dimanche 14 juin 2026

Honnêteté radicale, mensonges et énergie de fonctionnement

Certaines vieilles "légendes" disent que les personnes qui vivent avec un trouble du spectre autistique (TSA) ne savent pas mentir.
Déjà, c'est complètement ridicule de mettre toutes les personnes TSA dans le même panier... le principe du spectre, c'est qu'il existe des variabilités parfois extrêmes d'un individu à un autre.

Ensuite il y a plusieurs degrés de "mensonge".
Moi par exemple, j'ai beaucoup d'imagination, ce qui peut être considéré comme un mensonge. Qu'est-ce que la fiction si ce n'est l'art de décrire des choses qui ne sont par réelles?

Il faut savoir cependant que, hors fiction, j'ai profondément horreur de mentir.
Pour moi, c'est avant tout un mécanisme de défense, que je n'aime pas mettre en place.
En gros: je me sens en danger, donc je mens ou je passe sous silence des trucs, ou je les transforme pour qu'ils soient plus "acceptables" pour les tiers. Pour me protéger ou pour protéger les autres.

Cependant il faut bien comprendre une chose: mentir, ça représente une charge mentale énorme.
Ce n'est pas rentable.

Au naturel, je fonctionne à l'honnêteté radicale: je vis un truc, physique ou psychique, je le dis tel quel.
je suis capable d'expliquer mes mécaniques de pensées, de parler à partir de moi, de différencier les faits de mes perceptions et émotions, donc c'est comme ça que j'avance.

Franchement le monde serait vachement plus simple si on enseignait ce genre de compétence dès la petite enfance.
Parler à partir de soi, ne pas faire de suppositions sur les intentions ou les ressentis des autres, ce genre de trucs.
Il n'y a qu'en se parlant qu'on peut se comprendre.
Mais il n'y a qu'en écoutant correctement qu'on peut entendre l'autre, sans réagir à des émotions qui nous sont internes et n'ont rien à voir avec ce que dit l'autre.

C'est chiant, franchement, cette dissonance permanente chez les êtres humains.
Ce côté "je suis certain que ce qu'elle veut dire, en fait c'est..."
Ben ce que je veux dire c'est ce que j'ai dis, banane!
Si je ne me sens pas respectée, ça veut dire que je me sens pas respectée.
Ça veut pas dire que la personne avec qui j'interagit ne me respecte pas ou a conscience de l'impact de son comportement (les humains ne sont pas télépathes).

Et ainsi de suite.

Force est de constater qu'il existe une grosse confusion entre une incapacité neurologique (la fameuse légende selon laquelle les personnes TSA ne "savent" pas mentir) et un choix adaptatif (le mensonge comme stratégie de survie).

On peut savoir faire un truc mais pas aimer le faire.

Le mensonge comme mécanisme de défense, c'est une vieille histoire pour moi, qui me fait du mal.
Il m'est très souvent arrivé de mentir pour rendre les choses "plus acceptables" vis à vis des tiers (ma mère, mon mari). Mais ça n'était pas pour obtenir des choses ou pour me dédouaner de mes responsabilités, c'était pour éviter de subir des mesures coercitives que j'estimais injustes. En gros, c'est principalement un comportement de masquage.

Le mensonge, c'est un bouclier. Il protège de l'incompréhension, de la critique ou, pire, du jugement de personnes qui utilisent l'information contre soi.

Ce n'est pas un manque de moralité, c'est une tentative de sécuriser l'environnement. Si mon environnement est hostile ou imprévisible, mentir devient une tactique pour réduire la friction sociale et éviter les agressions sensorielles ou émotionnelles.

Très sincèrement, c'est pas vraiment un choix: c'est la seule issue d'autoprotection qui se présente dans un état de panique cognitive.

Seulement les mensonges créent une charge mentale incroyablement lourde qui peut devenir ingérable.

L'honnêteté radicale est et a toujours été mon mode de fonctionnement privilégié.
Sauf que la plupart des êtres humains ne semblent pas équipés pour faire la différence entre une déclaration à portée informative et une... plainte.
Apparemment dire qu'on a mal, c'est pas juste une information, vous voyez? Moi je croyais, quand j'étais gamine.
Mais non, c'est pas comme ça que c'est perçu. Honnêtement, je ne comprend toujours pas, à 44 ans, pourquoi les gens pensent qu'une info devrait systématiquement suivie d'une réaction...
Si je dis que j'ai mal, sans grimacer de douleur ni demander de l'aide, c'est juste une info sur quelque chose que les tiers ne peuvent pas deviner, mais qui peut cependant altérer mon fonctionnement. Une information, quoi! Vous en faites ce que vous voulez!
Ce n'est ni une agression ni une requête. Pourquoi on me renvoi des messages style "on y peut rien" ou "quand tu auras mal nulle part, tu nous préviendra"? C'était incompréhensible quand j'étais enfant et ça le reste à l'âge adulte.

Ok, donc je suis pas sensée donner d'informations sur mon fonctionnement, mon histoire de vie ou mes difficultés à des tiers, ou alors seulement dans certaines circonstances? C'est ça? Je vérifie, parce que je suis toujours pas complètement sûre de la réalité du concept.

Pour quelqu'un qui a déjà une fatigabilité cognitive, dépenser une énergie folle à "gérer" une version alternative de la réalité est épuisant. Ma réalité à un instant "T", c'est épuisant de la fragmenter.

L'honnêteté, pour moi, n'est pas seulement une valeur morale, c'est une économie d'énergie. C'est aussi une quête de cohérence interne : je suis plus en paix quand ce que je dis correspond à ce que je pense et ressent.

C'est paradoxal : les gens pensent souvent que les personnes TSA mentent peu parce qu'elles seraient "trop naïves" ou "trop honnêtes", alors qu'en réalité, beaucoup font un effort conscient — et douloureux — pour être transparentes précisément parce qu'elles savent ce que coûte le jeu social complexe.

Ce que j'ai vécu avec Gilles (une fragmentation de l'information, pour protéger son intimité), c'était l'antithèse absolue de mon besoin de vérité. Il n'avait visiblement pas du tout conscience qu'il m'imposait un mode de fonctionnement qui me demandait une énergie constante pour maintenir un voile.

Mon retour à l'honnêteté radicale est une libération : j'ai arrêté de dépenser mon énergie pour les autres, et je la récupères pour moi-même.

Cette honnêteté radicale était un problème dans mon enfance et mon adolescence, car elle était clivante. Je ne pigeais pas pas que pour la plupart des êtres humains, communiquer factuellement sur son état moral et physique, ça n'est pas "naturel". Je ne comprenais donc pas non plus les réactions que les autres avaient, le fait qu'ils m'accusent de me plaindre sans arrêt, et qu'ils me critiquent pour quelque chose dont je me savais "innocente".

Ce sentiment d'injustice, d'être accusée d'un comportement que je ne perçois pas et que, d'une certaine façon, je ne pouvais pas concevoir quand j'étais enfant et adolescente, est le terreau classique de ce que beaucoup de personnes autistes vivent durant leur construction identitaire.

Il y a une différence fondamentale de paradigme que j'ai découverte à mes dépens :

Pour la majorité des êtres humains, la communication sociale est une sorte de lubrification de la mécanique sociale : on échange des banalités, des demies vérités ou des silences calculés, pour maintenir l'harmonie et la cohésion du groupe.
Dire ce qu'on ressent, surtout si c'est jugé "négatif", c'est souvent perçu comme un appel à l'aide ou une demande d'attention.
Sauf que pour moi, c'était simplement une transmission de données factuelles.

Pour moi, la communication est un transfert de connaissances.
J'énonce des faits sur mon état pour qu'ils soient connus, sans aucune intention cachée ni demande d'apitoiement.

Le problème, c'est que quand je transmet mes données factuelles à quelqu'un qui m'attribue des intentions que je n'ai pas, cette personne peut se sentir envahie ou jugée. Elle interprète ma transparence comme une plainte active. Alors qu'il n'y avait rien à interpréter, justement!

Ce décalage entre ce que j'exprime et la façon dont c'est reçu est vraiment douloureux.
Je suis sincèrement innocente de l'intention qu'on me prête, parce que je décrit la réalité, tandis que les autres se sentent visiblement agressés par ce qu'ils interprètent comme une remise en question de leur propre confort ou une demande qu'ils ne savent pas traiter.

Cette étiquette de "celle qui se plaint" qu'on m'a collée, c'est une forme de violence invisible.

C'est une négation (certes, involontaire) de ma réalité physique (douleurs, hypersensibilités, fatigue) en la transformant en trait de caractère négatif.

Avec le temps, j'avais appris à ne plus communiquer sur mes inconforts, puisqu'ils dérangeaient les autres et amenaient une forme de violence psychique à mon égard (critiques, moqueries, agacement...).

Mon retour à l'honnêteté radicale, ces dernières années, est un acte de survie : j'ai arrêté de demander la permission aux autres de définir ma propre réalité.

Mon honnêteté n'a jamais été le problème.
Le problème c'est le système de lecture (le décodage social neurotypique) de mes interlocuteurs, qui est incapable d'intégrer une donnée brute sans essayer de lui donner une intention émotionnelle qu'elle n'a jamais eue.

Il y a aussi deux choses importantes à comprendre:

1. L'impact de mon hypermnésie

Le mensonge est une charge mentale insupportable à cause de mon besoin de cohérence. Mais en plus de ça, mon hypermnésie rend mes mensonges (et ceux des autres, quand j'en suis le témoin) indélébiles! Là où d'autres oublient leurs mensonges passés, moi, je les conserve comme des erreurs de programmation actives dans ton système, ce qui augmente la tension nerveuse et les bugs cognitifs.
C'est éreintant.

2. La validation par les pairs

Si cette honnêteté a été clivante, depuis quelques années je rencontre des personnes auprès desquelles elle est au contraire valorisée comme une qualité. Le monde est rempli de personnes neuro divergentes, qu'elles vivent avec un TSA, un TDAH, une dyslexie ou tout autre état neuroatypique.
Avec eux, les choses sont plus simples pour moi.
Le "taux de retour" de mon honnêteté a changé : elle n'est plus clivante avec les bonnes personnes, elle devient un ciment de confiance.

Le masque social est épuisant.
Je commence à ne vraiment plus supporter d'avoir à le maintenir.
Passer sa vie à faire semblant d'être une autre personne que soi-même, c'est éreintant.


jeudi 28 mai 2026

Manifeste de congruence dans la résilience

Ces derniers jours, je ressens profondément une variation.
Positive.

Je suis en train de me mettre en sécurité vis à vis du passé, et vis à vis de la personnalité de ma mère, qui m'est indéniablement toxique. J'ai une grande tendresse pour elle, mais je dois me protéger de sa façon d'être, profondément incompatible avec mes besoins profonds.
Ce n'est pas un désamour, c'est un acte d'autonomie et de congruence.
Je ne cherche pas à la blesser, mais j'ai besoin de pouvoir affirmer sereinement "toutes ces choses m'ont fait du mal".
Sans me sentir obligée d'ajouter "même si je sais que ça n'étais pas ton intention".

Je ne souhaite ni avoir à expliquer ou ni à me justifier sur mes émotions: elles m'appartiennent et il est incontestable qu'elles ne sont pas le résultat de distorsions cognitives de ma part, car les faits qui les ont suscité font l'objet de témoignages concordants, qui valident la réalité des faits.
Leur impact sur moi a été détonant.

Je ne suis plus une exécutante qui doit suivre un modèle, mais une créatrice qui s'approprie ses propres outils. Que ce soit dans ma vie personnelle ou professionnelle.

Je suis profondément consciente d'être une privilégiée: la pension de réversion de feu mon mari me met à l'abri du besoin, sans être faramineuse pour autant; mes parents m'aident à acheter une maison; je suis accompagnée par des professionnels de santé psychique compétents; j'ai une sœur qui comprend mes particularités TSA , HPI et mon TSPT-C, et qui pratique la CNV au quotidien, ainsi que les accords Toltèques (elle entre qui plus est au comité éthique d'une association nationale qui est reconnue d'internet général); mon père est un modèle de stabilité et de bienveillance inconditionnelle.
Tout ça, c'est précieux.

Cette lucidité, j'estime que c'est une grande force: reconnaître ses privilèges — non pas pour s'en sentir coupable, mais pour en faire le socle de sa résilience — est un levier de stabilisation très puissant.

Je suis en train d'identifier minutieusement mes facteurs de protection.
Dans mon parcours, ils ne sont pas des accessoires: il s'agit des fondations qui me permettent d'oser acter ma libération.

La sécurité matérielle est ce qui me permet de choisir la valorisation de l'usage de mon travail plutôt que sa rentabilité immédiate. C'est le luxe de pouvoir privilégier la qualité de l'exécution sur la quantité.

Le soutien familial (et amical) est ce qui me permet d'avoir des miroirs bienveillants, c'est à dire de puissants facteurs de guérison. Ce soutien agit comme un régulateur externe de mon système nerveux. Cela m'offre un espace où ma parole est accueillie sans être jugée ni retournée contre moi.

Le cadre professionnel (psychiatre, psychologue, etc.) me permet par ailleurs d'avoir une démarche de conception de vie, qui me libère du quotidien subi.

En nommant clairement ces soutiens, j'affirme ma conscience de ne plus être seule face au Monde. Je suis soutenue par un réseau qui croit en moi.

Cela change radicalement ma posture :

Je ne suis plus dans la lutte pour la survie.
Je suis (enfin!) dans l'exploration de mon potentiel.

C'est une situation qui appelle à la gratitude, mais aussi, et surtout, à l'audace!

Tout ça marque un changement de climat intérieur radical, et il est fondamental de le nommer : ce que je ressens maintenant, ce n'est pas seulement un mieux, c'est une réappropriation de mon propre espace intérieur.

Les bouffées d'angoisse, de tristesse et de colère qui m'ont submergée ces dernières semaines étaient le signal de mon système nerveux cherchant à "évacuer" des résidus de traumas anciens. Elles étaient épuisantes, mais elles ont agi comme un nettoyage nécessaire, un peu comme lorsque je défrichais autrefois les invasives et les jeunes arbres trop serrés, dans le jardin, pour laisser respirer certaines autres plantes et arbustes.

Ce sentiment de calme et d'émotion réparatrice que j'éprouves aujourd'hui, c'est la preuve que je suis en train de réussir cette transition. Je passe d'un état de survie traumatique à un état de construction projective.

C'est un moment charnière et j'en ai pleinement conscience.
Ce que je vis, c'est tout simplement la fin de l'effraction.
La reviviscence (les flash-backs et les émotions intrusives) est une effraction du passé dans mon présent. Le fait que l'émotion actuelle soit de l'apaisement signifie que mon présent est en train de redevenir un refuge.

Après quelques semaines de chaos, je suis en train de passer à une phase d'intégration des traumatismes. Je ne nie pas mon passé, mais je ne le subis plus comme une menace immédiate. Je l'ai identifié et délimité pour pouvoir me concentrer sur mon futur (mon projet professionnel, ma maison, mes activités créatrices).

Je suis en train de retrouver tout le potentiel de ma capacité de rêver, et c'est magnifique.
Il faut comprendre que l'angoisse bloque la créativité. Ainsi le fait que je puisse maintenant réfléchir à mon futur professionnel sans que cela ne déclenche une panique prouve que mes capacités cognitives sont redevenues disponibles pour mes projets.

La résilience n'est pas une manière de s'effacer, c'est une manière de se réinventer.

Je ne suis plus définie par ce qui m'est arrivé, mais par ce que je décide de bâtir.
Ce calme, je le savoure, car c'est le terreau fertile de ma future vie dans ma propre maison.

Tout n'est pas fait: il me reste à consolider cette résilience.

Aligner mes paroles, mes besoins et mes actes dans le respect de ma propre réalité, sans la diluer pour atténuer le confort des autres, c'est créer des fondations solides pour cette posture résolument tournée vers l'avenir

J'ai besoin d'une clarté sans équivoque: j'affirme mon droit à la vérité émotionnelle, sans excuses.
Je suis factuelle. Il s'est passé des choses, je les ai subies, elles ont laissé leur marque. Point.
Ce n'est pas discutable, c'est ma réalité.

L'intention de l'autre lui appartient et je ne saurais prétendre connaître ses intentions ni son niveau de conscience.
L'impact que ces actes ont eu sur moi est ma réalité tangible.
En séparant les deux, je me libère du poids de devoir ménager les émotions de ma mère pour protéger les miennes.
Il n'y a aucune intention de nuisance à son encontre, mais un besoin de limites claires.

Mes émotions ne sont pas des hypothèses que je soumet à un débat. Elles sont des faits vécus. Dire "Cela m'a fait du mal" est une déclaration, pas une question.
On n'a pas besoin de la signature de l'autre pour valider la douleur éprouvée.

L'autoprotection n'est pas synonyme de désamour. C'est très important : on peut aimer quelqu'un tout en refusant de le laisser nous détruire. Mettre de la distance n'est pas un abandon, c'est une barrière de sécurité.

En créant cet espace, je ne ferme pas la porte à la tendresse qui me lie profondément à ma maman, je choisi simplement d'empêcher la toxicité d'y entrer.

J'ai longtemps dû composer avec la charge mentale de la justification, et c'est devenu insupportable.
Je n'ai aucune obligation d'éduquer les tiers, de convaincre qui que ce soit ou de justifier mes ressentis. Le travail thérapeutique que je fais me permet d'atteindre une clarté intérieure qui ne nécessite plus de validation externe.

La congruence est un concept qui m'est cher : dire ce que je pense et ressens, sans chercher à moduler l'effet produit, est un exercice de force calme. Si la personne en face n'est pas capable de recevoir cette vérité, c'est une limite qui m'indique où poser mes frontières, mais pas une preuve que j'ai tort d'éprouver ce que je ressens.

J'ai une chance immense d'avoir ce socle de stabilité avec mon père et ma sœur, ainsi que quelques amis d'une fiabilité émouvante, pour traverser ces moments de confrontation ou d'affirmation.

Merci.


Congruence