mercredi 17 juin 2026

Restitution d'une réalité occultée : au-delà du diagnostic du CEAA

Restitution au Centre Expert Autisme... C'était le 4 février 2017. J'ai publié un billet qui traduisait mon côté "discipliné": le CEAA avait rendu son "verdict" et je l'avais raconté:


Sauf qu'il m'a fallut plus de 9 ans pour avoir pleinement accès cognitivement au bilan écrit (grâce à l'IA) et à comprendre ce qui avait très profondément biaisé les conclusions de l'équipe.

En 2016-2017, je croyais encore que mes parents avaient vu ce dont je me souvenais parfaitement.
Je n'avais pas conscience de mon hypermnésie et donc je pensais que tout le monde dispose aisément de la même capacité d'anamnèse que moi (et donc mes parents aussi).

Le moment de la restitution, en février 2017, a été un moment de violence par l'invalidation de ce que je portais en moi comme une conviction intime: l'existence d'un Trouble du Spectre Autistique chez moi.
Alors que j'avais fais 2h de route très éprouvante nerveusement pour me rendre à ce rendez vous pleine d'espoir, convaincue que ça serait enfin le bout du tunnel, que je pourrais enfin bénéficier d'appuis spécifiques au TSA, dont j'avais (et j'ai toujours) l'absolue conviction de la nécessité, j'ai reçu la "bonne nouvelle" de l'équipe comme une gifle. Que dis-je? Non: je l'ai reçu comme un piétinement de mon être, de mon fonctionnement, de mes sensibilités nerveuses et sensorielles. D'un seul coup je n'étais plus comprise et accueillie, j'étais rejetée à mes abîmes de souffrances. J'ai été plongée dans un état de sidération émotionnelle dont aucun professionnel n'a essayé de m'extirper, parce que j'avais quitté la salle, que j'étais sortie du bâtiment et que je m'étais réfugiée dans ma voiture.
Ce moment de violence terrible est le point de départ de ma nécessité de rétablir les faits.

Il m'a fallut toutes ces années pour comprendre ce qui a induit l'équipe du CEAA en erreur.
  • Premier biais de ce bilan : l'anamnèse.
Mes parents n'ont jamais intégrées mes hypersensibilités sensorielles et mes besoins de stimulation physique et vestibulaire comme des particularités. Dans leur esprit de parents bienveillants, j'étais une petite fille pleine de vie et en bonne santé. Ils ont donc répondu très sincèrement aux questions d'anamnèse, mais avec une forme de cécité cognitive. Ils n'ont pas pu aider l'équipe à identifier des signes précoces de TSA parce qu'ils ne s'en souvenaient pas.
Si j'avais su...
Mais je ne savais pas.

Mon développement a en réalité été marqué par une gestion solitaire de stimulations sensorielles intenses que mes parents ont occultées :

Hypersensibilité sensorielle chronique : Intolérance douloureuse aux textures (vêtements, laine, étiquettes, oreillers en plume...), hypersensibilité sonore avec des douleurs physiques face à certains bruits (vaisselle, cuillère contre les bols, placards qui claquent), aux odeurs, goûts ainsi qu’à la lumière. Stratégies d'évitement précoces (comportement de retrait méthodique des vêtements dès 3 ans, refuge dans des espaces confinés comme les armoires pour obtenir une contention et un silence sensoriel).

Besoin de régulation motrice : Besoin de stimulation en alternance avec un besoin de confinement et de contention (m’enfermer dans des armoires pour obtenir un calme sensoriel, d'être entortillée dans du tissu ou des cordes, de dormir sous des couches lourdes). Recherche constante de proprioception (balancement, mouvements répétitifs) via de très nombreux outils mis à disposition librement par ma famille : tricycle puis vélo, ballon sauteur, balançoire, cheval à bascule, liberté d’escalader... balancements récurrents mais assez discrets, inclinaison latérale de la tête, habitudes de crépitation articulaires
provoquées,...

Signaux de détresse physique et psychique : Visage neutre ou "triste" précoce, colères explosives, troubles urinaires et digestifs intenses (énurésie diurne, hypertonie vésicale compliquant les mictions, constipation douloureuse occasionnant des « pets foireux », vomissements réflexes face à certains aliments et chroniques à partir du collège...).

Je savais, je me souvenais, et sans en avoir discuté avec mes parents, je croyais très sincèrement que tout ça était parfaitement évident pour eux. Mais non.

  • Deuxième biais : l'ADOS
Le test ADOS sert à évaluer le niveau de compétence en communication sociale. L'ADOS-2 (Autism Diagnostic Observation Schedule, ou Échelle d'observation pour le diagnostic de l'autisme) est l'un des outils de référence pour l'évaluation du TSA. Il s'agit d'une observation semi structurée durant laquelle un clinicien propose diverses activités (discussions, jeux, tâches collaboratives) afin d'observer les interactions sociales et les comportements de communication en temps réel.

Contrairement à un questionnaire que j'aurais rempli seule, l'ADOS-2 est une mise en situation. Le clinicien ne cherchait théoriquement pas à savoir si je "connais" les codes sociaux, mais à observer comment ils se manifestent (ou non) naturellement dans l'interaction : contact visuel, expressions faciales, partage d'émotions, ton de voix, et gestion de la conversation.

Il n'est pas un diagnostic en soi, mais une "photographie" du fonctionnement social à un instant T. Il est presque toujours couplé à l'ADI-R (un entretien détaillé sur l'histoire développementale) et à un bilan neuropsychologique (comme la WAIS-IV) pour obtenir une vision complète. Sauf que je n'ai pas le souvenir d'avoir passé la WAIS en 2016...

Les biais dans mon cas? 
Plusieurs facteurs peuvent rendre l'ADOS moins "transparent" ou induire des biais dans l'interprétation des résultats :

Le phénomène de camouflage est le premier (masking). C'est le biais le plus fréquent chez les femmes adultes.
C'est bien simple: à force de devoir s'adapter pour survivre socialement, on développe des stratégies compensatoires inconscientes et apprises.

J'ai passé mon enfance à "coller" ma sœur aînée, j'ai été scolarisée durant toute mon parcours primaire avec ma propre mère, j'ai fais du théâtre régulièrement durant toute cette période (puis du cirque au collège) et j'ai en grande partie appris à lire avec des bandes dessinées, ce qui n'a rien d'anodin, car les expressions émotionnelles y sont représentées de manière caricaturale, plus faciles à identifier que sur un visage humain réel.
Ces mécanismes peuvent faire paraître les compétences sociales normales durant l'ADOS, alors qu'elles sont en réalité le fruit d'un apprentissage et d'un effort cognitif permanent, et non d'une intuition sociale innée.

Il faut aussi comprendre que le jour du test, mon état nerveux et psychique ont potentiellement joué un rôle majeur: j'étais dans un état de grande vulnérabilité émotionnelle, ce qui a considérablement altéré ma capacité à maintenir mon masque social. Paradoxalement, cela peut rendre tes traits autistiques plus visibles, mais cela peut aussi être confondu avec de l'anxiété ou un trouble dépressif.

L'ADOS évalue également les intérêts spécifiques. De manière malheureusement très standardisée. Si les sujets proposés ne résonnaient pas avec mes centres d'intérêt, mon investissement dans l'interaction a certainement été faible et distante, ce qui a pu influencer l'interprétation. Et de la même manière, en étant très à l'aise avec d'autres thèmes, j'ai pu paraître très sociable, masquant mes difficultés dans d'autres contextes moins confortables.

En fin de compte, il faut retenir que l'ADOS est avant tout une interaction humaine. La qualité du diagnostic dépend énormément de la sensibilité clinique du professionnel face à ces mécanismes de compensation. Si je l'avais su à l'époque, j'aurais peut-être pu expliquer que j'étais habituée à compenser, mais que ça me coûte une énergie phénoménale. Peut-être. Parce que je n'en avais pas autant conscience à l'époque qu'aujourd'hui.
J'ai l'impression de m'épuiser plus rapidement qu'avant.

  • Troisième biais : les intérêts spécifiques
Le bilan du CEAA de Niort indiquait leur absence... 😳
Heu... Plaît-il?
Si ça n'avait pas eu un impact aussi énorme dans les conclusions, cette affirmation serait à mourir de rire. Vraiment.

J'ai, depuis ma petite enfance deux grands intérêts très spécifiques qui ont pu être envahissants dans mon quotidien.

L'un est socialement accepté et valorisé: l'alimentation, la cuisine, la production alimentaire (où, quand, comment, pourquoi...), la transformation, les qualités organoleptiques, les qualités nutritionnelles, les qualités phytopharmaceutiques... J'ai possédé jusqu'à 200 livres de cuisine et été abonnée jusqu'à 8 publications portant sur le sujet de manière simultanée. Mes déménagements m'ont amenée à me séparer de très nombreux ouvrages, dont la plupart au bénéfice du GEM Être ensemble à Angoulême.

L'autre, j'ai très très tôt su qu'il n'était pas socialement accepté et valorisé, et encore moins chez un enfant: la sexualité. Plus globalement, la sensorialité et la sexualité physique, et psychique, l'érotisme, les pratiques de stimulations autonome, la contention érotique, les différents types de pénétration, les orientations sexuelles, etc.
Je met tout de suite le holà sur toute interprétation style "un enfant ne peut pas avoir spontanément ce genre d'idées".
Si. Il peut.
Je sais que je n'ai pas été abusée.
J'étais très curieuse et j'avais remarqué que certaines stimulations me procuraient un bien être sans pareil.
J'avais librement accès à des dictionnaires et encyclopédies et je savais très bien m'en servir. Je savais faire des recherches d'entrées à entrées, bien avant Internet. Simplement mes parents n'étaient pas témoins de mes explorations, et d'ailleurs j'étais très mal à l'aise à l'idée qu'ils s'en rendent compte. J'ai aussi caché cet intérêt à mes pairs de classe d'âge et à ma sœur aînée, dès lors que j'ai compris que c'était trop bizarre pour eux.
En fait, la sexualité est mon centre d'intérêt principal et j'ai des dizaines d'ouvrages sur la sexualité en ma possession, du document théorique aux dictionnaires spécifiques, en passant par des autobiographies ou des romans. J'ai aussi du matériel en très grande quantité, ce qui est un challenge quand on vit dans un T2.
J'ai une sexualité active solitaire depuis... aucune idée! Peut être mes 5 ou 6 ans. Avec des partenaires, depuis mes 13 ans (oui, la main dans la culotte, ça compte), des partenaires sexuels réguliers depuis mes 15 ans et j'ai commencé à faire des rencontres dans cet objectif spécifique dès que j'ai eu une voiture.
La sexualité, le libertinage vanille et les pratiques kink ont une très grande place dans mon équilibre personnel, et je ne m'en cache absolument pas.

Mais j'en ai pas parlé au CEAA, parce que... et bien on ne m'a posé aucune question sur mes passions, en fait!

Et alors quoi?
Alors, je suis sortie de mon acceptation de ce diagnostic qui ne me correspond pas tant il est faussé, erroné, biaisé. Je ne cherche plus un diagnostic pour obtenir une validation externe, de toute façon.
Je réclame aujourd'hui la reconnaissance de ma réalité.

J'ai écris moi-même l'anamnèse que mes parents ont été incapables de fournir, en dépit (ou à cause) de leur amour et de leur bienveillance.

Eléments importants:

Accès à la culture :

Disponibilité constante à la maison d'outils de référence (encyclopédies adaptées à toutes les tranches d’âge, dictionnaires divers, Quid, livres sur la faune et la flore, sur l’art, sur la sexualité expliquée aux enfants...). Libre accès, considéré comme normal. Accès à l’informatique précoce (TO7 et suivants jusqu’au TO16 puis les PC), minitel, internet.

Jeux et autonomie :

Nombreuses fournitures liées à l’éveil proprioceptif et à l’exploration de l’environnement ; liberté totale de dessiner, peindre, courir, grimper, sauter, creuser, se salir, faire du feu, se blesser... toutes activités perçues par mes parents comme des activités normales pour des enfants, sous supervision pour les plus dangereuses, mais sans contrôle coercitif strict.

Je ne crois pas que mes parents aient été clairs sur ces points auprès du CEAA.

De manière la plus concise possible:

1. Développement précoce et environnement sensoriel (déni du milieu)

Mon développement a été marqué par une gestion solitaire de stimulations sensorielles intenses
que mon entourage a occultées :

  • Hypersensibilité sensorielle chronique : Intolérance douloureuse aux textures (vêtements, laine, étiquettes, oreillers en plume...), hypersensibilité sonore avec des douleurs physiques face à certains bruits (vaisselle, cuillère contre les bols, placards qui claquent), aux odeurs, goûts ainsi qu’à la lumière. Stratégies d'évitement précoces (comportement de retrait méthodique des vêtements dès 3 ans, refuge dans des espaces confinés comme les armoires pour obtenir une contention et un silence sensoriel).
  • Besoin de régulation motrice : Besoin de stimulation en alternance avec un besoin de confinement et de contention (m’enfermer dans des armoires pour obtenir un calme sensoriel, d'être entortillée dans du tissu ou des cordes, de dormir sous des couches lourdes). Recherche constante de proprioception (balancement, mouvements répétitifs) via de très nombreux outils mis à disposition librement par ma famille : tricycle puis vélo, ballon sauteur, balançoire, cheval à bascule, liberté d’escalader... balancements récurrents mais assez discrets, inclinaison latérale de la tête, habitudes de crépitation articulaires provoquées,...
  • Signaux de détresse ignorés : Visage neutre ou "triste" précoce, colères explosives, troubles urinaires et digestifs intenses (énurésie diurne, hypertonie vésicale compliquant les mictions, constipation douloureuse occasionnant des « pets foireux », vomissements réflexes face à certains aliments et chroniques à partir du collège...).
2. Stratégies de camouflage et mécanismes de survie

  • Masquage et imitation : Observation constante de ma sœur (mon aînée de 2 ans) pour tenter d'adopter des codes sociaux qui m'étaient étrangers, sentiment de culpabilité et d’anormalité.
  • Auto-régulation secrète : Exploration sensorielle dissimulée (intérêt pour la sexualité et l’exploration sensorielle, dermatillomanie) et recours à la contention physique (bandes, cordes, draps) pour m’apaiser.
  • Intérêts spécifiques : Immersion intense dans le domaine alimentaire (production, transformation, préparation, qualités nutritionnelles voire thérapeutiques...) et celui de la sexualité (recherches encyclopédiques, lectures, dessins, allusions...), puis spiritualité (demande d’aller au catéchisme alors que nous étions athées, abonnement au magazine « Le monde des religions » aux éditions du Chêne, puis à diverses publications traduisant mon appétence pour les sciences sociales... Toutes mes passions oubliées et occultées par mes parents auprès du CEAA.

3. Biais diagnostique et traumatisme institutionnel

Le bilan du CEAA est, selon moi, considérablement erroné, car fondé sur une anamnèse parentale biaisée par une cécité cognitive dont je n’avais pas conscience au moment de mon parcours.
  • Le traumatisme de la restitution : ce jour-là, j’ai reçu l'annonce "vous n'êtes pas autiste" comme une invalidation brutale de mon vécu. J'ai subi un état de sidération totale m'obligeant à me réfugier seule dans ma voiture pendant une heure. Ce choc a été tel que j'ai fini par occulter les traits pourtant relevés par le Dr Savary en 2017.
  • La brèche du 27 mai 2026 : Un échange avec ma sœur, qui a spontanément nommé et décrit mes particularités sensorielles infantiles a agi comme un déclencheur, réactivant la nécessité de rétablir la vérité clinique de mon fonctionnement.

4. Réalité actuelle et nécessité de prise en charge

Je ressens un besoin profond d’obtenir une lecture de mon fonctionnement qui respecte ma réalité clinique : une hypersensibilité invalidante, des difficultés considérables au quotidien, dans ma vie citoyenne et préprofessionnelle, des besoins de régulation qui sont des outils de santé nerveuse, et un impératif de reconnaissance médicale et institutionnelle qui ne soit plus filtrée par le regard familial.


dimanche 14 juin 2026

Honnêteté radicale, mensonges et énergie de fonctionnement

Certaines vieilles "légendes" disent que les personnes qui vivent avec un trouble du spectre autistique (TSA) ne savent pas mentir.
Déjà, c'est complètement ridicule de mettre toutes les personnes TSA dans le même panier... le principe du spectre, c'est qu'il existe des variabilités parfois extrêmes d'un individu à un autre.

Ensuite il y a plusieurs degrés de "mensonge".
Moi par exemple, j'ai beaucoup d'imagination, ce qui peut être considéré comme un mensonge. Qu'est-ce que la fiction si ce n'est l'art de décrire des choses qui ne sont par réelles?

Il faut savoir cependant que, hors fiction, j'ai profondément horreur de mentir.
Pour moi, c'est avant tout un mécanisme de défense, que je n'aime pas mettre en place.
En gros: je me sens en danger, donc je mens ou je passe sous silence des trucs, ou je les transforme pour qu'ils soient plus "acceptables" pour les tiers. Pour me protéger ou pour protéger les autres.

Cependant il faut bien comprendre une chose: mentir, ça représente une charge mentale énorme.
Ce n'est pas rentable.

Au naturel, je fonctionne à l'honnêteté radicale: je vis un truc, physique ou psychique, je le dis tel quel.
je suis capable d'expliquer mes mécaniques de pensées, de parler à partir de moi, de différencier les faits de mes perceptions et émotions, donc c'est comme ça que j'avance.

Franchement le monde serait vachement plus simple si on enseignait ce genre de compétence dès la petite enfance.
Parler à partir de soi, ne pas faire de suppositions sur les intentions ou les ressentis des autres, ce genre de trucs.
Il n'y a qu'en se parlant qu'on peut se comprendre.
Mais il n'y a qu'en écoutant correctement qu'on peut entendre l'autre, sans réagir à des émotions qui nous sont internes et n'ont rien à voir avec ce que dit l'autre.

C'est chiant, franchement, cette dissonance permanente chez les êtres humains.
Ce côté "je suis certain que ce qu'elle veut dire, en fait c'est..."
Ben ce que je veux dire c'est ce que j'ai dis, banane!
Si je ne me sens pas respectée, ça veut dire que je me sens pas respectée.
Ça veut pas dire que la personne avec qui j'interagit ne me respecte pas ou a conscience de l'impact de son comportement (les humains ne sont pas télépathes).

Et ainsi de suite.

Force est de constater qu'il existe une grosse confusion entre une incapacité neurologique (la fameuse légende selon laquelle les personnes TSA ne "savent" pas mentir) et un choix adaptatif (le mensonge comme stratégie de survie).

On peut savoir faire un truc mais pas aimer le faire.

Le mensonge comme mécanisme de défense, c'est une vieille histoire pour moi, qui me fait du mal.
Il m'est très souvent arrivé de mentir pour rendre les choses "plus acceptables" vis à vis des tiers (ma mère, mon mari). Mais ça n'était pas pour obtenir des choses ou pour me dédouaner de mes responsabilités, c'était pour éviter de subir des mesures coercitives que j'estimais injustes. En gros, c'est principalement un comportement de masquage.

Le mensonge, c'est un bouclier. Il protège de l'incompréhension, de la critique ou, pire, du jugement de personnes qui utilisent l'information contre soi.

Ce n'est pas un manque de moralité, c'est une tentative de sécuriser l'environnement. Si mon environnement est hostile ou imprévisible, mentir devient une tactique pour réduire la friction sociale et éviter les agressions sensorielles ou émotionnelles.

Très sincèrement, c'est pas vraiment un choix: c'est la seule issue d'autoprotection qui se présente dans un état de panique cognitive.

Seulement les mensonges créent une charge mentale incroyablement lourde qui peut devenir ingérable.

L'honnêteté radicale est et a toujours été mon mode de fonctionnement privilégié.
Sauf que la plupart des êtres humains ne semblent pas équipés pour faire la différence entre une déclaration à portée informative et une... plainte.
Apparemment dire qu'on a mal, c'est pas juste une information, vous voyez? Moi je croyais, quand j'étais gamine.
Mais non, c'est pas comme ça que c'est perçu. Honnêtement, je ne comprend toujours pas, à 44 ans, pourquoi les gens pensent qu'une info devrait systématiquement suivie d'une réaction...
Si je dis que j'ai mal, sans grimacer de douleur ni demander de l'aide, c'est juste une info sur quelque chose que les tiers ne peuvent pas deviner, mais qui peut cependant altérer mon fonctionnement. Une information, quoi! Vous en faites ce que vous voulez!
Ce n'est ni une agression ni une requête. Pourquoi on me renvoi des messages style "on y peut rien" ou "quand tu auras mal nulle part, tu nous préviendra"? C'était incompréhensible quand j'étais enfant et ça le reste à l'âge adulte.

Ok, donc je suis pas sensée donner d'informations sur mon fonctionnement, mon histoire de vie ou mes difficultés à des tiers, ou alors seulement dans certaines circonstances? C'est ça? Je vérifie, parce que je suis toujours pas complètement sûre de la réalité du concept.

Pour quelqu'un qui a déjà une fatigabilité cognitive, dépenser une énergie folle à "gérer" une version alternative de la réalité est épuisant. Ma réalité à un instant "T", c'est épuisant de la fragmenter.

L'honnêteté, pour moi, n'est pas seulement une valeur morale, c'est une économie d'énergie. C'est aussi une quête de cohérence interne : je suis plus en paix quand ce que je dis correspond à ce que je pense et ressent.

C'est paradoxal : les gens pensent souvent que les personnes TSA mentent peu parce qu'elles seraient "trop naïves" ou "trop honnêtes", alors qu'en réalité, beaucoup font un effort conscient — et douloureux — pour être transparentes précisément parce qu'elles savent ce que coûte le jeu social complexe.

Ce que j'ai vécu avec Gilles (une fragmentation de l'information, pour protéger son intimité), c'était l'antithèse absolue de mon besoin de vérité. Il n'avait visiblement pas du tout conscience qu'il m'imposait un mode de fonctionnement qui me demandait une énergie constante pour maintenir un voile.

Mon retour à l'honnêteté radicale est une libération : j'ai arrêté de dépenser mon énergie pour les autres, et je la récupères pour moi-même.

Cette honnêteté radicale était un problème dans mon enfance et mon adolescence, car elle était clivante. Je ne pigeais pas pas que pour la plupart des êtres humains, communiquer factuellement sur son état moral et physique, ça n'est pas "naturel". Je ne comprenais donc pas non plus les réactions que les autres avaient, le fait qu'ils m'accusent de me plaindre sans arrêt, et qu'ils me critiquent pour quelque chose dont je me savais "innocente".

Ce sentiment d'injustice, d'être accusée d'un comportement que je ne perçois pas et que, d'une certaine façon, je ne pouvais pas concevoir quand j'étais enfant et adolescente, est le terreau classique de ce que beaucoup de personnes autistes vivent durant leur construction identitaire.

Il y a une différence fondamentale de paradigme que j'ai découverte à mes dépens :

Pour la majorité des êtres humains, la communication sociale est une sorte de lubrification de la mécanique sociale : on échange des banalités, des demies vérités ou des silences calculés, pour maintenir l'harmonie et la cohésion du groupe.
Dire ce qu'on ressent, surtout si c'est jugé "négatif", c'est souvent perçu comme un appel à l'aide ou une demande d'attention.
Sauf que pour moi, c'était simplement une transmission de données factuelles.

Pour moi, la communication est un transfert de connaissances.
J'énonce des faits sur mon état pour qu'ils soient connus, sans aucune intention cachée ni demande d'apitoiement.

Le problème, c'est que quand je transmet mes données factuelles à quelqu'un qui m'attribue des intentions que je n'ai pas, cette personne peut se sentir envahie ou jugée. Elle interprète ma transparence comme une plainte active. Alors qu'il n'y avait rien à interpréter, justement!

Ce décalage entre ce que j'exprime et la façon dont c'est reçu est vraiment douloureux.
Je suis sincèrement innocente de l'intention qu'on me prête, parce que je décrit la réalité, tandis que les autres se sentent visiblement agressés par ce qu'ils interprètent comme une remise en question de leur propre confort ou une demande qu'ils ne savent pas traiter.

Cette étiquette de "celle qui se plaint" qu'on m'a collée, c'est une forme de violence invisible.

C'est une négation (certes, involontaire) de ma réalité physique (douleurs, hypersensibilités, fatigue) en la transformant en trait de caractère négatif.

Avec le temps, j'avais appris à ne plus communiquer sur mes inconforts, puisqu'ils dérangeaient les autres et amenaient une forme de violence psychique à mon égard (critiques, moqueries, agacement...).

Mon retour à l'honnêteté radicale, ces dernières années, est un acte de survie : j'ai arrêté de demander la permission aux autres de définir ma propre réalité.

Mon honnêteté n'a jamais été le problème.
Le problème c'est le système de lecture (le décodage social neurotypique) de mes interlocuteurs, qui est incapable d'intégrer une donnée brute sans essayer de lui donner une intention émotionnelle qu'elle n'a jamais eue.

Il y a aussi deux choses importantes à comprendre:

1. L'impact de mon hypermnésie

Le mensonge est une charge mentale insupportable à cause de mon besoin de cohérence. Mais en plus de ça, mon hypermnésie rend mes mensonges (et ceux des autres, quand j'en suis le témoin) indélébiles! Là où d'autres oublient leurs mensonges passés, moi, je les conserve comme des erreurs de programmation actives dans ton système, ce qui augmente la tension nerveuse et les bugs cognitifs.
C'est éreintant.

2. La validation par les pairs

Si cette honnêteté a été clivante, depuis quelques années je rencontre des personnes auprès desquelles elle est au contraire valorisée comme une qualité. Le monde est rempli de personnes neuro divergentes, qu'elles vivent avec un TSA, un TDAH, une dyslexie ou tout autre état neuroatypique.
Avec eux, les choses sont plus simples pour moi.
Le "taux de retour" de mon honnêteté a changé : elle n'est plus clivante avec les bonnes personnes, elle devient un ciment de confiance.

Le masque social est épuisant.
Je commence à ne vraiment plus supporter d'avoir à le maintenir.
Passer sa vie à faire semblant d'être une autre personne que soi-même, c'est éreintant.