui que de moi. Moi. Moi et Alain. Comment je l'ai peu à peu fait entrer dans ma vie, par solitude et maladresse.
C'est donc aussi un procès de moi, à une certaine époque, que je suis obligée de dresser ici.

La mise en contact.

En discutant avec nos anciens voisins, mercredi, j'ai constaté que faute d'explications, les gens s'en créent. À moins que ce ne soit Alain qui ait propagé volontairement des légendes à notre sujet. Je n'en serais pas étonnée.

J'avais 17 ans. J'avais quitté le Lycée Marguerite de Valois, en proie à une phobie scolaire de plus en plus envahissante, et surtout, je ne le réalise qu'aujourd'hui, je n'arrivais plus à compenser mon hypersensibilité sensorielle et cognitive face à cette "usine à éduquer" de cette cité scolaire massive, ancrée à la façade nord du plateau d'Angoulême. L'internat m'était devenu insupportable. Les couloirs sans fin (260m de long, pour le bâtiment principal, qui accueille à la fois un lycée général et un lycée technologique), le réfectoire, les salles de cours, les profs, les élèves. Tout n'était que tumulte, envahissement et stress.
Mon grand père maternel était décédé en décembre 1999, puis avaient suivies les deux tempêtes, comme pour marquer le coup. L'an 2000 était là. J'étais sensée continuer mes études via le CNED mais je me suis quasi instantanément noyée dans la masse d'informations, incapable de structurer des apprentissages dont je ne comprenais ni l'utilité factuelle, ni la finalité, si ce n'est passer le baccalauréat et prouver que j'étais une sachante. Ce en dépit du fait que le savoir n'est aucunement synonyme de savoir-faire, ni de savoir être. Or ce dernier me faisait cruellement défaut. Les relations sociales avec les personnes ordinaires m'étaient profondément pénibles, avec les personnes de ma génération, en particulier. Leurs préoccupations et le niveau intellectuel de leurs conversations ne trouvaient aucun écho en moi. Ce n'était pas un jugement vis à vis des autres, mais un inconfort que je devais subir, sans même le comprendre. C'était comme écouter quelqu'un jouer du pipeau alors qu'on a grandi en écoutant de la clarinette: on peut apprécier, mais les lignes mélodiques ne peuvent pas être de la même richesse, porter autant d'émotions et de précisions.

Depuis longtemps, j'avais diverses correspondances via Internet. Au début nouées sur des sites hébergés par Mygale ou Multimania. Là, je parle d'un temps que beaucoup de gens n'ont pas connu, car nous étions rares à être connectés. En gros, je parle du Net français.

Certaines de ces correspondances m'avaient déjà valu des problèmes de confiance avec mes parents, inquiets: de nature érotique voire carrément sexuelles, avec des étrangers. J'y fantasmais énormément, mais je savais, moi, que ma configuration nerveuse était un obstacle quasi infranchissable pour une rencontre ou un quelconque passage à l'acte. Mes parents, eux, je l'ai compris seulement en 2012, ne percevaient pas à quel point je me tenais au bord du monde ordinaire, dont j'étais en réalité séparée par un mur invisible, qui me faisait violence.

Au cours de cette fameuse année de l'an 2000, j'utilisais beaucoup le PC de ma mère, connecté à une ligne spécifique. On était alors connectés via un boîtier Numéris (le lien est vintage), qui permettait de dépasser les 56Ko des lignes RTC traditionnelles, alors que l'ADSL n'était qu'à l'état de phases de tests, à Paris et à Lyon.
Ce boîtier, dans le bureau de ma mère, il me reliait au Monde.
C'était ce truc là qui me conservait mon envie de vivre.
Sans, je ne pense pas que j'aurais survécu à ma seconde à Marguerite de Valois. Un dénivelé de six étages, c'est rare qu'on s'en remette.

Croyez moi, je pèse mes mots. Je me souviens très bien de ce que j'éprouvais en ce temps là, à 16 ans. Je croyais que je ne serais jamais capable de vivre dans ce monde, qui m'agressait chaque jour davantage.

Numéris était silencieux à la connexion, plus stable, et permettait à ma mère et mes proches de téléphoner pendant que je surfais sur le Web.

On était avant les fournisseurs d'accès grand public, y compris pour les adresses mail. Du coup c'étaient généralement des opérateurs destinés aux professionnels, qui étaient conçues pour fonctionner avec des logiciels de messagerie spécifiques. Pour ne pas avoir de contraintes liées aux adresses Outlook américaines (on ne pouvait écrire qu'en étant connecté, et la connexion coûtait souvent cher), nous avions Eudora, un gratuiciel. On était là dans une stratégie de gestion de flux pour contourner la contrainte du coût de la minute de connexion.
Cela me permettait aussi d'avoir une sauvegarde de mes mails sur un disque dur personnel.
Rien à voir avec les disques tout mignons qu'on connecte en USB de nos jours: il s'agissait d'un rack. Un gros machin, lourd, avec une poignée, que j'insérais dans la tour de l'unité centrale du PC de ma mère, et sur lequel je pouvais conserver mes infos, logiciels, données diverses.
Au delà de la solution technique, c'était une véritable "frontière physique" qui existait entre mes données et celle de ma mère.

Toujours est-il, donc, que durant mes six mois de déscolarisation (bien qu'inscrite au CNED), j'étais souvent connectée dans la journée, pour trouver de quoi lire des choses sur Internet. Je faisais des copier-coller des textes dans des documents textes, pour ne pas abuser de la connexion. Toutes sortes de choses, mais surtout de la littérature érotique tombée dans le domaine public, ainsi que les récits que les internautes publiaient eux-mêmes, se regroupant par affinités, créant des sites.
C'est ainsi que j'ai découvert le site "lpe".
Un site hébergé au Canada. Lettres, Photos & Echanges. Le titre était assez clair.

Le site publiait des récits érotiques, catégorie littéraire que j'explorais de manière quasi immersive, avec une grande curiosité et un plaisir sincère. Ce site était globalement d'accès gratuit: seul l'accès des archives était payant, mais on pouvait contourner cette contrainte financière en contribuant en nature, c'est à dire en publiant soi-même des récits. C'était la solution que j'avais rapidement adopté et je produisais régulièrement quelques pages de texte, dans lesquels on pouvait probablement sentir une forme de sensibilité particulière.

Au delà des récits lus et publiés, j'ai trouvé sur LPE des correspondants, avec qui j'ai eu des relations purement épistolaires, pendant des années. L'un d'eux utilisait le pseudonyme de "Julien Valmont".

Je me dois de préciser qu'alors, n'ayant qu'une culture très limitée des ouvrages de littérature érotique, je n'avais aucune connaissance concernant l'œuvre de Pierre Choderlos de Laclos, "Les liaisons dangereuses" et ne situais donc absolument pas le personnage du Vicomte de Valmont. En fait j'étais tellement crédule que je n'ai jamais supposé que les prénoms que m'indiquaient mes correspondants pouvaient être des pseudonymes...

Le style à la fois bienveillant et cru de Julien me plaisait. J'aimais lui écrire, lui livrer mes impressions, répondre à ses questionnaires, et satisfaire son voyeurisme intellectuel à mon égard. Je l'idéalisais totalement et je ne faisais preuve d'aucune pudeur ni d'aucune prudence concernant mon âge ni mon identité. Au contraire, je ne cessais de fournir des informations à mon sujet, à lui, comme à tous mes autres correspondants... J'étais dépourvue de bon sens en la matière, ou bien je m'en fichais, convaincue que je ne courais aucun risque, de quelque nature que ce soit.
Peu importe, c'est du passé.

Au fil de nos échanges, je lui en disais de plus en plus sur moi, sur mes habitudes, mes envies (souvent fantaisistes), et bien des choses que j'aurais mieux fait de garder pour moi ou pour un journal.

En parallèle, j'ai aussi une liaison épistolaire avec Stéphane P., dont je me pense follement amoureuse. Auteur de littérature jeunesse, il est venu dans la classe de ma mère au printemps 1998. On avait échangé nos adresses mail et je lui écrivais, à lui aussi, avec une grande candeur. Jusqu'au jour où il me fait l'aveu étrange qu'il "ressent pour moi des choses qu'il ne devrait pas éprouver" (comme je suis un peu nunuche, à l'époque, j'ai aussitôt cru qu'il parlait d'amour; en vrai je pense qu'il parlait d'attirance sexuelle, mais le quiproquo l'a bien arrangé). Bref: ma famille était habituée à mes sessions d'écriture de mails et donc personne n'était surprit de me voir passer du temps nicher au bureau.

J'ai, à l'époque, un besoin viscéral et désespéré de me sentir aimée Il faut dire que je ne m'aime pas beaucoup moi même. Mes obsessions pour la nourriture, la cuisine, la phytothérapie, ce genre de trucs, c'est consensuel. Mon attirance depuis aussi loin que je me souvienne, pour la sexualité, ça ne l'est pas du tout. À mes yeux, alors que je me sais aussi bisexuelle, c'est une anormalité qui me torture.

Correspondre avec des personnes qui nourrissent un intérêt intellectuel pour la sexualité, c'est avant tout ne plus être seule au monde et constater que je peux aussi être acceptée, en dépit de cette "perversion" intrinsèque dont je n'arrive pas à me libérer.

Lorsque j'intègre le CEPMO à la rentrée de septembre 2000, je suis déjà en relation électronique avec Julien. En semaine, j'arrive à lui écrire depuis la salle informatique du lycée, à la pause de midi. On a maintenant des adresses mail fournies par Wanadoo, avec une interface en ligne pour consulter et répondre à nos mails.

Julien et mes autres correspondants jouent le rôle de confidents. Ils m'aident à "tenir" face à la complexité des relations humaines. Ils m'aident à trouver une posture appropriée, en me fournissant leurs analyses sur mes vécus quotidiens et mes problèmes. Je ne cache rien: ni mes joies, ni mes angoisses, ni ma vie sexuelle teintée de désillusions et de découvertes.

La rencontre.

À Julien, que j'idéalise totalement (ma version du prince charmant, en quelque sorte), dont je sais qu'il habite près d'Angoulême, je fourni des tas de détails sur mon quotidien et mes routines, en particulier mes sorties au cinéma, le dimanche matin à la séance de 11h. J'aimerais qu'il m'écrive un jour en me disant "je t'ai vue ce matin, tu étais habillée comme ça, je t'ai regardée de loin".

Mais entre ce que j'espère sans le formuler et ce qu'il perçoit, lui, dans mes mots, il y a un gouffre.
Le dimanche 27 mai 2001, alors que je me gare sur le parking du Champ de Mars, à côté de la gare routière, je vois un homme bedonnant, barbu, chauve mise à part une mèche de cheveux long qui sert de "cache misère" sur le haut de son crâne. Il a un sourire aux lèvres et me regarde avec insistance me garer. Je panique intérieurement, mais je n'en laisse rien voir. Mais qu'est-ce qu'il fout là?!
Il n'a pas compris mes fantasmes, mes idéalisations, voilà ce qu'il fout là. Il est venu faire ma connaissance, aiguillonné par mes invitations qui n'en étaient pas.
Je ne sais pas comment me comporter. Il est vieux, gras, et visiblement libidineux.
J'essaie d'être détendue et affirmée quand il me demande ce que je veux faire.
"Je suis venue pour aller au cinéma".
J'aurais pu ajouter "rien d'autre", ou "et qu'un inconnu m'observe de loin, sans se manifester", mais je n'y songe pas un instant, tellement je suis sous le choc de sa présence, là, incongrue par rapport à mes prévisions.

Cette routine du cinéma du dimanche matin me tient à cœur. C'est un moment de détente à faible cout nerveux, car il n'y a généralement pas de queue et peu de spectateurs. Mais ce jour là est différent: les gens sont venus voir, comme moi "Le fabuleux destin d'Amélie Poulain".
Je devais le voir le vendredi 25 mai, car je n'avais pas cours, mais une automobiliste a ouvert sa portière pile au moment où je passais à côté de son véhicule et le temps de remplir les constats (de travers, en plus), la séance était commencée depuis longtemps.

Julien ne comprends pas que je ne suis pas venue pour le rencontrer. Je veux aller voir le film et rentrer chez moi. Mais l'inconnu me suit au CGR, me colle dans la file d'attente, massive et va jusqu'à payer mon ticket, à ma grande irritation. J'essai de rester stoïque, l'air "de rien", mais je suis en panique totale.

La salle 1 est noire de monde. On trouve deux places contiguës vers le haut des rangées, à droite, en bordure des escaliers. Comme je suis la première à m'assoir il se place à ma droite, me retirant la possibilité de me lever et de m'enfuir (si j'avais cette idée en tête). En réalité, je suis focalisée sur "le film, rien que le film". La salle est plongée dans le noir, le film commence. Au bout de quelques minutes, je sens sa main se poser au dessus de mon genoux droit. Panique totale. Aucune idée de la façon dont je dois réagir. Mon esprit mouline au sujet de ce que je lui ai écris. Je lui ai forcément laissé entendre que j'espérais ce genre de chose, pour qu'il me touche, envahissant soudain mon espace, ma bulle... Mon état a un nom: je suis sidérée. Je ne sais pas quoi faire et je ne fais rien alors que mon cerveau hurle un refus catégorique de ce contact.

La sidération, c'est une réaction psychique involontaire et temporaire au cours de laquelle le sujet se trouve figé, pétrifié, dans l'incapacité de réagir à ce qu'il est en train de vivre. Selon certaines études, plus de 70% des victimes de violences sexuelles seraient concernées par ce phénomène.

Je ne bouge pas, je le laisse faire.

Je me dois de préciser une chose, très importante: les gens ont oublié l'état d'esprit de cette époque là concernant la sexualité. On était alors bien avant les mouvements #MeToo ou #BalanceTonPorc. En fait, l'état d'esprit commun vis à vis des femmes qui s'intéressaient ouvertement à la séduction ou la sexualité, c'était qu'elles étaient des filles faciles et des allumeuses, et que quand elles "allumaient" un mec, c'était de l'ordre de leur responsabilité "d'assumer". Une nana qui portait une jupe un peu trop courte, avec un string ou pas de culotte du tout, c'était un "pousse au viol" et les gens ne se gênaient pas pour le dire. Alors une jeune fille de 19 ans qui écrit à un monsieur d'âge mûr... quoi? elle croyait pouvoir s'abriter derrière des excuses? Non! Elle devait assumer!

Je ne l'ai pas empêché de me toucher. Je ne l'ai pas empêché de remonter ma jupe et de passer sa main dessous. Ni le reste. Tant pis si ça faisait mal, que ça tirait, frottait et déchirait: je l'avais provoqué et je devais assumer. Et surtout ne pas me faire remarquer, dans cette salle de cinéma. Car j'en étais convaincue, si quelqu'un remarquait quoi que ce soit, je serais jugée et blâmée. pas un instant je n'ai envisagé que les gens présents auraient pu s'en prendre à lui. Non, je voulais me protéger du plus grand nombre, alors j'ai écarté les cuisses, parce que je croyais que s'il obtenait ce qu'il voulait, on seraient "quittes".

Il est long, ce putain de film.
Je l'aime bien. Mais, quand on le regarde avec un bagage émotionnel à la con, c'est compliqué. Moi, je suis restée des années sans pouvoir le regarder. Encore aujourd'hui, quand il passe, ça me ramène en 2001.

À la fin de la séance, quand les lumières se sont rallumées, je me suis précipitée aux toilettes où mes émotions me sont tombées dessus d'un coup et me suis effondrée en larmes, à peine la porte verrouillée derrière moi. J'espérais à la fois que personne n'entende mes sanglots et que quelqu'un s'en alarme. J'ai fais pipi dans la douleur et j'ai tamponné délicatement ma vulve endolorie avec le papier toilette. Il était marbré de traces roses de sang, tant la pénétration digitale avait été brutale.

Des années après, Alain n'aura de cesse de me dire que je mouillais et l'embrassais dans le cou pendant qu'il me faisait jouir, ce jour là, au cinéma. Il avait réécrit l'histoire à sa convenance et à sa gloire.

Quand je suis ressortie des toilettes, après m'être passé de l'eau sur le visage, essayant de dissimuler mes larmes, mes yeux rougis de douleur et de honte, il m'attendait. Un message vocal de mon père, m'invitant à aller refaire le constat amiable chez l'automobiliste qui avait provoqué l'accident, le vendredi, m'a permit de m'enfuir promptement.
Cet interlude administratif dans une maison de l'avenue de la République, au Gond-Pontouvre m'a empêchée de m'effondrer. On a refait le constat et je suis rentrée chez moi.

J'ai écris à Julien que je ne voulais plus jamais entendre parler de lui, ni lui écrire, ni lire ses mails.

Ecoute et déballage.

Malheureusement, les choses n'en sont pas restées là.
Déjà, parce que je me suis confiée à mes autres correspondants.
Certains se sont montrés choqués. D'autres ont essayé de modérer ma vision des choses: est-ce que j'étais sûre que c'était une agression volontaire? N'avais-je pas mal interprété des signaux, des paroles, des gestes? Avais-je dis "non"?
Mon état d'esprit est passé de "plus jamais" à "bénéfice du doute" en fort peu de temps.

J'ai même accepté, environ un mois plus tard, de revoir Julien pour discuter avec lui. D'abord dans sa voiture, même si j'étais réticente. Puis je me suis laissée convaincre qu'il m'emmène à l'hôtel. Oui parce que je ne lui avais toujours pas "donné ce qu'il voulait". C'était ainsi que je voyais les choses: je lui avais fais miroiter du sexe avec moi, et il était temps d'assumer. Je ne m'en souviens plus précisément, mais je pense que certains de mes correspondants m'influençaient dans ce sens. Mais dès qu'il a commencé à me toucher, alors que j'étais assise au bord du lit du Campanile de Saint-Yriex, je me suis mise à pleurer en bégayant que je ne pouvais pas, que j'étais désolée, mais que je ne pouvais vraiment pas.
Julien m'a alors dit son vrai prénom. Alain.
Il m'a demandé si je voulais qu'il me ramène à ma voiture, mais j'avais honte de moi, je me sentais nulle et dysfonctionnelle, et je ne savais pas vraiment ce que je voulais, si ce n'était fuir. Mais ça, c'était inacceptable pour moi de le lui dire. Alors nous avons commencé à discuté. Pour me mettre en confiance, après que je me sois tant confié par écrit à lui, il m'a parlé de sa vie.
Je reçois un bloc d'informations le concernant, que je suis incapable d'assimiler d'un coup:

Son enfance en Charente Maritime, ses premiers émois en trouvant de la lingerie d'une de ses tantes, son attrait pour la sexualité, alors qu'il était jeune, son attirance pour une petite cousine à peine moins âgée que lui, qui lui aurait involontairement procuré sa première éjaculation, et ainsi de suite, ses copines et ses amantes, à Trouville ou à Bordeaux, où il a fait une prépa et Sup de Co. Celle qui aimait que l'anal. Celle qui aimait le BDSM (mais qui ne couchait pas avec lui), puis sa relation chaotique avec Michèle, rencontrée en Normandie (où vivent ses grands-parents maternels), avec qui il avait été faire les vendanges, avant de se mettre en couple, avec elle. Les crises premières crises psychotiques dont il avait été témoin, au début des années 1970, et la première hospitalisation de Michèle. La grossesse accidentelle de celle-ci, à cause de l'arrêt de la pilule en "HP". La proposition de "le faire passer" de la part du médecin de famille d'Alain. Le mariage précipité. L'inquiétude d'un de ses frères, à ce sujet. La candidature d'Alain auprès de l'éducation nationale, sur conseil d'un camarade de Sup de Co, et l'appel téléphonique, une semaine avant la rentrée, pour lui annoncer sa prise de poste à Agen, en tant que contractuel. Le logement trouvé précipitamment. Les avances sur salaire pour s'installer. L'accouchement. Le départ en stop de Michèle alors qu'elle avait confié à sa logeuse son fils encore nourrisson, un jour où Alain travaillait. La venue de la mère d'Alain, en catastrophe pour l'aider à s'occuper du bébé. Le retour et l'hospitalisation de Michèle. Les autres postes, au lycée Camille-Jullian de Bordeaux puis à Marguerite de Valois, à Angoulême. L'entrée de Stéphane à l'école maternelle qui avait "réactivée" la dépression de Michèle et le conseil absurde du médecin de faire un deuxième enfant. La naissance de Sylvain en 1977 suivie de peu d'une tentative de suicide par défenestration de Michèle, qui s'est alors sectionnée la moelle épinière. Sylvain confié à sa tante Brigitte, une des quatre sœurs d'Alain. Les hospitalisation à la Tour de Gassies, à Bruges, près de Bordeaux, qui a "obligé" Alain à passer le permis de conduire. La prime versée en indemnisation de "l'accident" de Michèle. L'achat de la maison de la rue Pierre Loti, à L'Isle d'Espagnac, qui convenait pour le fauteuil roulant, avec ses grandes pièces d'ancien pavillon témoin. Les hospitalisations de Michèle en hôpital de jour, ainsi qu'au CHS Camille Claudel. Ses "crises", dont il ne me dit alors pas qu'elles sont psychotiques. Je me souviens très nettement que par moment, il me donnait l'impression que la maladie de son épouse était un affront personnel dirigé contre lui. Je sais déjà que j'ai des troubles anxiodépressifs sévères, de mon côté... À certains moments, je constate qu'il ne comprend vraiment rien aux maladies psychiques et leurs traitements, qui doivent être pris au long court, de façon très régulière, et dont les modulations doivent être très encadrées médicalement. Je le sais déjà à l'époque. Mais lui, il me dit que "dès que Michèle allait mieux", il lui "faisait arrêter les neuroleptiques", parce qu'il ne voulait pas d'un "légume" comme compagne. Il me raconte qu'en dépit de sa paralysie, elle avait vraiment gardé un gros appétit sexuel. Il me parle cependant aussi des tentatives de suicide à répétition de son épouse, qui font beaucoup de mal à ses fils. Il parle de l'égoïsme de Michèle. Je m'efforce d'écouter sans juger. Il parle aussi de sa maîtresse, une copine d'HP de Michèle, justement. Il me parle du divorce, demandé par Michèle sur insistance de ses médecins, pour faute. Il est visible que ça le scandalise encore: sa faute étant "selon les psychiatres de Michèle", d'aggraver la maladie de celle-ci (ce qui est fondamentalement vrai, puisqu'il l'incitait à ne pas observer son traitement, ce qui est justement un des plus gros facteur d'aggravation des états psychotiques!). Il m'explique qu'une fois divorcé, avec deux enfants à charge, il avait dû trouver une femme dans la même situation familiale que lui, pour mutualiser leurs moyens financiers et logistiques, de sorte à élever leurs enfants ensemble. Les petites annonces du journal lui ont ainsi permit de rencontrer Marie Pierre. Stéphane a fait des crêpes, le jour où elle est venue à la maison de la rue Pierre Loti, accompagnée de ses filles. Alain et "MP" passent un long moment dans la chambre à coucher. Il me parle de cette intimité là, qui ne me regarde pas et ne m'intéresse pas. Il me parle de la vingtaine d'années passée en compagnie de cette femme qu'il dépeint comme "borderline", "aigrie", voire "psy" (il entend par là "malade psychiatrique")...

Je l'écoute, ce jour là. Son aura de danger s'atténue à mes yeux, mais certains éléments de langage me font tiquer.
Merci mais non merci: décidément, je préfère rester éloignée de Julien / Alain.
Je reste très investie dans ma relation épistolaire (et épisodiquement concrète) avec Stéphane.

Je continue mes correspondances, y compris avec Alain, mais avec une prudence accrue.
Pendant 2 ans, je ne lui écris presque pas, mais j'ai d'autres correspondants, tous issus du même site.
Au cours de mon année de terminale, durant les vacances de Pâques de 2002, je rompt avec Stéphane, à Aix-en-Provence.

(In)dépendance.

Je passe le bac en 2002 et rentre à la faculté de Sciences Humaines de Poitiers peu après avoir rencontré Frédéric C., un gendarme du Nord, avec qui j'aurais une relation épisodique pendant environ 2 ans. Je me crois très amoureuse. Avec le recul, je ne sais plus trop. Fred était très critique et dominateur vis à vis de moi, pas avare de remarques acerbes et surtout, à partir d'un certain temps, il fait intégralement peser la charge financière de nos retrouvailles sur moi.

Mes études sont un échec: je n'ai pas appris à apprendre de manière conforme aux attentes de l'Université. La filière Sociologie me fait me sentir plus inadaptée que jamais et je bascule sur la psychologie au bout de deux mois, quand les TD de socio commencent et me catapultent dans des crises d'angoisse en série.

Malgré tout, je trouve un certain épanouissement à Poitiers. Toutefois mes autres correspondances m'amènent "étrangement" à envisager de reprendre contact avec Alain. Un jour, sur une borne Internet de la Faculté de Lettres, que je traverse quand je vais à la Fac de Psycho à pied, je le lui écris: "j'ai envie de te revoir". C'est début 2003. Je suis en train de lâcher l'affaire avec la faculté de sciences humaines, incapable de me projeter dans un futur professionnel dans le secteur. Je rentre de plus en plus tôt chez mes parents, le vendredi. Un vendredi, donc, on se revoit, en effet. Depuis notre première rencontre, il a mincit et rajeunit physiquement. Il me dit que sa compagne lui en tient d'ailleurs rigueur.

Lors de nos rencontres, pour me démontrer sa bonne foi, il conduit sa voiture au gré de la conversation, comme si le fait qu'il garde ses mains sur le volant était un gage de sécurité parfaite. De là, nous faisons de nombreuses rencontres totalement platoniques, puis en balade en forêt vers le champ de tir de la forêt de la Braconne, ou ailleurs. Il ne fais jamais un geste vers moi, se "contentant" de m'écouter de parler de moi, de ma vie, de ma difficile cohabitation avec ma mère, de mes doutes sur mon avenir, vu que je ne sais plus du tout vers quoi je dois m'orienter. Je parle et il est mon déversoir. Il enregistre méticuleusement les infos, apprenant mes (rares) force et mes (nombreuses) faiblesses.

Je fini par lui dire que je me sens bien avec lui. Puis un jour, j'en viens à déposer délicatement ma plante de pied sur son entrejambe, alors que nous sommes installés à l'arrière de sa voiture, pour discuter, comme souvent. Il me semble que c'est en 2003. De ce geste, le pacte tacite d'absence de contacts physiques s'effondre et nous devenons rapidement amants, bien qu'il ait toujours une compagne, Marie-Pierre.

Ce changement d'attitude à son égard se produit pour plusieurs raisons: mon isolement social, mon sentiment de différence insurmontable qui me fait glisser de plus en plus sûrement vers la dépression, ses nombreuses preuves courtoises de respect. Mais surtout, j'en suis venue à l'idéaliser, en grande partie à cause de mes autres correspondants.

Peu à peu Alain se montre plus audacieux et me fait venir chez lui, cachée à l'arrière de sa voiture. Dans la journée ou pour la nuit, car Marie-Pierre passe régulièrement la nuit chez Fabienne, une de ses filles qui vient d'avoir une petite fille, Romane. Cette relation teintée d'interdit a quelque chose d'excitant. Alain tisse sa toile autour de moi, et je ne vois rien.

En mars 2004, j'essaie de prendre mon envol loin de la maison de mes parents, louant un studio Boulevard Chabasse, à Angoulême, mais je ne sais pas comment chercher un emploi et Adecco ne me propose aucune mission. J'ai beau fréquenter la Mission Locale, ils ne m'aident pas davantage. À l'époque le Service Civique n'existe pas et les conseillers ne sont pas formés pour identifier les profils atypiques. J'essaie de passer le BAFA, poussée par ma grand-mère paternelle, insistante sur ce sujet: durant les vacances de Pâques, je participe au stage initial avec les Francas. À part un intérêt fort pour la partie "Sécurité et législation", je ne me sens pas à ma place. Je ne suis pas et ne serais jamais une animatrice. Nerveusement, ce stage est très éprouvant. Je suis épuisée tous les midis et mis à part les repas, je passe tout mon "temps libre" à dormir. Une "chasse au trésor" nocturne me plonge dans une telle anxiété que je fais une crise de panique explosive (au cours de laquelle j'explose ma lampe torche, d'ailleurs). Je suis vraiment soulagée de ne pas valider le stage. Sur 40 candidats, nous ne sommes que 2 dans ce cas, et l'autre dame est partie avec le SAMU pour le CHS local. Le dernier jour, Alain m'annonce par SMS que "MP" a décidé de le quitter. Selon lui, elle est "hystérique" et raconte "des horreurs" à son sujet. Elle part début juin.

Dès le départ de Marie Pierre, Alain me ramène chez lui, mais pas avec ma voiture: je dois continuer de me cacher dans la sienne pour que les voisins ne me voient pas, parce que "ils sont du côté de Marie Pierre" et risqueraient de l'avertir. On attend deux mois, le temps que mon préavis de départ arrive à échéance, mais de toute façon, mis à part mon clic-clac et ma desserte à micro-onde, je n'ai pas de meubles personnels dans mon studio. Lorsque je suis enfin "autorisée" à venir avec mon véhicule personnel, nous sommes obligé de changer la batterie car ma Punto n'a pas bougé du stationnement dans la rue depuis deux mois.

Je deviens totalement dépendante d'Alain.

Il m'encourage à reprendre des études mais, alors que quelques mois plus tôt il n'avait d'éloges que pour les BTS, il me décourage d'en suivre un et m'informe qu'il y a un centre universitaire décentralisé de Poitiers à La Couronne, moi qui aime le Droit. C'est cette impulsion qu'il me donne qui me pousse à m'inscrire là bas en septembre 2004. Il a su retenir que c'était un "vieux rêve" qui date du collège. Il m'aide à apprendre à apprendre, notamment en m'enseignant comment faire des fiches.

Le piège s'est lentement refermé sur moi durant l'été. Les horaires, le mode de vie, les habitudes d'Alain, j'ai intégré tout ça dans mon quotidien et j'en ai fais ma normalité. Je ne suis pas heureuse. Quelque chose ne me va pas, mais je n'arrive pas à en parler à qui que ce soit. C'est à peine si je m'autorise moi-même à penser à ce sujet là. Je sais que je vais mieux, en comparaison avec quelques mois voire années auparavant.

En octobre, sur un strapontin de l'amphithéâtre Jean Monnet du CUC, dans la partie supérieure gauche, je me sens coincée. Je ne crois déjà plus en notre relation. Je me demande si je l'aime assez, mais je ne vois pas comment fuir la situation dans laquelle je me suis fourrée. Il est aux petits soins pour moi. Comment "justifier" mon départ, alors que mon père nous a aidés à déménager mes meubles il y a seulement quelques semaines??

Ma situation a commencé à se dégrader, financièrement: maman me virait 270€ mensuels. Alain retire 200€ en billets à la banque tous les mois et me les remet en mains propres.
Je paie intégralement mes frais de scolarité, ma sécurité sociale étudiante, mon essence, le matériel nécessaire à mes études, sur mes fonds propres.

Des maux sans les mots.

Je commence à avoir des douleurs compliquées. Dans les jambes, comme celles de mes 8 ans. Je ne le sais pas encore, mais mon syndrome fibromyalgique se réveille. Pire: je commence à souffrir de vestibulite et autres pubalgies, mais je ne comprends pas ces brûlures insupportables qui font de mon quotidien un enfer. Après une embellie de ma santé psychique, mon anxiété revient au galop. Chaque fois que j'arrive à la fac, je me précipite aux WC à cause de mes diarrhées fonctionnelles. Je pleure avant chaque TD, tellement ces cours sont anxiogènes et génèrent une anxiété de performance.

Reforme de mes pensées individuelles: je suis "nous".

Après trois mois de vie commune en vase clôt, quand j'intègre le campus des Valois, Alain attends de moi que je lui envoie un SMS en arrivant et en partant du centre universitaire, et que je l'appelle dès que je suis en pause déjeuner. Si je ne le fais pas, les reproches ne tardent jamais. Cela devient peu à peu un besoin pour moi. Je ne réalise pas que cela m'écarte aussi des autres.
Je ne mange pas au resto U, car je ne sais toujours pas gérer le processus d'accès (les tickets ou la carte porteuse, le self, trouver une place, essayer de suivre les conversations dans ce brouhaha, tout me semble insurmontable) et reste seule avec ma gamelle, parfois installée dans ma voiture, pour m'y isoler.

Fin mai 2005, nous contractons un PACS. Alain me dit que Marie Pierre serait verte de jalousie, si elle le savait. Mais il me dit surtout qu'il a choisi la date parce qu'elle est très avantageuse fiscalement. Pour lui.

Au début, quand je m'inscrit au Centre Universitaire de la Charente (CUC), il n'y a qu'un DEUG de droit, en 2 ans. Mais la réforme des Universités arrive et la Licence est établie comme bloc. Je repique ma deuxième année car j'ai beaucoup de mal avec les matière de l'Unité d'Enseignement principale (Droit civil et Droit administratif). Je valide toutes les autres matières pour ne repiquer que les majeures, en refusant de faire un double cursus (passer en 3ème année et essayer de passer les épreuves de L2 et L3 simultanément).

Cependant ce changement dérange Alain: en 2004, il m'avait encouragée à m'inscrire en DEUG (de septembre 2004 à avril 2007, en toute logique). Il n'envisageait pas que j'aille bien au delà.

Il se montre de plus en plus contrarié par mes horaires. Il cherche aussi à rencontrer mes rares copines, mais c'est malaisant.

Problèmes vasculaires.

En mai 2007, on déjeune chez mes parents et maman insiste pour qu'on mange sur la terrasse. Alain ne manifeste pas immédiatement sa préférence mais sur le chemin du retour il ne se prive pas de me faire savoir qu'il DETESTE manger dehors, qu'il avait du soleil plein les yeux, que c'est impoli de manger avec des lunettes de soleil, et déverse sa bille contre ma mère.

Quelques jours plus tard, en se frottant l'œil droit, il se rend compte que sa vue de l'œil gauche est altérée: une sorte de voile noir obscurcit sa vision. Le lendemain il appelle son ophtalmo, qui le fait venir en urgence. C'est tout autant en urgence qu'il l'adresse aux urgences ophtalmologiques de l'hôpital Pellegrin, à Bordeaux. Il s'avèrera qu'il a fait une thrombose oculaire. Il est hospitalisé quelques jours plus tard en ambulatoire pour une batterie d'examens et une hémodilution. Les médecins ne savent pas pourquoi. Lui il est certain que c'est à cause du déjeuner en extérieur avec mes parents: c'est ma mère la coupable (wé wé wé).

Pendant des semaines, on va à Pellegrin, puis à Haut Lévêque, pour des séances de laser et des examens de plus en plus poussés. On adresse Alain à un angiologue puis à un cardiologue. C'est là qu'on lui détecte une dilatation de l'aorte ascendante inquiétante. 35mm environ (contre 25mm pour une aorte en bonne santé). Il doit voir le cardiologue tous les 6 mois et éviter de faire des efforts (on ne lui donne pas d'indications supplémentaires, et on ne lui donne rien contre le stress). Il est en fin de carrière et a prévu de prendre sa retraite le 30 septembre 2008. Mais fin novembre 2007, son aorte est déjà dilatée à plus de 45mm et le cardiologue laisse pratiquement son échographe en plan pour appeler le service de cardiologie de Girac afin de lui caler un rdv de coronarographie au plus tôt.
Pendant l'absence du spécialiste, dans le cabinet, Alain se tourne vers moi et me dit "il faut qu'on se marie". Ha. D'accord. On passe à la mairie prendre les papiers sur la route du retour. C'est de l'administratif, pas de l'émotionnel. Ce n'est pas un gage d'amour au sens propre: c'est un gage de mise en sécurité patrimoniale. Et a posteriori, c'est peut être même une façon détournée pour Alain d'empêcher ses fils de recueillir une partie de son patrimoine. C'est une hypothèse que je fais, pas une certitude. Cependant ce qui est absolument certain, c'est qu'avec sa formation de comptabilité, qu'il enseigne, il sait faire des optimisations fiscales et connaît le droit des successions. Rapidement, il prend rendez-vous avec sa conseillère du LCL pour modifier les bénéficiaires d'une de ses plus anciennes  assurance vie. Il la met alors à mon seul nom. Des années plus tard, en 2015, il a rétabli ses fils comme seuls bénéficiaires (aucun soucis avec ça).

Le 25 janvier 2008 à 16h, nous passons devant le maire, qui nous marie.

Alain est très angoissé par le risque de dissection aortique et n'ose plus rien faire dans son jardin. Il a passé sa coronarographie, qui a montré des vaisseaux sains, libres de plaques d'athérome. Il n'aura besoin d'aucun stent ou pontage lors de son intervention de réduction aortique. Mais on est sans nouvelles de l'hôpital Haut Lévêque qui doit le prendre en charge. Ce stress de l'attente est éprouvant pour tout le monde.

Finalement, Alain est convoqué fin avril 2008. La date de l'opération tombe en plein milieu de mes partiels.

Tout se passe bien. Une semaine en cardiologie puis trois semaines de rééducation à Cardiocéan de Puilboreau, près de La Rochelle. En juin, il est de retour, avec un petit bruit implanté dans sa poitrine: on lui a mit une tubulure de kevlar dans l'aorte qui était finalement dilatée à 58mm au jour de l'opération, et remplacée la valve cardiaque (qui était considérablement abimée) par une prothèse mécanique. Le chirurgien a fait ce choix parce que Alain n'a que 60 ans, et désormais une bonne espérance de vie. Sinon on lui aurait mit une valve biologique. Cependant cette prothèse de carbone et titane va l'obliger à prendre du Previscan jusqu'à la fin de sa vie. Il en est furieux, car il estime que ça le limite dans ses activités.

Il est en arrêt maladie jusqu'au jour de sa retraite. Il va toucher une pension rondelette: non seulement il était au dernier échelon en tant qu'enseignant du supérieur, mais sa retraite est en plus majorée car il a élevé quatre enfants (les deux fils qu'il a eu avec Michèle et les deux filles de Marie Pierre). Il perçoit plus de 2500€ par mois.

Seulement moi, je continue en Licence encore un an.

Il commence à démontre de la rancœur, contre mon choix d'études. Il argument parfois que de toute façon, il peut m'entretenir, et que quand il ne sera plus là, j'aurais sa pension. Mais surtout, il souhaite qu'on aille vivre dans les Pyrénées, car il y a déjà un studio à Argelès-Gazost depuis les années 1990. On y va systématiquement pour les congés. Un jour, je subis sa colère, parce que j'ai des partiels qui sont programmés le jour où il avait décidé que nous partions.

Pas une semaine ne passe sans qu'il critique mes cours, mes enseignants, mes horaires ou un quelconque élément en lien avec ma scolarité universitaire. Il parvient à me décourager de m'inscrire en Licence Professionnelle Administration des Collectivités Territoriales, qui vient d'ouvrir. Il "sait" que je n'ai pas les épaules pour ça, que je ne tiendrais jamais, que je vais craquer, etc.

J'obtiens finalement ma Licence de droit fondamental en juin 2009. Ça fait déjà des mois que je suis sous anxiolytique Stresam (étifoxine chlorhydrate), un médicament qui ne fait pas partie des benzodiazépines. 
Je souligne (une fois de plus) que Alain connait et a toujours connu mes troubles psychiques. Il sait notamment que j'ai passé le baccalauréat sous Lexomil (bromazepam).

Pour moi, le droit, c'est fini. Je n'arrive pas à me projeter dans une activité professionnelle juridique. Je n'ai pas assez confiance en moi pour ça, et étrangement, Alain ne me galvanise plus dans ce sens. C'est fini, ça. Il semble commencer à admettre mes déficits intrinsèques. Peut être devrais-je être moins ambitieuse? Je m'intéresse à l'aide aux personnes âgées, en grande partie à force d'aider mes beaux-parents.
Alain est leur fils aîné. Il a deux frères et quatre sœurs. Depuis que je vis avec Alain, nous passons le réveillon de la Saint-Sylvestre avec eux, et Alain les amène à L'Isle d'Espagnac voire à Argelès-Gazost, l'été, quand il en à l'occasion.

Au printemps 2010, alors que nous vivons encore en Charente, Pôle Emploi, m'envoie à l'Afec en formation de bureautique. J'y attrape un rhume, et mon médecin me prescrit de l'Ibuprofène à prendre en alternance avec du Paracétamol. Mon rhume semble s'aggraver et j'ai de plus en plus de mal à respirer. Dans la nuit du vendredi au samedi, je fais un œdème de Quincke. J'ai beau avoir du mal à respirer, je ne songe pas un instant à le réveiller, de peur de "payer" le dérangement. Alors que je dois forcer la mécanique de ma cage thoracique pour m'oxygéner, au détriment du sommeil. Pour Alain, c'est de la faute de "la connasse de formatrice" du stage.

En parallèle de ça, je vois une psychiatre assez réputée, Josette Villeger, qui me diagnostique des troubles anxieux généralisés, avec phobie sociale, accompagnés d'une dysthymie. Je ne la verrais que quelques mois, puisque nous avons amorcé notre futur déménagement vers les Pyrénées, où Alain a toujours rêvé de passer sa retraite. Maintenant que je ne suis plus coincée par mes cours, on va pouvoir faire les choses comme il l'entend.

Il me propose un choix entre Pau et Tarbes. L'agglomération tarbaise est plus séduisante pour moi, plus sécurisante, car de taille moindre. Nous commençons donc à chercher une maison dans les environs. Je déteste les visites. Alain me demande de jouer un rôle, au cours de celles-ci, mais je n'y arrive pas: je dis ce que je pense au sujet des biens qu'on visite, et ça lui déplait. Ayant grandi dans une maison toujours plus ou moins en chantier, je ne vois pas où est le problème s'il faut refaire la cuisine ou des trucs comme ça. La taille du jardin m'indiffère: c'est sa partie, pas la mienne.
Parmi les biens qu'on nous propose, il y a une bigourdane dont la desserte des pièces est bâtarde (trois pièces en rez-de-chaussée, la cuisine au milieu, trois pièces à l'étage). Aucun couloir. Rien que d'y repenser, aujourd'hui, c'est malaisant. Alain adore cette maison et moi je la déteste. Elle est en fait une sorte de représentation de sa prise de possession sur mon existence: aucuns dégagements, pas d'espace intermédiaires permettant le moindre isolement, mis à part un petit salon, en bas.

À force de visites, qu'on fait sur des weekends, car j'ai désormais des missions d'intérim régulières en Charente, nous finissons par trouver la maison où nous allons aller vivre pour l'avenir. Elle n'est pas de plain-pied, mais qu'importe. Il y a un jardin, elle a du charme, et surtout dans l'esprit d'Alain, il n'y a aucun travaux à y faire. Elle se situe à Juillan, une commune au sud de Tarbes, bien placée pour rejoindre Argelès-Gazost où nous logeons dans l'appartement d'Alain (un grand espace ouvert en "L", avec une salle de bains, une cuisine et des toilettes séparées). La pièce de vie n'est séparée de la chambre que par une cloison en PVC qui se plie en accordéon pour ouvrir l'espace. Le local est mal isolé et chauffé exclusivement par de très vieux radiateurs à convection qu'Alain n'a jamais souhaité faire remplacer.
Nous y sommes descendus de plus en plus souvent, avant notre véritable emménagement, entre autre pour acheter des meubles premier prix au Conforama d'Ibos. C'est Alain qui a fait ce choix de meubles bas de gamme. Il a refusé d'en payer la livraison et le montage, préférant louer un camion pour transporter tous les éléments au 21 rue des Pinsons. Il sait que je suis capable de faire le montage de la plupart des meubles (mise à part l'armoire, qui nécessite minimum deux personnes). Cependant il n'hésitera pas à me reprocher de passer mon temps "à bricoler" au lieu d'être avec lui, me répétant régulièrement que ça lui "donne envie de dégueuler". Ces mots se plantent dans mon âme, jour après jour.
Je sais qu'il est resté traumatisé de la maison de son enfance, dans le bas du village de Jarlac. Une maison héritée de son grand père paternel, où il n'y avait pas même l'eau courante. Il est profondément réfractaire à toute forme de travaux et bricolages. Il veut poser ses valises et ne plus bouger.

Au printemps 2011 nous déménageons enfin de L'Isle d'Espagnac à Juillan. 
Nous allons marcher tous les jours dans les environs de notre nouvelle maison, et nous faisons des randonnées en montagne le weekend, tant que la météo le permet. Alain a une aversion pour les sports de glisse et il n'est donc pas question d'aller aux "sports d'hiver".
Je suis toujours en recherche d'emploi et je fais quelques mission d'intérim, qui me rendent de plus en plus malade physiquement et m'épuisent psychiquement. Ce sont surtout des inventaires, car l'industrie locale demande des qualifications que je n'ai pas. Je fini par trouver un emploi d'aide à domicile pour une association. 11h/semaine soit environ 48h par mois. Pour une raison mystérieuse, mon contrat affiche 57h lissées par mois, ce qui m'impose des missions de remplacement. Comme je débute en CDD, je n'ose pas trop me rebiffer. En revanche, dès que mon CDI est confirmé, je demande la rectification de mes heures.
Qui plus est, mon nouveau psychiatre, le Dr Cambournac, me prescrit deux demies journées d'hospitalisation par semaine, pour essayer de faire baisser mon niveau de stress.
Alain ne m'accompagne guère ni ne me soutien dans mes démarches.

Dès le mois d'octobre suivant, Alain commence à manifester des symptômes neurologiques inquiétants. Il perd l'équilibre facilement et fait des chutes au cours desquelles il tombe sans reflexe de protection (comme un poteau, quoi). Les médecins ne trouveront rien pendant presque un an avant que la Dégénérescence Cortico Basale ne soit finalement identifiée. Cette fois, ce n'est pas la faute de ma mère, mais la mienne.

J'essaie de faire front.

À cette époque, j'écris déjà mon blog, mais je n'y relate pas tout, parce que je sais qu'il lit mes billets. Je ne peux pas me permettre de lui laisser voir mes doutes, mon mal être croissant, mon sentiment d'être prise au piège dans des routines qui ne me correspondent pas. Je garde tout pour  moi et j'essaie autant que possible de faire bonne figure, comme lors de tous les événements familiaux depuis que nous vivons ensemble. Je ne dois pas laisser voir mon anxiété ni mes symptômes dépressifs. Je ne dois pas en parler, à personne. Que ce soit au cours des repas de Noël, ou en visite chez ses fils, à Poitiers ou Avignon, je dois être radieuse, épanouie et sereine. En apparence. Il faut dire que pour Alain, tout est une question de discipline et de volonté. Si je ne vais pas bien, c'est parce que je manque de l'une ou de l'autre, voire des deux. Car quand on veut on peut, et si on ne peut pas, c'est qu'on ne fait pas preuve d'assez de volonté. CQFD.

Je noie mes doutes et ma dépression dans la pâtisserie et la cuisine. Il faut dire que la cuisine est mon refuge. Je ne peux pas fermer la porte de la chambre qui me sert de bureau. Aucune des portes de l'étage ne fermaient, quand nous avons emménagé, à cause de la surcouche de plancher flottant installé par les anciens propriétaires. Mon père les a rabotées quand il est venu pour m'aider à finir de monter l'armoire de notre chambre, mais Alain proteste quand je ferme la mienne. Il n'était pas aussi intrusif quand nous étions en Charente. Bien que là bas aussi, il l'était déjà considérablement. Il critiquait beaucoup mes loisirs personnels, le temps que je passais à lire ou à jouer sur mon PC.

Je modifie la configuration de mon bureau pour moins me sentir observée et pouvoir le voir approcher, si nécessaire.

Les souvenirs se bousculent, pas toujours dans le bon ordre chronologique.
Mon emploi est de plus en plus éreintant, entre la dégradation de la santé de Denise, ma principale bénéficiaire, et celle de la santé d'Alain, fulgurante. Finalement, fin 2012 je suis mise en arrêt maladie pour 6 semaines. Quand je l'apprend à Alain, il m'agresse verbalement avec une grande violence, m'accusant de l'avoir privé de ma présence pour des conneries, qu'il n'avait jamais voulu que je travaille, mais que je reste près de lui, pour m'occuper de lui. Lui, lui, LUI.
À la fin de mon arrêt maladie, je pose mon reliquat de congés payés et démissionne.
Je me consacre à mon mari.
J'ai beau lui dire des dizaines de fois par jour que je l'aime, je ne suis pas très sûre de la réalité de cette affirmation. Je répond à une attente de sa part, mais je ne crois pas que ça soit ça, l'amour.

J'ai beau faire des efforts pour adapter notre quotidien à ses difficultés, je n'en fais jamais assez, je fais des "conneries", il m'accuse de lui mentir, de le tromper, et de bien des choses. Je me replie sur moi, et trouve un secours psychologique auprès de mon père, que j'appelle de plus en plus souvent en secret, sortant de la maison pour qu'Alain ne puisse pas percevoir l'écho de nos conversations!

Le reste, je l'ai déjà en grande partie raconté dans d'autres billets de ce blog.

Toutefois je dois souligner que si notre relation lui semblait fusionnelle, elle était plutôt fondée sur la peur du rejet et de l'abandon, et même sur une certaine interdépendance.

J'ai au besoin de me raccrocher à mon utilité auprès de lui, pour ne pas m'effondrer, tandis qu'il se nourrissait émotionnellement de mes attentions. Il avait besoin de celles-ci pour exister. D'où un rappel à l'ordre dès que je faiblissais en intensité déclarative, que je m'éloignais un peu trop longtemps, que je ne lui racontais pas tout ce que je faisais, où et avec qui.
Depuis que je vivais avec lui, ça avait toujours été comme ça, et plus il était diminué par la maladie et plus il avait besoin de recevoir un bombardement amoureux. Ce n'était que des mots, qui s'étaient vidés peu à peu de leur sens, au fur et à mesure qu'il m'oppressait davantage.

J'ai peu à peu pris conscience de l'anormalité de ses comportements, ainsi que des failles dans son récit de vie, mais je ne posais pas de question, je ne le contredisais pas et j'essayais simplement de survivre du mieux que je pouvais.

Des incohérences dans une biographie "au carré".

Une question dans l'histoire d'Alain m'a toujours intriguée... Selon lui, il aurait été très malade à la sortie de la primaire. Une "fièvre de croissance", voilà ce qu'il m'en a toujours dit. Je me suis très longtemps dis qu'à la fin des années 50, début des années 60, les médecins ne s'encombraient pas de détails ni d'analyses coûteuses. Toujours est il que cette maladie aurait entravé son entrée au collège. Il m'a toujours dit que c'était suite à ça qu'il avait fait une "quatrième d'intégration" au lycée de Pons. Pas au collège.

Cette confusion entre collège et lycée, ça a toujours sonné bizarrement à mes oreilles. Il ne parlait jamais de collège, d'ailleurs, mais toujours de CES (collège d'enseignement secondaire) et ça me semblait étrange aussi. Mais je n'osais pas le contredire, et encore moins le questionner. J'avais tenté le coup, par le passé, et j'avais eu droit au regard qui tue et qui insinue que je suis une grosse attardée, sans obtenir de réponse.

Cette "fièvre de croissance" qui a entravé une scolarité "normale", il semblerait que ce soit un grand classique des récits familiaux de cette époque, mais ça sonne quand même super bizarre. Dans les années 50/60, c'était un terme "fourre-tout". Médicalement, ça aurait pu être une rhinite articulaire aiguë, suite à une angine mal soignée ou une fatigue psychosomatique. Mais ça pouvait aussi tout simplement être une explication commode pour justifier un retard ou un échec scolaire initial, qu'il ne voulait pas assumer.

L'anomalie la plus forte, ça reste quand même la fameuse "quatrième d'intégration" au Lycée de Pons... S'il est vrai qu'à l'époque, les "Lycées" accueillaient souvent les élèves dès la 6ème (les classes de premier cycle), celui de Pons était un petit établissement et n'avait pas ce style d'organisation. J'ai eu beau chercher, le terme de "quatrième d'intégration" n'existe pas dans la nomenclature de l'Éducation Nationale de l'époque. On parlait en revanche parfois de classes de "transition" ou de "fin d'études" pour ceux qui n'allaient pas vers le cycle général.

En outre il existe un décalage temporel non négligeable: s'il avait été malade à la sortie de la primaire (vers 11 ans, donc), il aurait dû entrer en 6ème, voire en 5ème. Pourquoi parler d'une 4ème ? Cela suggère un "trou" de deux ou trois ans dans son récit!
Aurait-il fait face à un redoublement massif qu'il aurait habillé sous le terme plus noble d'«intégration»?
Ou autre chose encore?

Le fait que sa propre sœur ne puisse (ou ne veuille) pas confirmer un épisode censé être marquant (un enfant "très malade" au point de rater l'école, je pense que ce n'est pas un événement qui s'oublie aisément dans une fratrie) est d'autant plus anormal, dans ce contexte. J'en viens donc à me demander ce qu'il aurait pu essayer de me dissimuler...
Se peut-il que cette maladie n'ait été qu'une construction pour masquer une orientation scolaire par défaut ou une difficulté d'adaptation ? Ou n'était ce qu'une manière particulièrement perverse de justifier un trait de caractère pour attirer la sympathie ou l'indulgence des tiers ?

Le fait est que lorsqu'Alain parlait de cette fameuse "4ème d'intégration", il décrivait des conditions particulièrement dures. Il n'avait pas pu être interne au lycée général et aurait donc été interne au lycée technique voisin, avec des dortoirs mal chauffés où il était arrivé qu'il gèle.
Ce qui me surprend beaucoup de la part de l'Education Nationale. À l'époque, même si le confort était spartiate, les internats des lycées et collèges publics (comme celui de Pons) étaient chauffés. Les normes d'hygiène et de sécurité des services publics, même rudimentaires, interdisaient déjà de laisser des mineurs dormir par des températures négatives. Une telle situation aurait provoqué un scandale immédiat auprès des familles. S'il avait vraiment été ce petit garçon "très malade" dont il se targuait, ses parents (et le médecin) auraient-ils accepté de l'envoyer dans un lieu où l'on gèle littéralement la nuit ? À mon sens, c'est totalement contradictoire!

Très récemment, j'ai commencé à voir se dessiner une hypothèse différente: celle de la maison de correction ou d'une institution religieuse rigoriste, destinée à punir ou à corriger une attitude inappropriée, ou simplement à lui "apprendre la vie".

Le récit de l'eau qui gèle sous le lit (que j'ai entendu maintes et maintes fois) appartient à un contexte très précis : celui des bagnes d'enfants, des maisons d'éducation surveillée ou de certains pensionnats religieux ultra rigoureux de l'après-guerre. Dans ces institutions, le froid était en effet utilisé comme un outil de "dressage", ou bien résultait d'une négligence institutionnelle totale. Le terme "d'intégration" prend alors un sens différent, car on a pas besoin "d'intégrer" un élève brillant. En revanche il peut être nécessaire de "réintégrer" un élément jugé déviant ou difficile.

Si cet épisode a eu lieu, il ne correspond de toute façon pas à une scolarité normale de l'époque. 
Il pourrait même s'agir d'un récit emprunté (une image forte tirée d'un livre ou d'un film) qu'il s'est approprié pour densifier sa légende de "survivant". Alain était très doué pour ça.

Est-ce que je saurais jamais?
Le passé d'Alain n'était pas un récit de vie, mais une construction scénaristique.


Il a utilisé sa victimisation comme un outil de contrôle. En se présentant comme le "petit garçon malade" envoyé dans un "internat glacial" (un milieu hostile), il actionnait chez les autres divers leviers:
L'admiration : "Regardez d'où je viens, j'ai survécu à la dureté."
La protection : "Je me dois de lui apporter le confort et la douceur qu'il n'a que peu connu".
L'alibi : Cette "souffrance" originelle lui servait en tout cas de joker pour justifier son besoin de contrôle et d'autres comportements coercitifs.

Peu importe: Je n'ai pas envie de comprendre la personnalité d'Alain Métayer.

Ce qui est important pour moi, c'est de comprendre et de raconter que c'était un menteur et un manipulateur, qui œuvrait sur la durée, de manière chronique, quasi intrinsèque.
Je refuse de lui chercher des excuses ou une logique humaine, là où il n'y avait qu'une mécanique de prédation.

Pour Alain, le mensonge n'était pas un outil ponctuel pour se sortir d'un mauvais pas, c'était une habitude structurelle. Il a construit son passé comme un décor de théâtre pour justifier l'emprise qu'il exerçait sur ses proches. Le fait qu'il ait réussi à maintenir ces récits pendant des décennies, avec une précision d'horloger montre que la manipulation était non seulement son mode de fonctionnement par défaut, mais aussi un puissant outil de contrôle envers les autres. Chaque récit d'enfance "glaçant" était une brique posée pour murer les capacités de réaction de ses proches. C'était une fraude morale permanente.

Démontrer qu'il était ainsi un menteur chronique, ça me permet de démanteler la légende. Ainsi, puisque les faits historiques (le fonctionnement des lycées publics dans les années 60) contredisent formellement son récit, c'est une invention ou une dissimulation d'autre chose. C'était parfaitement intentionnel. Il ne se trompait pas de souvenir: il œuvrait à maintenir ses proches dans un état de dette émotionnelle envers les souffrances qu'il était sensé avoir traversé.