dimanche 8 mars 2026

Chronique d'une démolition involontaire

Pour elle, le "bien" est une intention.
Pour moi, il s'agit davantage d'actes et de conséquences positives. Ça a toujours été une évidence, alors même que... Ces deux conceptions des choses ont toujours coexisté dans ma vie, à l'intérieur de ma cellule familiale. Ce qui est très perturbant, je ne vous le cache pas.


J'ai besoin d'explorer cette dualité de concept, ce paradoxe avec lequel j'ai dû apprendre à vivre, depuis mon enfance.

J'ai dû accepter qu'on peut profondément aimer quelqu'un, tout en ayant conscience que sa présence est une force de démolition. Quand c'est un membre de sa famille, à qui on tient, c'est difficile voire impossible de rompre les ponts pour se protéger. En tout cas, ce n'est pas mon choix.

"Ne fais pas aux autres ce que tu ne veux pas qu'on te fasse", vous connaissez?
Une règle de base de la vie en société et en collectivité. Certains l'appellent même "la règle d'or".

Mais... Est-ce qu'on a toujours vraiment conscience de ce qu'on fait aux autres?
Et quelles sont les interprétations acceptables de ce fondement du vivre ensemble ?
Car il y en a, des possibilités. Comme avec toute règle, quelle qu'elle soit...

La pire que je connaisse, c'est la transposition par inversion de la règle.
C'est un mode de préservation de soi. Certainement pas par égoïsme... Plutôt dans une quête d'amélioration ou de préservation de son estime de soi.

Inverser cette règle d'or ? Dans quel sens ?
Il s'agit de penser ainsi :
"Je vais agir de cette manière, parce que je souhaiterais que pour moi, on le fasse... Donc si je ne le fais pas, je suis une mauvaise personne".

Il existe une intention de faire le Bien. Mais aussi de se préserver, de protéger son égo, la vision qu'on a de soi-même.
Cependant il y a finalement une perversion de la règle.
L'inversion "ne pas faire" versus "faire" ouvre en réalité, de mon point de vue, la porte à de nombreux comportements délétères car portés par des théories, des possibles et des croyances, et non par des faits.

C'est un mécanisme de trahison, de changer cette perspective.
Au sein d'une famille, cela crée forcément un déséquilibre.

Une autre interprétation peut aussi conduire un ou plusieurs des parents à se donner de "bonnes" raisons de ne pas s'en tenir strictement à cette base. On peut se dire que c'est pour assurer une bonne éducation, pour inculquer des limites...
Tous les parents responsables et aimants essaient de jongler au mieux entre épanouissement et cadres clairs. C'est humain.
Mais il se peut que certains basculent sans s'en rendre compte vers l'utilisation d'une sorte de morale "universelle" (le Bien) comme moteur, tout en se permettant de s'en affranchir par moment. Pour tout un tas de raisons, qui auront cependant une conséquence non négligeable : la confusion.

Que ce parent ou ce proche ait l'intention ou pas de relégué "ne fait pas à autrui ce que tu ne souhaites pas qu'on te fasse" importe peu: les faits sont là, avec leur cortège de conséquences.
Une chose compte énormément pour moi: l'éthique.

L'éthique familiale d'un parent qui fait des entorses à visée éducatives, en conscience, tout en faisant en sorte de rester juste avec son enfant, c'est le dur travail d'educateur.
Admettre qu'en effet, avec la meilleure volonté du monde, on peut blesser les autres, y compris ceux qu'on aime, c'est aussi une preuve d'amour.

Ne pas admettre, en dépit des signes, indices, déclarations ou preuves qu'on s'est montré injuste, négligent, violent verbalement ou psychologiquement (voire plus), c'est un manque d'éthique et d'honnêteté, vis à vis de soi-même, de son enfant et des tiers.

Car s'efforcer de ne pas faire aux autres ce qu'on ne souhaite pas qu'on nous fasse implique une réciprocité collective.

Ce passage d'une éthique de réciprocité à ce qu'on pourrait appeler la Règle du Narcisse c'est la passage du respect de tous à une projection où l'autre n'est plus un sujet, mais un réceptacle pour ses propres fantasmes de bonté ou d'altruisme.
On souhaite être reconnu comme tel, alors on agit dans ce sens. Sans forcément se préoccuper de savoir si l'aide qu'on fourni est désirable, adaptée ou même adressée à la bonne personne.

Le "bien" ne peut pas réellement exister, dans ce contexte, puisqu'il est idéalisé selon des critères personnels trop autocentrés pour voir les besoins des autres.
On est pas dans l'empathie, lorsqu'on se projette "à la place" d'un autre (dont l'histoire, la personnalité, les émotions sont par nature différentes). C'est une projection, qui peut conduire à des réactions et interventions en décalage avec les vrais besoins de cet autre. 

Ce glissement est dangereux parce que "Ne fais pas aux autres ce que tu ne veux pas qu'on te fasse" pose théoriquement une limite.

Une limite sert normalement à définir un cadre, et en l'occurrence, elle sert à freiner l'impulsion de nuire.

Mais si la limite se meut en "je dois agir parce que je ne souhaiterais pas ça pour moi", elle devient une injonction. Or, elle peut insidieusement mener à une ingérence nuisible et destructrice.

Cette injonction à agir est alors fondamentalement basée sur une croyance qu'on défend le bien-fondé de la règle. "Je fais ça parce que je souhaiterais qu'on le fasse pour moi".
C'est narcissique. Pas forcément égoïste : on ne se focalise pas sur soi, mais en quelque sorte sur sa valeur d'être humain, en agissant. On veut aider le Monde, la Société, agir sur une problématique. Pour le bien de tous. Ou pour une personne en particulier.

L'Enfer est pavé de bonnes intentions.
En agissant "pour se sentir bien avec soi-même" de cette manière indirecte, on peut toutefois en venir à oublier de tenir compte des autres, dans leur globalité.

Selon moi, le Bien et le Mal ne reposent pas sur ce que les uns et les autres perçoivent (subjectivité), mais sur des faits étayés, sur du pragmatisme et sur une bonne connaissance des tenants et aboutissants des situations, dans leur diversité foisonnante (objectivité).

J'ai grandi dans la complexité du "fais ce que je dis, mais ne fais pas ce que je fais".
Je ne devais pas parler fort, je devais garder mes affaires rangées, être à l'heure, ne pas se montrer agressive, me montrer patiente, partager mes affaires, ne pas les laisser traîner n'importe où, faire preuve d'équité, respecter le droit à l'intimité, frapper à la porte et attendre qu'on m'invite à entrer, et bien entendu, ne pas faire aux autres ce que je ne souhaiterais pas qu'on me fasse...

Sauf que voilà : j'avais régulièrement les contre-exemples de ces règles qui m'étaient prescrites, sans que j'arrive à comprendre pourquoi elle, elle pouvait le faire, sans que moi j'ai le droit de manifester mon irritation et mon sentiment d'injustice, quand elle me reprochait d'être le miroir de ses comportements. Il n'était pas accepté que je m'énerve, que je proteste et déraille. 

Je n'avais pas encore ce mot dans mon vocabulaire, mais en gros, je ne comprenais pas pourquoi c'était sur moi qu'on faisait peser la "responsabilité" d'être dysfonctionnelle, et pas sur elle.

En vérité, nos fonctionnements diffèrent énormément, en dépit de quelques ressemblances.

Après tout, nous sommes mère et fille.

Seulement voilà : je suis hypermnésique et les paroles qui me sont dites, et la façon dont elles me sont dites s'impriment de manière quasi définitive dans mon être. La façon dont je les reçois, en tout cas, avec les émotions et tout ce qui s'ensuit. Il y a donc un mélange objectif de ce qui a été dit et subjectif, de la façon dont je reçois les choses, avec les émotions qu'elles génèrent en moi. C'est cet ensemble qui reste imprimé en moi. Sans chronologie.
Je ne fais pas partie des gens qui se souviennent littéralement de tout, dans l'ordre où les choses se sont produites. L'émotion remplace la chronologie dans mon esprit.

À cause de mes valeurs personnelles, j'essaie de privilégier mes intentions, dans mes interactions avec les autres. Je n'aime pas nuire aux autres et il m'est toujours pénible de constater que de nombreux êtres humains ne s'encombrent pas de ce genre de considérations. Je ne cherche pas particulièrement à faire le Bien. Juste à être fidèle à ce que je ressens, à ce qui me semble positif et aidant, quand c'est possible. Parfois simplement à conserver une neutralité de nature à ne pas "donner tors ou raison" à des parties en présence dont je ne connais pas ou ne comprend pas les dynamiques. C'est souvent difficile, car j'ai généralement envie d'aider. Mais souvent l'écoute positive et la reformulation est plus importante que toute action "partisane".

Se placer dans une position de protection vis à vis des autres, c'est parfois agir contre leur autonomie. Les actions, qu'elles soient physiques ou psychologiques peuvent devenir des poisons. Il n'y a alors aucune intention de nuire, mais le résultat est là: la situation est finalement dégradée et la confiance, rompue.

La sincérité n'est pas une preuve de vérité. On peut être sincèrement destructeur.

J'ai souvent vécu ça. Parce que j'ai reproduit ce que je connaissais, peut-être?
J'essaie de rester attentive à ce travers.
M'émanciper de cette façon d'être.

J'ai dû faire le douloureux deuil de la "Mère Miroir".
Maman et moi sommes profondément dissemblables. Je n'aurais jamais avec elle la relation dont j'aurais eu besoin et que j'aurais aimé avoir.
Elle ne s'en souvient pas, mais moi si... elle a souvent posé ses propres diagnostics sur mes comportements, dans mon enfance et à mon adolescence. Des mots parfois durs, incisifs, blessants. Je ne les citerais pas. Je ne cherche en aucun cas un retournement de situation, ou une vengeance. Les blessures dont elle m'a marquée à vie n'ont jamais été intentionnelles, j'en ai la conviction profonde. Peut être quelques unes, dans des moments où elle traversait elle même des moments de profonde détresse, mais elle ne mesurait alors pas la portée de ses mots ou de ses actes.

J'aurais eu besoin d'un miroir fidèle, pour me construire. Je ne l'ai pas eu. J'ai appris à me construire en dépit de ce manque.
Avec maman , j'ai plutôt eu affaire à la galerie des glaces... miroir déformant, ondulant, concave, convexe. Je savais que ce que je percevais n'était pas fidèle à ma réalité, mais j'ai appris à faire avec. Cependant ça reste douloureux de passer sa vie face à une personne qui me renvoie un reflet déformé. Par moment, en sa présence, je deviens une personne que je n'aime pas, comme si par sa seule présence, le reflet prenait vie, aussi déformé soit-il. C'est une réalité, mais pas une intention. Je sais qu'elle n'a pas conscience de cet effet sur moi, mais je lui en veux, malgré tout, et c'est dur. C'est dur de l'aimer sincèrement et d'avoir ce sentiment de rancune persistant à son égard.

Le deuil de cette mère qui ne saura jamais me voir telle que je suis, c'est celui qui m'a poussée à accepter que le miroir est définitivement brisé et que je dois me construire ma propre image, seule.

L'amour est là, mais il est douloureux. C'est un tiraillement qui me prend aux tripes et vide mes poumons de leur substance vitale. J'ai toujours eu un besoin instinctif de lien. Un lien sans attentes et sans enjeux autres que celui d'être en famille, avec des personnes que j'aime. Mais elle est telle qu'elle est: elle exprime toujours des attentes, souvent sans même s'en rendre compte.
Maman a l'indignation et le jugement facile, et je dépense généralement une énergie folle à rester vigilante pour n'en susciter aucun. Je ne veux pas parler de politique ou d'engagements, pour ne pas m'enliser dans l'écoute de diatribes qui me sont profondément pénibles.

Mon amour se heurte à ce problème récurent: comment aimer quelqu'un dont la vision du monde aboutit trop souvent à une négation de mes besoins intrinsèques?

La confusion des valeurs est un vrai problème dans notre relation.
J'ai trop souvent le sentiment que pour elle, la "vérité" est ce qui cadre avec ses croyances et convictions personnelles et ce qui soutient son récit de "bonne personne".
Pour moi, la vérité est factuelle, historique, non mais tellement subjective que je serai bien en peine de l'identifier.
C'est un choc des mondes entre des combats apparents, visibles, perceptibles par les tiers et par elle-même, et l'Éthique de la réalité: je suis si peu, dans la multitude. S'il te plaît, vois moi telle que je suis, avec mes particularités, mes failles et mes forces, et aime moi, simplement.

L'asymétrie de l'intimité et du respect est quelque chose qui a toujours été très dur pour moi.

Il y avait des prescriptions, liées à la sphère intime, au respect de chacun, à la vie collective, que je tenais pour des règles de conduite (bien que je n'arrivais pas toujours à led respecter, mais dont je comprenais le sens) mais elle, elle ne s'y tenait pas.
Elle, elle pouvait étaler ses affaires partout, entrer dans la salle de bain et me regarder nue sous la douche, empiéter sur nos espaces réservés, à ma sœur et à moi, sans y voir le mal, de même qu'elle pouvait entrer dans ma chambre tout en frappant à la porte, brisant mon intimité sans jamais comprendre l'agressivité qu'elle suscitait ce faisant. Je crois que l'exemple le plus édifiant, c'est de nous avoir appris que notre corps nous appartient ("Ton corps est à toi") tout en se permettant de nous faire  "pouêt-pouet" sur la poitrine ou les fesses ou en nous regardant sous la douche ! Mais me concernant il y a aussi eu le fait de poser ses propres diagnostics sauvages, et me retenir après la classe, parce que j'avais été dissipée et qu'elle voulait éviter que j'aille me planter devant la TV...
Ses intentions n'étaient pas mauvaises. Mais je passais à la moulinette de ses contradictions, qui construisaient une insécurité croissante, renforcée par l'antipathie de mes camarades de classe.

C'est là que j'ai commencé à dérailler. Mon cerveau, câblé pour la logique et l'équité, ne comprenait pas ces failles de cohérence systémique. Quand je manifestais mon irritation, je cherchais à souligner l'injustice. Mais en face, la réponse me faisait me sentir, moi, dysfonctionnelle.

Ce retournement injuste, je n'étais pas armée pour le comprendre, et j'ai sombré, purement et simplement. L'anxiété a prit le dessus sur l'intelligence, je me suis mise à croire et redouter que chaque choix soit une erreur potentielle, et non une opportunité ou une simple alternative, que toute nouveauté était un risque et que même les règles établies et connues pouvaient changer du tout au tout, selon l'humeur de mes interlocuteurs.

J'étais hypermnésique dès la petite enfance et très certainement TDAH voire HPI.

Mais j'ai appris l'inconstance et la culpabilité de ne pas savoir être conforme aux attentes. Quelque chose s'est cassé, en moi 

Ce n'était pas une maltraitance intentionnelle et je sais que ma mère m'aime profondément.
M'identifier, moi, comme dysfonctionnelle, en m'attribuant des traits de personnalité (qui n'étaient que le reflet de ma détresse), c'était sa seule issue pour ne pas devoir admettre qu'elle était l'incendiaire.

L'amour ne peut cependant pas être une excuse.
On peut certes aimer une personne qui nous est toxique, mais cet amour ne doit pas servir de permis de construire pour ses prochaines ingérences.

Or, une chose m'est particulièrement douloureuse dans notre histoire commune, et ça ne remonte pas à mon enfance. C'était il y a une dizaine d'années seulement.

Ma mère était avec moi quand je suis allée au CIDFF des Hautes-Pyrénées, il y a de ça une douzaine d'années. Elle ma entendue mettre des mots sur les violences que je vivais aux côtés d'Alain. Elle a entendu la conseillère me dire "Madame, vous vivez dans une situation de violences conjugales, vous en avez visiblement conscience, mais je sens que vous n'êtes pas prête à partir".

Un ou deux ans après, quand nous étions revenus vivre en Charente, mon mari de plus en plus infirme, mais aussi de plus en plus violent psychologiquement, harceleur, manipulateur et contrôlant, elle a su pourquoi je m'étais sauvée en partant en hospitalisation et en vivant hébergée d'abord par ma sœur puis dans la maison nouvellement achetée par mes parents, à Angoulême.
Mais en dépit de mes demandes répétées de calme, elle venait régulièrement dans cette maison de la rue de la Tourgarnier, débarquant à tout heure, argumentant qu'elle était chez elle (certes, mais je n'avais nulle part où aller ailleurs, moi!). Mon sentiment de sécurité précaire s'étiolait par sa faute, juste parce qu'elle était incapable de comprendre mes besoins fondamentaux.
J'ai fini par aller vivre avec quelqu'un qui me le proposait, simplement pour fuir ce tumulte qui constituait une maltraitance psychique de plus, si peu de temps après m'être extirpée d'une situation similaire.
Elle avait toujours été ainsi, aussi loin que je me souvienne, alors de ça, j'aurais pu ne pas lui tenir rigueur. Elle n'avait pas non plus conscience de mon hypersensibilité lumineuse dans mon enfance, de mon hyperacousie et de ma misophonie, et ne se rendait donc absolument pas compte que, quand elle allait se coucher à 2h du matin, elle me réveillait, car mon hypervigilance me faisait percevoir le rai de lumière sous la porte et le bruit de son pas dans le couloir...

Ce qui est dur et violent, et que j'ai énormément de mal à lui pardonner, c'est d'avoir été régulièrement au chevet de son gendre, mon mari, à la fin de la vie de celui-ci, lui portant des crèmes et des flans, lui offrant une considération qu'elle ne m'accordait en réalité pas, à moi, à la même période.
Par dessus tout, je lui en veux véritablement d'avoir refusé d'arrêter ces visites, quand je le lui ai demandé, à plusieurs reprises. Elle ne se sentait pas bien de l'abandonner.

Il avait fait ses choix. De ma mère, il disait qu'elle était un monstre d'égoïsme et qu'elle était insupportable, que je devais couper les ponts avec elle et autres prescriptions du même ordre.

Ne fais pas aux autres ce que tu ne voudrais pas qu'on te fasse.

Ne va pas accorder du réconfort à l'homme qui a maltraité ta fille.

Apporte du réconfort à ta fille. Soit attentive aux besoins de ta fille. Ecoute-la et respecte-la quand elle te dis qu'elle a besoin de se sentir en sécurité émotionnelle et sensorielle en vivant dans cette maison que vous avez achetée pour y vivre "dans quelques années".
Ne pousse pas ta fille, par ton indifférence à ses ressentis, à aller vivre ailleurs par dépit et par désespoir.
Et non! n'apporte pas de réconfort à un homme juste parce que tu voudrais qu'on le fasse pour toi si tu étais dans une situation similaire. Parce que tu ne sais en réalité pas qui est cet homme, ce qu'il est, de manière intrinsèque.

Essaie de prendre la mesure de la portée de tes actes quand tu refuse d'arrêter d'apporter du réconfort à cet homme qui a essayé de pousser ta fille au meurtre. L'homme à qui tu offre ton altruisme, lui il a demandé à son épouse, qu'il a toujours su fragile psychiquement de le tuer des heures durant, se lamentant sur sa déchéance jusqu'à ce qu'elle semble céder à sa supplique. Et c'est alors qu'elle s'était résolue à le droguer avant d'appeler le SAMU, qu'il a regardé le ramequin de fromage blanc rose fluo assaisonné de sirop de Théralène qu'il lui a dit avec une froideur immonde "T'es vraiment qu'une salope! tu veux me faire crever!" avec un regard plein de haine et de violence calculée.

Aider cet homme à avoir une fin de vie apaisée, dans un appartement où il m'a harcelée et torturée psychologiquement, où je n'ai pas pu vivre pendant 15 mois, alors qu'il m'avait promis qu'il irait en USLD... m'obligeant, moi, a survivre, à vider mes comptes en banque après m'avoir coupés les vivres, c'était une négation de maon statut de victime.
Que mes belles-sœurs s'en occupent, que des associations ou des salariés s'en occupent, oui. Car je suis pour le droit à mourir dans la dignité.

Mais que ma mère lui assure un confort dont il n'a jamais fait cas à mon égard, c'était une sorte de dépossession de ma propre dignité.

Elle ne se rendait évidemment pas compte de ce qu'elle me faisait.

La plupart du temps, je n'y pense pas.

Mais en ces jours-ci, où cette succession qui traîne depuis plus de 9 ans et demi semble sur le point d'être partagée, la blessure se rouvre.

Tout me revient, alors.
Et je suis à nouveau cette gamine perdue au milieu du tumulte de sa mère, qui ne comprends pas ces contradictions dont on la bombarde, alors qu'elle voudrait juste être aimée.





jeudi 12 février 2026

Troubles du comportement alimentaire

Jeudi 12 février. 00h15

Je ne suis pas chez moi mais avec Gilles.
J'ai du mal à trouver le sommeil.
Mon estomac me gêne.
On a mangé à Buffalo grill pour le dîner: salade de bienvenue (à laquelle j'ai ajouté du psyllium) et burger frites. Pas équilibré et pas assez mâché.

J'ai besoin de remettre en place les choses dans ma vie. L'exercice physique, en salle, à l'extérieur et à domicile. L'équilibre alimentaire. L'équilibre général.

Mais voilà : j'ai des troubles du comportement alimentaire.
Hyperphagie compulsive. Je mange de manière incontrôlable, pulsionnelle, en excès.
Souvent des aliments gras et sucrés, ou sucrés, ou gras et salés, généralement ultra transformés.

Bien que je sache le faire, j'ai énormément de mal, au quotidien, à mal à manger en pleine conscience, en quantité raisonnable et raisonnée.

Quand j'étais petite et jusqu'à mes 22-24 ans, il m'arrivait très souvent de ne pas terminer mes plats au restaurant. Puis j'ai connus les reproches style "tu commande toujours à la carte et tu ne fini jamais tes plats !".

Attention : d'aussi loin que je me souvienne, j'ai toujours eu le bec sucré. Pourtant on ne mangeait guère de desserts à la maison : les fruits venaient invariablement clore nos repas.
Cependant, il y avait la cantine, et les camarades d'école... les bonbons et les "goûters". Il y avait aussi des fruits séchés à la maison, comme des raisins secs ou des abricots secs.
Il y avait aussi la boîte à bonbons et la boîte à biscuits chez mes grands parents maternels, et le placard à biscuits chez mes grands parents paternels.
L'argent de poche m'a assez tôt servit à satisfaire mes envies, si ce n'est pas carrément mes besoins de sucre.
La pâtisserie ménagère familiale également, d'abord avec ma sœur aînée, puis en solo.

J'avais très souvent du mal à terminer mes repas, en famille. Toutefois, j'avais rapidement faim à nouveau.
Mon premier souvenir en la matière me ramène un été. Je devais avoir 5 ou 6 ans, pas plus. Je n'ai pas pu finir mon assiette de ratatouille et pommes de terre. Mes parents ont rangé ces restes dans une boîte au frigo "pour plus tard". Or dans l'après midi, j'ai eu faim et j'ai terminé ces restes, froids. J'ai senti un certain étonnement de la part de mes parents en trouvant la boîte vide dans l'évier. Pas comme si j'avais fais quelque chose de mal mais... j'ai perçu une "différence" chez-moi, en comparaison à un comportement attendu et plus socialement acceptable.

J'ai des souvenirs tristes et blessants relatifs à ma faim, venant généralement de ma grand mère maternelle. Ainsi, si je venais à dire que j'avais faim en dehors des heures des repas, elle répondait "mange ton poing" et je ne comprenais pas bien ses intentions, si ce n'est que je devais faire comme si cette sensation n'existait pas.
Il est important de préciser que ma mamie était née en 1923 et avait 11 frères et sœurs. Par nature, cette grande fratrie, dans un milieu modeste, laissait peu de place aux besoins individuels. Elle reproduisait ce qu'elle avait vécu, avec un lexique affectif limité mais bien réel.

Je ne crois pas que mes parents avaient ce genre de comportement de minimisations de mes ressentis.
De toute façon, à la maison on avait accès à tout : les fruits frais et séchés, le placard avec les goûters, le pain, le réfrigérateur... Et même le verger et le potager, à la belle saison.

Néanmoins, j'avais tout le temps faim.
J'atteignais facilement la satiété, avec un petit estomac. Cependant j'étais affamée une ou deux heures après mon dernier repas. Surtout l'après midi. Je piochais dans ces réserves ou bien je mangeais des tartines de pain beurré couvertes de confiture préparée par mon papa ou de miel (comme je l'avais vu dans Tintin), dès que j'ai été assez autonome pour m'en préparer.

Quand j'ai pu aller à la boulangerie seule, après l'école ou à d'autres moments, à vélo, je me suis focalisée sur les confiseries. J'en voulais toujours plus et je ne savais pas les faire durer.

Je mettais de plus en plus de sucre dans ma boisson du matin.

Puis, comme de nombreuses personnes ayant des dépendances, j'ai commencé à voler.
Une sucette aromatisée cola, dans la boulangerie à Vilhonneur (lors de la grande balade d'arrivée au camp de vacances estival).
Des choco BN en emballage "portion" dans une veste oubliée à l'école de Valence.
Une plaquette de Galak à l'épicerie d'Aunac.

En fait je volais des choses auxquelles je n'avais pas "droit" du fait des jugements sentencieux de ma mère et de l'idée que je me faisais de la bienséance alimentaire.
J'étais tiraillée entre mon envie de sucre et de nouveauté et une forme de loyauté aux idées maternelles (pas de cola, pas de biscuits de marques, pas de chocolat blanc...).

Attention; il n'existait pas de véritables interdits alimentaires à la maison. Simplement il y avait des choses que nous n'achetions pas.
Je les avais intégrées comme proscrites, alors qu'elles ne faisaient simplement pas partie des habitudes alimentaires de notre famille.

À l'adolescence, j'accompagnais régulièrement mon père lors des grandes courses du samedi matin.
J'ai commencé à avoir des audaces, ajoutant au caddie des articles qui me faisaient envie, mais qui ne cadraient pas avec les habitudes de la famille: des yaourts aromatisés, des mélanges de fruits séchés pour apéritif, des snacks divers... Mon père était conciliant et m'a rarement dit non. Je n'en ai pas le souvenir. J'avais en outre de l'argent de poche, que je pouvais dépenser comme je le souhaitais.

J'ai découvert bien des choses au collège. Surtout quand j'avais 3h d'étude le vendredi après midi. La limonade. Le coca sous sa forme liquide. Le pop-corn. Des choses comme ça.

Une chose est claire, au delà de ces événements: j'ai très tôt eu une tendance assez révélatrice à manger seule et en cachette. Il m'arrivait très souvent d'emporter à manger dans ma chambre. J'avais cette faim dévorante, ce besoin irrépressible de manger que je vivais déjà en partie dans la honte et la souffrance.

J'ai compris assez jeune que ma grand mère paternelle était diabétique et que ça avait un lien avec le sucre. Mes parents s'inquiétaient de ma glycémie. Pas de mon addiction à la nourriture (et au sucre en particulier).

Très tôt, j'ai pourtant manifesté les "5 C":
  • Contrôle : perte de contrôle
  • Consommation : envie irrépressible de consommer
  • Compulsion : activité compulsive liée à la consommation
  • Continu dans l'usage
  • Conséquences : un usage continu malgré les conséquences négatives réelles ou théoriques
Mon addiction, c'est moi qui en ait pris conscience, avec la lecture de "Sugar blues : le roman noir du sucre blanc". J'avais environ 14 ans et j'ai entrepris de me sevrer du saccharose.
J'en étais à 7 morceaux de sucre dans un bol de 660ml de thé, le matin. Il m'arrivait très régulièrement d'acheter des sachets de bonbons le samedi et de les enfourner en mode automatique, les uns après les autres, jusqu'à ce qu'il n'en reste plus dans le paquet. C'est d'ailleurs toujours mon mode de consommation irrépressiblement habituel de ce genre de produits.

J'ai réussi mon sevrage. Pendant un temps.
Je mangeais toujours, cependant, dès que l'envie s'en faisait sentir. Confondant souvent faim et soif, d'ailleurs.
Mon corps était déjà détraqué.

Je dois rappeler que j'ai très tôt eu des difficultés à gérer mon hygiène corporelle et buccale.
C'est encore le cas aujourd'hui.
En réalité, dès qu'on m'a laissé de l'autonomie, j'ai zappé les choses.
Si aujourd'hui j'ai conscience qu'une bouche contenant des résidus alimentaires peut augmenter l'envie de sucre, donner soif ou au contraire la diminuer, ce genre de concept me dépassaient dans mon enfance et mon adolescence. J'avais des caries, ce qui n'avait rien d'étonnant, entre ma consommation intensive et désordonnée d'aliments sucrés et acides, et la façon dont je négligeais ma brosse à dents.

Il y a aussi eut la période au cours de laquelle j'ai commencé à sauter le déjeuner, au collège. Puis au lycée. Au début, l'idée était de passer après les masses, d'éviter la cohue, l'agitation, le bruit, les comportements d'exclusion ("cette place est prise") ou de harcèlement ("bha tu vas pas manger..."[tes frites, ton dessert ou autres aliments à forte appétence]). Puis je me suis laissée glisser vers le jeûne complet, du thé du matin à mon retour à la maison. De ma seconde année de 5ème (13 ans) à la fin de la 3ème (16 ans)
Je rentrais à la maison et me faisais à manger. Au début de dévalisais le placard , et peu à peu je me suis tournée vers le salé, surtout après ma prise de conscience sur le sucre (celle concernant les aliments ultra transformées n'étant pas d'actualité). Dans le meilleur des cas, je dévorais une omelette aux pommes de terre. Sinon c'était souvent un plat préparé en conserve. Les premières fois sans discrétion... Mais constatant que cela paraissait excentrique, j'ai peu à peu essayé d'être plus furtive.

J'ai très longtemps mangé dans le secret, avec la culpabilité d'être décidément trop différente. Je ressentais une profonde souffrance, non seulement physique, mais également psychique, entremêlée à toutes mes autres sources de mal-être.

Vers mes 19 ans, pour la première fois, j'ai essayé de parler de ce problème à une psychologue. J'étais scolarisée au CEPMO à l'époque. Je me souviens encore de la gifle morale reçue ce jour là : "tout le monde grignote un peu, tu sais...". La psychologue n'a pas vu ni compris mon tourment. Peut-être parce que je faisais 65 kilos pour 1,65m, que j'étais bien foutue et que je ne cherchais pas à me faire vomir, ma souffrance n'a pas été prise en compte.

Pourtant mes troubles alimentaires étaient réels.
Dès le collège, j'ai commencé à connaître des épisodes de vomissements récurrents. Régulièrement, le weekend, surtout le dimanche, je faisais des indigestions liées à la fois à mes excès et à mon anxiété scolaire. Ça s'est encore aggravé à mon entrée au lycée, en internat dans une immense cité scolaire, avec un règlement intérieur datant de 1957.
À la maison, je mangeais dès que je rentrais de l'internat, tout ce qui me passait sous la main, tout ce que j'avais acheté dans la semaine, et ce en plus des repas en famille, et à la veille de mon retour à la vie collective, mon corps vrillait. Je vomissais, souvent la nuit. Souvent par le nez. Dans la honte et la conscience aiguë que je m'infligeais ça à moi-même.

J'ai été soignée pour un reflux gastro-œsophagien. Impossible de parler de ma faim sans fin à quelque médecin que ce soit. J'avais trop honte. Je ne voulais pas être stigmatisée encore davantage que je ne l'étais déjà.

On commençait à parler de l'anorexie et de la boulimie, à l'époque.
Mais concernant les troubles hyperphagiques, rien.
Je ne comprenais pas ce comportement qui me détruisait.

J'ai laissé les médecins gérer les symptômes sans les renseigner sur ce qui les provoquait fondamentalement. J'avais trop honte.
Sans surprise, tout ça m'a détraquée un peu plus.

Puis mon père m'a emmenée voir le docteur Lévy, un gastro-entérologue.
Celui-ci a discrètement compté le nombre de déglutitions que j'avais en une minute, tout en discutant avec mon père. Le chiffre était très révélateur: dix fois supérieur à la normale. Le rôle de mon anxiété a été révélé.

Ça n'a rien changé à mes troubles hyperphagiques.
Plus ça allait et pire c'était.

Pour ne rien arranger, je ne grossissais pas et ma mère me charriait même à ce sujet, en mode "toi, t'as du bol, tu peux manger ce que tu veux sans grossir!"
Elle n'avait pas conscience de mes souffrances.

Ce qui m'a longtemps préservée, je pense, c'était un jeûne intermittent dont je n'avais pas conscience.
Je buvais du thé avec un nuage de lait (après avoir compris le caractère délétère du sucre), le matin, mais je ne mangeais pas. D'ailleurs ça me donnait la nausée d'ingurgiter un solide, dans les premières heures suivant mon réveil.

Ce qui a provoqué mon début de prise de poids, c'est Alain. Il ne trouvait pas ça normal de ne pas manger le matin et il m'a donc poussé à changer mes habitudes.
La première année de notre vie commune, j'ai pourtant perdu du poids. Je me sentais libérée de ma vie d'enfant et d'ado, et du regard éreintant et sentencieux de ma mère. J'allais marcher une heure le matin et parfois autant à ma pause déjeuner. La première année passée au centre universitaire de la Charente, je n'ai pratiquement pas "grignoté".

Toutefois, le mode de fonctionnement d'Alain a rapidement rappelés mes démons, et je me suis remise à manger des choses riches en sucres et en graisses, souvent de bien piètre qualité et, lentement mais sûrement, mon poids s'en est ressenti.

Pour Alain, tout était question de volonté.
Le poids, la faim, la vitalité, la bonne santé : la volonté.
Plus il me le rabâchait et plus je me sentais déficiente.
Moins je me sentais bien dans ma peau et plus j'avais faim.
J'essayais de garder le contrôle en cuisinant et en préparant moi même des pâtisseries, pour essayer de garder un certain contrôle, mais plus j'étais submergée par les injonctions et moins j'avais de maîtrise sur ma faim.

Car oui, j'ai FAIM.

Je suis certes gourmande, mais pendant presque deux décennies j'ai perdu une partie de mes capacités olfactives et gustatives. Ce n'était donc pas ma principale motivation.
J'ai retrouvé odorat et sens du gout par rétro olfaction par hasard, après que mon neurologue m'ait recommandé de prendre un complément alimentaire de GABA (L'acide γ-aminobutyrique, souvent abrégé en GABA, est le principal neurotransmetteur inhibiteur du système nerveux central; il joue un rôle dans la transmission des signaux olfactifs).

Cependant, au delà du plaisir de manger des choses sapides et satisfaisantes, il faut comprendre qu'il n'est pas rare que je sorte s'un repas, dont j'ai conscience qu'il était nourrissant, à la fin duquel je me sens repue et à satiété... Mais que j'ai faim malgré tout ! Il m'arrive même de me sentir nauséeuse en raison d'un excès et d'avoir cette sensation détestable.

Je pèse 100kg, en ce début 2026.

Je me fiche de l'IMC qui est un calcul mathématique aberrant (qui ne tient pas compte de la masse osseuse ni musculaire, pas plus que de la répartition des tissus graisseux dans le corps).

Je ne me fiche pas du tout de mon tour de taille, car j'ai parfaitement conscience que la graisse viscérale est la plus néfaste pour ma santé.

Je ne me fiche pas de l'intertrigo qui vient attaquer les plis de chair, à mon entrecuisse et sous mes seins.

Je ne me fiche pas du tout de l'impact qu'ont mes kilos excessifs sur mes articulations déjà atteintes par l'arthrose.

Mais par dessus tout, je suis épuisée d'avoir faim constamment et que les médecins ne m'écoutent pas.

Récemment encore, mon médecin traitant, que j'apprécie pourtant beaucoup, m'a affirmé qu'elle avait elle même faim tout le temps. Cependant je ne pense pas qu'elle ait compris la nature de mes tourments.

Il est temps que je cesse d'avoir honte, pour pouvoir me faire aider véritablement.