jeudi 30 avril 2026

Des cadavres dans tous les placards

J'achète une maison.
Je suis en train de réaliser à quel point j'ai besoin de ce refuge.
Elle sera ma forteresse du calme et de la sécurité.

Une sécurité que je n'ai pas beaucoup connue dans ma vie.

Ces temps ci, entre le changement de traitement et cette étape d'affirmation de ma souveraineté individuelle, j'ai des cadavres qui sortent de tous les placards de ma mémoire. À peine une porte se referme que deux autres débordent. Des sortes de diables en boîte.

Ma mémoire ultra HD qui a enregistré événements, informations, émotions et les a figé dans une réalité qui m'est personnelle semble avoir perdu le sens des limites.

Précaution préliminaire: Je ne dis pas que je détiens la vérité (elle est ailleurs, c'est bien connu).

Cependant mes souvenirs font partie intégrante de la personne que je suis.
Or ces derniers temps, ils sont écrasants.

On peut m'opposer "ça ne s'est pas passé comme ça".
Peut être. Mais je sais ce que je ressens, et à moins que vous soyez télépathes, ce n'est pas votre cas.


Il y a eu le chaos et la violence.

Petite enfance. Un lien fort avec maman, le contact de sa peau, les longs moments tout contre elle.
Les larmes quand elle a reprit le travail. Une fois que j'étais malade, elle m'a emmenée avec elle à l'école où elle travaillait. Violence verbale de l'autre institutrice, directrice. Des coups de téléphone anonymes, tard le soir, chez mes parents, qui prétendaient que c'était un "fantôme".
À l'école maternelle, je n'étais pas à l'aise avec mes pairs. Je ne comprenais pas leurs comportements et leurs préoccupations. un jour Séverine m'a dit "t'es plus ma copine" et quand j'ai cherché à comprendre, elle a enfoncé le clou d'un sentencieux "tu sais très bien pourquoi" (non). On est jamais redevenues copines. Mon seul copain, c'était Lénaïc, parce qu'il habitait la rue basse à Bayers, comme moi. Il avait une forme de bienveillance vis à vis de moi, et c'état réciproque. Je ne me sentais pas obligée d'essayer d'être "conforme". Mais l'école maternelle, c'était compliqué:
On m'empêchait de suivre les leçons des "grands" qui commençaient l'apprentissage de la lecture ("ça va te faire mal à la tête")
On me forçait à manger des choses qui me donnaient la nausée ("goute un peu", "ha ben tu vois que ça passe: mange le reste", "si tu ne mange pas ça, tu n'aura pas de dessert"). La coercition, seule mode de communication de certains adultes vis à vis des enfants. Le souvenir de la fois où on m'a forcé à manger des chipolatas, que j'ai vomi un peu plus tard. On m'a appris à avaler sans mâcher, pour ignorer les signaux de dégout envoyés par mon système nerveux.
On m'imposait une sieste alors que j'avais besoin de bouger et d'évacuer mon énergie.
On me disait d'aller faire pipi alors que je n'avais pas envie, et quand je me suis retrouvée, une fois, à devoir faire caca seule, alors que les autres étaient en cours, parce que je ne savais simplement pas faire la différence entre les deux sensations, je me souviens de la détresse absolue et des larmes, parce que je ne pouvais pas réintégrer la classe, que j'étais seule face à mon corps et à mes fesses souillées. J'ai affronté la chose dans la honte et le silence et je n'en ai jamais parlé à personne. Mais je m'en souviens avec une acuité que je qualifierait de "regrettable".

Je porte en moi un véritable listing d'événements "anodins" et chargés d'une violence inouïe pour l'enfant que j'étais. Il y a un certain désordre chronologique, parce que ça n'est pas comme ça que fonctionne ma mémoire.

Une mère institutrice.
L'école avec elle, hors carte scolaire, du CP au CM2, dans deux écoles différentes.
Une maman absente en tant que parent à la maison, souvent dans son bureau à l'étage. Absente sauf pour "demander" les choses rébarbatives, sans les valoriser, parfois en utilisant des mots blessants, comme si la violence psychologique était un moteur acceptable.

Des informations confidentielles reçues par l'instit, débordant dans la sphère familiale: le père qui s'était suicidé d'un coup de fusil au grenier, le gamin qui recevait des coups de ceinture, le jeune (16 ou 17 ans?) qui était défiguré après avoir reçu de l'huile de friture sur le visage, la fille dont la sœur aînée n'était pas scolarisée à cause d'un handicap sévère, le gamin dont le père routier piquait dans la caisse du bureau de Poste tenu par sa femme, les gamines qui étaient très probablement victimes d'inceste... Mon instit rapportait toue ces valises émotionnelles chargées de violence à la maison et je comprenait bien plus que ce qu'on croyait, sans doute.

Les problèmes d'intéroception (capacités à évaluer de manière exacte son activité physiologique), qui avaient commencé à poser problème à l'école maternelle ont perduré. Dans la honte et la dissimulation.
Je me sentais anormale et je ne voulais pas l'être.
L'incapacité à identifier le moment où j'avais besoin de faire pipi était un problème qui prenait énormément de place dans ma charge mentale. Il m'arrivait très souvent de ne pas penser à aller faire pipi pendant les récrés et de me retrouver à courir sous le préau vers les toilettes à la turque, pour me retrouver incapable d'uriner en dépit de la douleur nociceptive. Alors je me pressais le ventre, et je cherchais des stratégies, comme de stimuler l'urètre de manière digitale externe ou interne (via le vagin, oui, à 6 ou 7 ans).
J'avais des fuites urinaires et je "sentais le pipi", d'après les dires de mes camarades de classe.
J'ai essayé de me confier à ma mère. La solution proposée a rajouté une couche de honte: des serviettes pour fuites urinaires. Pas une consultation médicale et des examens, ni un psy. Des serviettes style Téna. J'ai décidé de ne plus parler de ça et de faire comme si le problème n'existait pas. Pendant des décennies, je n'ai uriné qu'en poussant et en forçant sur organe qui fonctionne normalement sur la base du relâchement. La santé physique d'une enfant ne tolère pas le bricolage.
J'ai poussé, méthodiquement, au lieu d'essayer de comprendre mon corps.
Il faut dire que je voyais ma mère dire qu'elle devait faire pipi mais continuer ses activités jusqu'à ce que le besoin de vidange devienne trop impérieux pour être ignoré. J'ai intégré ça comme une norme acceptable.

J'avais un problème chronique de constipation, mais je n'ai pas le souvenir d'en avoir jamais parlé à mes parents. J'avais des pets foireux, et je sais aujourd'hui que c'est un symptôme de constipation sévère. Là aussi, je poussais, frénétiquement, à en avoir mal au crâne et les larmes aux yeux.
À mon entrée au lycée, j'ai commencé à avoir des diarrhées fonctionnelles liées au stress. En ai-je parlé? Non. Il m'a fallut encore une vingtaine d'années pour commencer à m'ouvrir à ce sujet, et uniquement à une médecin qui m'avait démontré que je pouvais lui faire pleinement confiance.

Je réalise que j'ai toujours eu des troubles de l'impulsivité. Dès la primaire. Une tendance à prendre la parole à des moment inopportuns, par exemple.
Il y a eut l'épisode de la leçon de conjugaison, la demande de silence dans la classe. Le moment où j'ai prit la parole, parce que je ne me contrôlais pas. La rotation du buste de l'instit, le tampon effaceur en bois et feutre dans la main, projeté en direction de la parole indésirable. Le choc avec mon front. Blessure. Saignement abondant. Pas de points de suture. Pas de conséquences.
N'importe quel autre enfant de la classe aurait été blessé de la sorte, ça aurait été dépôt de plainte des parents et procédure disciplinaire pour faute grave. Mais c'était ma mère, l'instit.

Elle ne s'en souvient pas, je le sais, mais au moins une fois, elle m'a donné la fessée dans la cour, en présence des autres élèves, le pantalon baissé. Pas fesses nues, mais sans l'amorti du jogging en coton. Aucune idée du motif de la punition parentale ainsi donnée en spectacle. Mais je sais que je n'ai pas inventé l'évènement.

Des fois notre mère nous ramenait à la maison après les cours, à 7 km. Des fois non. Des fois on fréquentait les autres gamins du village, qui n'était pas le notre, où nous étions des sortes de greffes temporaires, des bagages dans les sacoches de l'instit...
À un moment, ma sœur rentrait mais pas moi. Parce que je regardais trop la télévision, je crois, ou pour une autre raison lié à un motif dont je n'ai aucun souvenir (je me garderais de faire des hypothèses). On avait que les 3 premières chaînes, en ce temps là. Je restais seule à l'école avec ma mère qui "rangeait" sa classe. Parfois jusqu'à 20h.

Ma consommation de télévision dérangeait ma mère.
Elle n'en avait pas conscience (et moi non plus, à cette époque là), mais c'était un important outil de régulation nerveuse par hyper focus.
Elle a cherché à réguler cette consommation. Je ne sais pas ce qu'elle croyait ou espérait. Ça lui appartient. J'ai seulement vécues les conséquences de ses choix et c'est tout ce dont je peux parler.

Je n'ai pas de souvenirs liés à mon père en la matière. Je ne sais pas s'il participait à cette lutte contre ma consommation télévisuelle. Si c'était le cas, je n'ai pas de souvenir d'actions proactive ou coercitives de sa part, mais davantage de dialogues, de questions, qui s'adressaient à moi en tant qu'individu.
La télévision m'aidait à réguler mon chaos intérieur, à calmer mes pensées, à me détendre. Je faisais des choix de programmes de nature à nourrir ma curiosité. Mises à part des séries animées ayant un véritable fond philosophique, comme Albatros, Ulysse 31, Les Mondes engloutis, ou encore Les merveilleuses cités d'Or, je n'avais aucune appétence pour les programmes destinés aux enfants, en particulier les animes japonais (Dragon Ball Z, Les chevaliers du zodiaque, Sailor Moon...), qui ne faisaient absolument pas sens pour moi. Tandis que ma sœur commençait à consommer les séries AB Production, je préférais regarder les séries comme McGyver, l'Homme qui tombe à pic ou les séries policières allemandes (L'inspecteur Derrick...). Les japoniaiseries m'irritaient, le club des Bronzés avec "Pas de pitié pour les croissants", le samedi matin, en relais du Club Dorothée me navraient (mais j'essayais désespérément de comprendre, car les enfants de ma classe d'âge adoraient, eux). 

Dans un premier temps, ma mère a essayé de débrancher l'antenne et les prises électriques, à l'arrière du poste, mais j'ai vite pigé le truc. Puis nos parents ont acheté un ensemble de meubles de salon en bois massif, dont une armoire style "homme debout", avec des étagères pour le matériel Hifi, le magnétoscope et la télévision. Il y avait une serrure, que maman fermait et dont elle gardait la clé dans son sac à main.

C'est à ce moment là que j'ai commencé à chercher d'autres stratégies de compensation du stress et d'hyperfocus sur de nouveaux domaines, pas plus sains que la télévision. Simplement je me suis bien gardée d'en faire étalage.
J'ai commencé à manger pour remplir le vide insondable que je ressentais, pour ressentir du plaisir là où je me sentais inadaptée et anormale. J'ai cherché le plaisir à travers l'outil le plus simplement accessible: le sucre.
C'est comme ça qu'ont commencé mes troubles du comportement alimentaire et mon hyperphagie compulsive.

La télévision était sous clé.
Les bandes dessinées aussi, à une époque.
On avait cette cantine métallique bleue, dans la chambre, posée devant le radiateur. Et un cadenas dessus. Je ne me souviens pas du contexte.
Chose étrange, les bandes dessinées de ma mère n'étaient, elles, pas sous clé et très facilement accessibles. Mais pas du tout adaptées à mon âge. Elles étaient bien en vue, tout en bas de la bibliothèque du salon, juste au dessus des placards où la machine à coudre et les jeux de société étaient rangés. Des albums de Bretécher, Wolinski et Reiser. Des albums pour adultes, comportant des représentations pornographiques certes satiriques, mais malgré tout concernés par l'article 227-24 du Code pénal alors en vigueur. Cet article sanctionnait de manière très claire la diffusion ou l'exposition des mineurs aux messages à caractère pornographique ou violent. Sachant que le délit était constitué dès lors que le contenu était « susceptible d'être vu ou perçu par un mineur ».
Imaginez que ça soit chez une institutrice!

Il y avait un cadenas sur la télévision et la malle contenant les albums de Tintin et Astérix, mais je pouvais lire ces BD là sans davantage qu'une petite critique.

La jurisprudence de l'époque (il faut se référer à celle-ci, pas à celle d'aujourd'hui) était celle-ci: les avocats des éditeurs (comme Albin Michel pour Reiser) arguaient que ces œuvres étaient de la satire sociale et non de la pornographie. L'intention n'était pas l'excitation sexuelle, mais la critique des mœurs. Mais la justice (avec raison, selon moi) considérait souvent que l'intention de l'auteur importait moins que l'impact visuel sur le mineur. Pour un enfant de moins de 15 ans, le dessin cru et sans filtre de Reiser était jugé comme pouvant « troubler sa moralité » ou « provoquer des angoisses », indépendamment du second degré politique du texte. J'ajouterais que l'exposition répétée à ces albums, conjuguée à mon hypermnésie et à l'absence de mesures de mise sous clé (comme pour les autres produits culturels jugés délétères), ça a considérablement influé sur ma sexualité.

Quand, quelques années plus tard, ma mère m'a un jour dit "je suis sûre qu'il t'es arrivé quelque chose quand tu étais petite", elle n'imaginait pas que la réponse était "Oui: tes BD de Reiser". De fait, je ne le lui ai jamais dit, puisque je n'ai identifié le problème que très récemment.

Dans certains des albums en question, y a des scènes portant atteinte à la dignité humaine (sous le coup de l'article 227-14 du Code pénal)... Inutile que je les décrive. Je sais de quoi je parle. La jurisprudence de l'époque estimait que si un mineur de moins de 15 ans était exposé à ces planches, le choc n'était pas seulement moral, mais psychologique. La loi estimait qu'un mineur n'avait pas la maturité nécessaire pour décoder le second degré ou l'absurde noir de Reiser.

La TV était sous clé, Astérix et Tintin aussi, mais pas Reiser...
Dans les années 80, on craignait pour la moralité (la religion, la pudeur). Aujourd'hui, on s'inquiète davantage de l'impact traumatique et du respect du consentement. Les scènes qui m'ont le plus marqué, même satiriques, seraient aujourd'hui analysées sous l'angle des déclencheurs de traumatismes.

L'impact traumatique pour moi est absolument certain.
La lecture (répétitive, qui plus est, les gravant bien dans ma mémoire) de ces albums a très certainement altéré de manière durable ma sexualité et pendant très longtemps, la nature même de mes fantasmes, avec une énorme dose de honte et de dégout de moi-même.

Je ne ressens plus les mêmes choses. Je me suis déconstruite et reconstruite, j'ai appris à me réguler dans le tumulte du monde, j'ai appris que la sexualité pouvait être un moment de partage et de communion, au cours duquel je n'ai pas à chercher à plaire ou à cocher des cases. Je le dois à des personnes formidables de bienveillance et aux bienfaits de l'introspection, ainsi qu'à toutes les démarches qui m'ont permit d'identifier mes neuroatypies dont mon absence de filtres "innés". Aujourd'hui, alors que je "vois" littéralement dans ma mémoire les planches de ces albums, je vois bien le côté caricatural et humoristique. Mais les scènes et le contexte de leur découverte, ça a eut un impact considérable sur mon mal être d'enfant et d'adolescente. J'étais déjà très différente de mes pairs de classe d'âge et en plus, j'avais cet imaginaire sexuel "pervers" qui ne cadrait pas avec les mises en image des amourettes qui m'étaient contemporaines.

Pour un enfant avec un système de traitement de l'information différent (et une mémoire visuelle quasi photographique) ces BD posaient d'énormes problèmes. Sans filtres, une information satirique est reçue avec le même poids de réalité qu'une information factuelle. L'image ne reste pas "à la porte" de l'esprit, elle s'y installe. Qui plus est, j'ai le fardeau de l'hypermnésie : là où d'autres oublient, je "revois". Cette capacité transforme un souvenir de lecture en une archive permanente, rendant le travail de déconstruction beaucoup plus exigeant, car il faut littéralement réétiqueter chaque image stockée dans ma mémoire pour lui enlever son pouvoir de nuisance.

Sachez que sur le plan juridique, psychologique et éducatif, cette exposition fait partie des maltraitances par négligence ou carence éducative.


Dans la même catégorie "souvenirs de merde", il faut comprendre que j'avais peur de ma mère et que je me sentais insultée par des comportements que je ressentais comme profondément irrespectueux de mes besoins intrinsèques.
En classe, on avait accès à la Convention Internationale des Droits de l'Enfant, en lien avec les programmes de prévention de l'UNICEF.
Je pense que mon ancienne instit serait extrêmement choquée de découvrir qu'elle n'a pas su faire preuve de discernement et respecter son propre enfant. Mais c'était le cas.

Je ne me sentais pas respectée, dans plusieurs de mes Droits, dont mon droit à l'intimité corporelle.
Il faut comprendre que sous prétexte de taquineries, elle me touchait sur des parties de mon corps où ça me dérangeait. Il n'y avait aucun geste sexuel, dans son esprit. Par contre le respect de l'espace intime était et reste un problème. Non, ce n'est pas une taquinerie acceptable de toucher la poitrine ou les fesses de sa fille (à fortiori si elle s'en plaint!). Peut être que ce n'est pas arrivé très souvent, peut être que si. Probablement que si, parce qu'à un certain stade, je me laissais faire par pure habitude, parce que je n'avais plus le courage de protester et que je ne voyais plus où était le problème.
Le problème? Je ne consens pas à ces gestes. Je ne trouve rien de drôle ou amusant là dedans. Mon corps, mon vécu.

Pour être complètement claire, je ne consens même pas à ce qu'elle me fasse la bise, et pourtant quand elle tend ses bras autour de mon cou, alors que je déteste ce rituel social (surtout lorsqu'il est détaché d'une sincérité profonde de ma part)... je la laisse faire! C'est épuisant nerveusement.
Peut être que pour elle c'est une sorte de geste de soin. Je ne sais pas... mais moi, je le vis comme une agression. Seulement j'ai tellement pris l'habitude de ne pas la contrarier, que je la laisse faire.

Je n'en peux plus de la laisser faire.

En ma mère, je perçois une sorte d'orgueil du "Bien".
Un prisme déformant insidieux et terrible, une forme de violence particulièrement difficile à dénoncer: une violence altruiste.

Ma mère ne m'a pas fait subir des maltraitances telles qu'on les stigmatise le plus couramment.
Mais elle a été et reste profondément maltraitante à mon égard.

Ma mère, c'est quelqu'un qui agit au nom du Bien.
Quand quelqu'un agit ainsi, c'est à dire dans le cadre d'une idéologie (en ce qui la concerne, la pédagogie Freinet, puis l'écologie, la décroissance, la crainte d'un effondrement mondial...) ou d'une posture politique, il s'autorise à ignorer les signaux de détresse réels des tiers.
Vu sous cet angle, si je souffre et si j'ai souffert, ça ne peut pas être à cause d'elle.
Elle me l'a dit, j'étais au collège: j'étais trop sensible, trop colérique, trop agressive.
Elle me l'a redit plus tard, à plusieurs occasion, j'étais égoïste.
Elle me l'a dit tellement de fois, que j'avais fini par la croire!

Sauf qu'en réalité, elle ne se mettait pas dans une posture favorisant une communication équilibrée, non violente, en absence de jugement, avec une écoute positive inconditionnelle.

En tant que professionnelle de l'éducation, quand j'étais gamine, elle n'a pas su adopter une posture de nature à identifier mes symptômes évidents des crises d'angoisse. Ça ressemble à des colères explosives. Mais c'est fondamentalement un problème de régulation émotionnelle.

Ma mère m'apparaît avant tout comme une personne sentencieuse. Elle pose ses idées. Sans laisser de place à la contradiction. La contredire, j'ai l'impression que c'est lui faire violence et porter atteinte à son identité intrinsèque de personne Juste.

Quand je lui explique que j'utilise des outils numériques pour surmonter mes handicaps, elle trouve moyen de me dire "c'est bien, tu es moderne, mais moi j'ai des opinions politiques!".
Il est où, le rapport, maman?!

Je ne supporte plus cette posture. Je ne peux plus la supporter.

En politisant et en idéalisant tout, il me semble qu'elle a construit un écran de fumée lui faisant perdre de vue son rôle de parent. C'est toxique.
Il devient évident que mes particularités et spécificités sont invisibles à ses yeux, et pire: ils n'ont aucune sorte d'importance dans son système de fonctionnement.
Quand je les lui remet sous le nez, elle y pense, et puis elle oublie. C'est flagrant. C'est destructeur. 


Et là, je dois aborder le pompon sur le cake:
À un moment de mon adolescence ou de ma vie d'adulte (mystère!) ma mère m'a dit que, quand elle m'a prise en classe avec elle en CP, elle avait la conviction que j'étais "précoce" ("surdouée") et qu'elle pensait que ses méthodes Freinet me conviendraient mieux que la rigueur de l'école locale.
Mais elle n'as pas voulu me faire passer les tests. Dans mon souvenir, elle a argumenté que c'était pour que j'ai une "enfance normale".

Youhou! Scoop: ça a foiréééééééé! 🎉

Sous couvert de bienveillance pédagogique (Freinet), ma mère a pratiqué une forme d'expérimentation sauvage sur moi, en ignorant complètement la réalité clinique de mon système neurologique.

L'ironie est cruelle concernant les pédagogies dont elle se voulait l'ambassadrice: elles-ci reposent normalement sur l'observation de l'enfant et le respect de son rythme.
En théorie, donc, on s'adapte à l'élève.
En pratique j'ai en réalité été forcée d'entrer dans le moule de sa "méthodologie".

Certains aspects étaient plaisants. Mais j'avais (et j'ai toujours) besoin de cadres, d'une vision claire et globale des objectifs des différents apprentissages. Ce dont je ne disposais absolument pas. Or ne pas comprendre les enjeux m'a toujours empêché d'apprendre. J'éludais les sujets frappés ainsi d'incompréhension et je subissais en réponse un contrôle coercitif que je ne comprenait pas davantage.
Je ne me suis pas épanouie.
J'ai appris à masquer mes lacunes, mes déficiences et mes anomalies.

En refusant les tests pour m'offrir une enfance soi-disant "normale", ma mère a commis une erreur fondamentale : elle a confondu "normalité" et "invisibilité". En tout cas si je m'en tiens au discours qu'elle m'avait tenu, ce jour là, quand elle m'a dit que j'aurais pu être dépistée.

Qu'est ce que c'est, une enfance normale?
Une enfance épanouie? La mienne ne l'a pas été.
J'ai passé mon temps à suivre ma sœur aînée comme son ombre pour devenir son miroir et apprendre à dissimuler au mieux mes différences. Faire semblant d'être un individu qu'on est pas, ce n'est pas avoir une enfance normale.

J'ai subie une hégémonie pédagogique qui m'a laissé de profondes cicatrices et une colère immense.
Car oui, je souffre toujours avec la même intensité, avec en plus ce petit zeste qui donne une saveur incomparable à tout ça: la compréhension. Je sais des choses sur moi-même que je  ne savais pas à l'époque où je subissais les choses.

De mon point de vue (qui s'est vérifié à l'occasion de diffusions de tout un tas de reportages dans Envoyé Spécial ou Ça se discute ; car oui, elle nous donnait ses opinions en la matière, à ces occasions), elle a fait preuve d'un aveuglement coupable sur mes douances.
À un moment de mon développement, elle a constaté une certaine précocité et elle a fait un choix qui l'a conduite à ignorer certaines données du problème, certainement avec les meilleures intentions du monde.
La plus lourde en conséquence a été l'ignorance totale de la dyssynchronie des enfants dits "précoces". Il s'agit du décalage entre le développement intellectuel, affectif et psychomoteur des enfants vivant avec cette condition intellectuelle spécifique.
En 1987, les travaux de Jean-Charles Terrassier étaient déjà assez largement diffusés, alors je suis obligée de partir du principe que même si elle voulait bien faire, elle a fait un choix plus ou moins conscient d'outils inadaptés. Ce qu'elle a fait, c'était du bricolage éducatif, et c'est de mon point de vu une négligence éducative et affective.
Peu importe que ça ait été involontaire de sa part. C'est ce que j'ai vécu, de manière intrinsèque.

Ma mère n'a pas tenu compte du fait que le cerveau d'un enfant "précoce" traite les stimuli avec une intensité radicale.

Elle a (volontairement ou pas, ce n'est pas la question) ignoré que le besoin de justice, la lucidité précoce et l'hypersensibilité sensorielle ne sont pas des traits de caractère, mais des caractéristiques neurologiques.

Le refus de se renseigner était peut être de l'ignorance de sa part, mais j'ai du mal à y croire. J'ai perçu (peut être à tors) un choix actif de ne pas savoir. Savoir, c'eût été admettre que sa fille avait des besoins que ses méthodes ne pouvaient pas combler. Ça a un nom: négligence éducative par orgueil pédagogique.

Le prix de ma normalité forcée, ce sont mes troubles anxieux, acquis.
Puisque mes besoins n'étaient pas reconnus, j'ai dû les gérer seule.

"Tout était fait" pour mon épanouissement, mais j'avais envie de mourir, car rien n'avait de sens. Ma vie n'avait pas de sens. Mon entrée au collège a été un cataclysme et j'ai encore davantage masqué mon malaise. J'ai mis en place des stratégies d'évitement profondément délétères pour ma santé physique et mentale.
Ce décalage initial entre mes besoins et la réponse pédagogique est la source d'un traumatisme profond qui me fait encore violence.

Aujourd'hui, à l'âge adulte, je me retrouve à faire le travail de décryptage (TDAH, TSA, HPI...) que la médecine aurait dû faire il y a 35 ans.

Le constat est amer. Ma mère a protégé son image d'institutrice innovante plutôt que de protéger ma santé mentale.
Peut être, oui, qu'elle ne savait pas, qu'elle n'avait pas comprit, qu'elle pensait sincèrement faire "au mieux".
Mais vous savez quoi? Ça ne compte pas.
Le mal est fait.
Elle m'a fait du mal.

Les parents ne font pas du mal à leurs enfants par sadisme.
La grande majorité des parents sont portés par la conviction de faire ce qui est nécessaire.

Ça ne retire rien, il me semble, à ma légitimité de dénoncer des actes de maltraitance.

Des maltraitances qui perdurent.

Car ma mère n'arrive toujours pas à tenir compte de mes spécificités neurologiques ou de mes besoins environnementaux et sensoriels.

Je ne le lui demande plus: j'ai atteint un point où je veux qu'elle garde toutes ses convictions éloignées de ma sphère d'existence. Soit elle me fréquente pour la personne que je suis, en me respectant dans toutes mes spécificités, pour le plaisir simple de passer du temps avec moi, soit elle reste en retrait.
Pour être honnête, à la suite de l'avalanche de souvenirs que je viens de me prendre dans la face (et dont je n'ai exposé qu'un petit échantillon), je n'ai plus franchement envie de la voir.

À certaines périodes de ma vie, j'écrivais "je l'haime".

Actuellement c'est beaucoup plus violent, et je déteste ça.

mercredi 29 avril 2026

Troubles alimentaires et conseils "à côté de la plaque"

Très récemment, je discutais avec un ami d'un paquet de chips entamé, mais fermé d'un clip, posé sur ma table basse.
C'est une image importante pour moi qui souffre de TCA depuis des décennies.
Un paquet de chips entamé et pas terminé, c'est une grande victoire personnelle.

L'ami en question m'a conseillé de faire mes courses en Drive, conseil qui m'a quelque peu laissée hébétée, sans tout à fait savoir pourquoi (mis à part que je n'aime pas du tout le procédé de la commande et récupération de mes courses). Il m'a fallu plusieurs heures pour réaliser une confusion évidente entre les achats impulsifs (je le vois, ça me fait envie, je l'achète) et les achats/consommations compulsifs.
Car non, ça n'a rien à voir!

Bien que les termes soient souvent utilisés de manière interchangeable dans le langage courant, l'impulsivité et la compulsivité reposent sur des mécanismes neurologiques distincts. On peut les voir comme deux forces opposées sur un axe du contrôle de l'action.

L'impulsivité, c'est en quelque sorte le "moteur" sans frein:
Il s'agit d'une prédisposition à des réactions rapides et non planifiées face à des stimuli, sans égard pour les conséquences négatives à long terme. En gros il y a un défaut de contrôle inhibiteur et le cerveau privilégie la récompense immédiate.

Le neurotransmetteur clé en est la dopamine, avec une hypersensibilité aux signaux de récompense.

La compulsivité, c'est plutôt l'action "automatique" avec la répétition de comportements persistants et inappropriés à la situation, sans lien avec une récompense, souvent pour réduire un inconfort ou une anxiété. C'est une transition de l'action dirigée vers un but, vers une habitude rigide. La personne se sent obligée de réaliser l'action, même si elle n'en tire aucun plaisir.

Le neurotransmetteur clé ici est la sérotonine, qui joue ici un rôle majeur dans la régulation de la flexibilité cognitive et de l'évitement du danger.

Dans le cadre des troubles des conduites alimentaires, l'impulsivité et la compulsivité ne s'excluent pas. Au contraire, elles coexistent souvent, ou se succèdent, créant des cycles difficiles à rompre.

On le vit généralement mal: la sérotonine sert littéralement à obtenir une dose de dopamine.

Mon corps a besoin de dopamine, parce que je suis dans un état de stress avancé et j'ai un besoin viscéral de manger quelque chose de satisfaisant.

L'impulsivité est fortement liée aux épisodes de d'hyperphagie boulimique, dont je souffre depuis des décennies.
Ainsi, face à une émotion forte (colère, tristesse, ennui...) mon système de récompense s'emballe et toute ma meilleure volonté ne parvient plus à freiner l'envie immédiate.
La sensation? C'est une perte de contrôle brutale. J'agis avant de réfléchir, poussée par une urgence de gratification pour apaiser une tension interne. Ou au mieux, je me retrouve à négocier avec moi-même pour essayer de trouver une solution alternative.

La première fois où j'en ai eu pleinement conscience, c'était en 2012, après avoir suivie une formation professionnelle de plusieurs jours, en vase clôt (on mangeait ensemble, donc j'étais en saturation totale de mon anxiété sociale). Le dernier jour, on a fini en avance et j'avais besoin de me retrouver seule et de manger quelque chose de gras et sucré avant de retourner à la maison rejoindre mon mari.
Qu'on se comprenne bien: ce que je voulais, c'était ma dose. Celle d'une droguée.
Dans le rayon pâtisserie industrielle d'une GMS de Tarbes, j'ai passé littéralement 45 minutes à essayer de choisir entre plaisir, raison et nutrition. J'ai vaguement le souvenir de gâteaux à la génoise fourrée cacao, mais je ne suis pas certaine que ça soit ça que j'ai acheté, ce jour là.

Ce problème de compulsions alimentaires, le l'ai depuis longtemps et j'ai très longtemps gardé le silence, à ce sujet. Même quand je faisais des indigestions chroniques avec des reflux gastriques de plus en plus handicapants. Je vivais avec ce trouble psychique, dans la honte et le secret, comme avec une anormalité que je devais absolument cacher à mes proches.

Si aujourd'hui je m'y connais aussi largement en pâtisserie, c'est parce que j'ai découvert de manière empirique que, le "faire soi-même" ne procure pas du tout la même réponse neurologique que d'acheter un produit déjà prêt à la consommation.

Aujourd'hui, le conseil de faire mes courses en Drive est aussi inapproprié que celui de faire carrière dans la pâtisserie professionnelle que j'ai autrefois reçu (et qui revient de temps à autre dans la conversation).

Durant des décennies, mon cerveau a acté que le sucre ou le ratio glucides/gras/sel est une réponse appropriée à un stress chronique.
Pour ce qui est des courses, je suis tout à fait capable d'acheter des chips en Drive, motivée par la compulsion, parce que c'est une solution simple et rapide à un inconfort nerveux.
Mais c'est tellement plus chouette de prendre le temps de me concentrer sur des ingrédients plus sains, pour préparer une pâtisserie plus saine, avec un indice glycémique plus approprié, et surtout une sapidité tellement différente!

Je rappelle ce que signifient les initiales TCA: Troubles du Comportement Alimentaire.

Un Trouble, en psychiatrie, ça se réfère généralement non seulement à un comportement anormal, mais surtout à une souffrance intrinsèquement liée au comportement. Pour qu’une différence de fonctionnement réponde à cette qualification, elle doit généralement répondre à trois critères cumulatifs:
- La souffrance psychique (détresse)
- Le retentissement (dysfonctionnement)
- La déviance par rapport aux normes (dans un sens statistique ou socioculturel)

Mon hyperphagie compulsive correspond tout à fait à ça.

Or mon récent changement de traitement (de la Paroxétine vers la Fluoxétine) visait en particulier ce problème spécifique. Il faut en effet savoir que le Prozac© (fluoxétinea une AMM (Autorisation de Mise sur le Marché) spécifique pour les TCA, en plus des troubles de l'humeur type dépression, en particulier les troubles compulsifs alimentaires liés à aux mécanismes de la réponse dopaminergique (le circuit de la récompense).

À ce stade, il est important que je refasse un petit rappel:

Depuis aussi loin que je me souvienne, j'ai connue la nourriture comme un outil de réconfort, avec une très forte appétence pour le sucré, mais aussi pour les "snacks" salés (ultra transformés et souvent riches en additifs pas nets). Or des études ont prouvé que les chips de pomme de terre font partie des aliments qui activent le plus facilement la réponse dopaminergique.

Mon cerveau est accro aux récompenses. Les chips activent des circuits neuronaux déclenchant la production de dopamine qui entraine un sentiment de plaisir intense.
Je n'achète pas mes chips en mode "je vois le paquet". Je vais les acheter exprès parce que je sais que les manger va me faire psychiquement du bien.

Pour lutter contre mes troubles alimentaires, j'ai assez tôt essayé de mettre en place des stratégies visant à m'éviter les crises d'hyperphagie. D'une part en me cultivant sur la nutrition, qui est devenue une passion pragmatique. D'autre part en  préparant moi même des desserts, avec passion et ferveur. Au début pour pouvoir les consommer. Puis peu à peu, parce que j'ai vu un changement agréable s'opérer: la compulsion devenait moins intense et je me sentais littéralement mieux psychiquement avec la nourriture.

J'ai appris, des décennies plus tard, que prendre le temps de préparer des plats élaborés, et plus spécifiquement des desserts complexes, agit comme un puissant levier neurologique pour "reprendre la main" sur les circuits de la compulsivité.

Voici pourquoi cette démarche modifie la réponse de mon cerveau face à la nourriture :

Très important, il y a pour commencer une (ré)introduction d'un délai de gratification.
Les troubles compulsifs reposent sur un court-circuit entre l'envie et l'acte. En pâtisserie fine, il est impossible d'obtenir un résultat immédiat : il faut peser, mélanger, cuire, puis laisser refroidir.

Ce processus a un effet neurologique vérifiable : ce délai force le cortex préfrontal (le siège de la raison) à rester activé pendant toute la durée du processus. Cela étire le temps entre la pulsion et la consommation, affaiblissant ainsi le réflexe automatique.

La compulsivité est une habitude rigide logée dans une partie spécifique du cerveau. On mange sans y penser, par pur automatisme.

Cependant la préparation complexe, comme la réalisation d'un dessert élaboré demande de la concentration et le respect d'étapes précises. Cela transforme l'acte alimentaire en une action dirigée vers un but. Le cerveau ne traite plus la nourriture comme un objet de soulagement immédiat, mais comme le résultat d'une construction technique.

La stimulation sensorielle joue un rôle important également, en sollicitant l'odorat (les arômes de cuisson), le toucher (la texture de la pâte) et la vue (le dressage).

Par ces processus, la régulation de l'appétit se fait naturellement... L'exposition sensorielle prolongée permet au cerveau de commencer son processus de "satiété sensorielle spécifique". Souvent, le simple fait d'avoir manipulé les ingrédients et senti les odeurs réduit l'urgence de la consommation massive, car une partie du besoin sensoriel a déjà été comblée.

Pour finir, il ne faut pas négliger la valorisation de la compétence, du savoir-faire et de l'objet alimentaire en soit. En psychologie cognitive, on accorde plus de valeur à ce que l'on a créé soi-même.

Cuisiner et pâtisser pour mes proches, ça a dès le début, et sans que je m'en rende compte, été une façon pour moi de sortir de la honte et surtout, de prendre soin de moi.

Mes troubles compulsifs alimentaires étaient souvent liés à une consommation cachée et dévalorisée, a fortiori quand on me parlait de ma grand-mère diabétique. En créant quelque chose de particulièrement sapide, beau et élaboré, je transformais la nourriture en une œuvre artisanale. Il ne s'agissait plus de me remplir mais de déguster une création dont j'étais responsable, au sens noble. Cela restaure une forme d'estime de soi face à l'assiette.

Je comprends aujourd'hui que mes proches n'aient pas perçus ces processus cognitifs. Ainsi, ma mère a très sincèrement cru que c'était une passion valorisable sur le marché du travail, sans comprendre pourquoi j'écartait son "conseil". Je n'avais alors pas les arguments pour lui faire comprendre que c'était absolument inenvisageable pour moi. Sans même me préoccuper des conditions d'exercice (que je sais être incapable de supporter), je n'ai jamais eu envie de faire de ce loisir une activité à plein temps. Mais le fond de son incompréhension n'est même pas là: mon entourage ne percevait très certainement pas (et j'ai très longtemps été incapable de le voir moi-même) la dimension profondément thérapeutique de mon investissement en pâtisserie, puis en cuisine en général.

Je ne crois pas que quelqu'un qui dessine des choses particulièrement cathartiques pour lui-même aura envie de mettre ses œuvres en vente. Pour moi c'est exactement la même chose.
La pâtisserie n'est pas une activité fondée sur la passion comme fondement initial mais sur la réappropriation d'une forme de contrôle de moi-même. C'est une stratégie, pas une fin en soit.

Pourquoi les desserts en particulier ? Au début, c'était bien simple: à la maison, pour avoir autre chose qu'un fruit comme dessert, il fallait produire ledit dessert.
En outre, le sucre et le gras sont souvent des déclencheurs importants des crises. En faire des sujets d'étude technique permet de désacraliser ces ingrédients. Ainsi les produits sucrants et les matières grasses ne sont plus des interdits mais des matières premières techniques.

En décidant de la composition et de la qualité des produits, on reprend le contrôle, ce qui réduit le sentiment d'impuissance face à des produits industriels conçus pour être addictifs.

En résumé : faire la cuisine soi-même, c'est passer d'un mode réactionnel (je subis la crise) à un mode créatif (je pilote le processus). C'est une forme de méditation active qui rééduque la patience du cerveau.

C'est donc cet aspect thérapeutique invisible à ma mère, que je n'ai que rarement expliqué à mes proches, qui a pour effet de rendre toute suggestion professionnelle dans cette voie totalement inadéquate et inappropriée: j'y perdrais très certainement tous les bénéfices obtenus de haute lutte (invisible). Je passerais d'une activité de refuge et de soin psychique à une performance potentiellement anxiogène et donc source de mal-être.
En cuisine professionnelle, on ne choisit pas toujours ce que l'on prépare, et les rythmes y sont imposés. La pression peut stimuler l'impulsivité et le stress, soit exactement les déclencheurs que mes activités de cuisine domestique cherchent à apaiser.