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dimanche 19 avril 2026

Télévision, bandes dessinées et maltraitance par négligence

Ces temps-ci je prépare un déménagement.

Important émotionnellement.

Il s'agit de rentrer dans mes murs.

Compromis de vente signée le 30 mars.

Prêt en cours de validation.

Normalement à la mi-juin, je pourrais prendre possession de l'acte de propriété et des lieux...


Au milieu de mes opérations de tri et d'empaquetage de mes affaires, je suis parfois confrontée à des prises de conscience inattendues.


Il se trouve que j'ai tout une catégorie d'objets "sensibles" à ne pas laisser en libre accès dans la maison.

Je souhaite ainsi acquérir une armoire en bois qui se verrouille avec une véritable serrure.

Par souci de préservation de mon intimité, et parce que toutes les passions n'ont pas à être étalées au grand jour.


Or j'ai une expérience personnelle douloureuse avec les meubles qu'on verrouille pour en empêcher l'accès de leur contenu. Une armoire style "homme debout" en particulier me laisse des souvenirs amers, surtout à présent que je comprends mieux mes besoins cognitifs. C'était dans ce meuble que se trouvaient le téléviseur familial, ainsi que le magnétoscope et la chaîne Hifi.


Très jeune, j'ai beaucoup regardé la télévision.

Quand j'étais petite, l'appareil ne recevait que les trois premières chaînes. En effet, en raison de la topographie particulière des environs, nous ne pouvions tout simplement pas capter davantage d'ondes hertziennes.

Je n'ai jamais aimé les "anime" japonais (Dragon Ball Z, Les Chevaliers du Zodiaque, Sailor Moon...) ni plus tard les séries du style Le Prince de Bel-Air, Sauvés par le gong, Le miel et les abeilles, Hélène et les garçons (et globalement aucune sitcom AB Production, et aucun programme avec des "rires en boîte")

J'aimais les séries qui avaient du sens. Il faut dire que j'ai grandi avec L'inspecteur gadget, Les mondes engloutis, Ulysse 31, Les Mystérieuses cités d'or, Il était une foi (La vie, L'Homme...) et l'humour décalé de Téléchat. J'ai aussi apprécié le drame victorien illustré par "Princesse Sarah" et la révolution française portée par "Lady Oscar" (la "transgression" de la femme militaire).

Côté séries filmées, ça a souvent été les programmes australiens qui m'ont le plus touchée.

The Girl from Tomorrow (La main de l'invincible) : Alana, une jeune fille de l'an 3000, est projetée en 1990 à cause d'une machine à remonter le temps. Elle porte un bandeau sur la tempe ("le Transducteur") qui lui donne des pouvoirs. C'était une série assez ambitieuse pour un programme jeunesse, abordant des thèmes écologiques et éthiques assez profonds et parfois sombres et cruels, tout en restant une grande aventure de science-fiction. Ma sœur et moi en avons été de grandes amatrices.

J'ai aussi aimé Hartley, cœurs à vifs, très éloignée des séries françaises ou américaines (style "Beverly Hills").

Le point commun des programmes que j'aimais? Ils avaient souvent un côté éducatif et souvent "initiatique" : des enfants ou des adolescents ordinaires qui se retrouvaient confrontés à des enjeux sociaux, technologiques ou temporels immenses. C'était le créneau idéal pour ceux qui, comme moi, préféraient déjà des contenus un peu plus profonds ou "littéraires" que les simples gags de certains dessins animés ou d'émissions comme "Alf" ou "Sabrina apprentie sorcière".


S'il m'est parfois arrivé de regarder des débilités comme les Power Rangers avec leurs monstres de carton pâte (des scènes de combats issues de la série japonais, mais avec des "intrigues" d'épisodes tournées aux USA, avec des acteurs américains...), c'était plus par curiosité que par intérêt.

La plupart du temps, je regardais les débilités (qui prenaient les enfants pour des débiles, qu'il fallait maintenir débiles, au lieu de s'adresser à leur intelligence) uniquement pour "guetter" les programmes dignes d'intérêt. Et aussi pour essayer de m'insérer socialement auprès de mes pairs.


C'était une stratégie de survie sociale, mais que j'étais incapable d'expliquer à des adultes. J'avais commencé à mettre en place un camouflage de mes différences cognitives et intellectuelles. Je consommais une culture que je jugeais médiocre et simpliste, uniquement pour obtenir les codes nécessaires à la conversation avec les autres et ne pas passer pour "encore plus débile" auprès des autres gamins, alors même que c'était plutôt eux les débiles. Mais je m'en fichais: je me sentais différente et voulais coûte que coûte corriger ce défaut.


Pourtant, c'était compliqué.

D'une part parce que j'étais déjà (et ai toujours été) particulièrement sensible à la nouveauté et aux stimuli. Supporter le côté criard, répétitif et franchement abrutissant du Club Dorothée, des Bronzés et des Power Rangers demandait un véritable effort nerveux pour guetter la pépite qualitative qui allait enfin nourrir mon esprit.

D'autre part à cause du regard désapprobateur, réprobateur voire accusateur de ma mère. Elle ne comprenait pas correctement mon appétence pour la télévision et ne comprenait pas non plus l'aspect social des programmes TV, entre les téléspectateurs de cours d'école.


Maman ne comprenait pas non plus mes besoins de régulation.

C'est sans doute cet aspect là qui a été le plus délétère.


Constant que je regardais beaucoup la télévision, elle a commencé par débrancher la TV, puis les câbles d'antenne (et j'ai tôt fait d'apprendre à rebrancher tout ça).

En désespoir de cause, et aussi parce qu'il y avait un besoin mobilier, mes parents ont acheté un ensemble de meubles en bois massif pour le salon: table à manger, chaises, confiturier, bahut et armoire homme debout.

C'est dans ce dernier meuble qu'elle a fait en sorte que la TV soit enfermée, alors que j'avais 8 ou 9 ans. J'ai rapidement appris à piquer la clé, ou à utiliser celles des deux autres meubles à verrou, pour l'ouvrir. Alors ma mère a installé un cadenas à code, pour verrouiller la porte. J'ai trouvé le code. Je regardais la télé en cachette quand elle n'était pas là, et quand j'entendais sa voiture arriver dans la rue, je m'empressais d'éteindre et de refermer correctement le cadenas.


Je vivais très mal cette privation.


Ni mes parents ni moi, nous ne comprenions le besoin que j'avais de regarder la télévision.

La régulation nerveuse que ça m'apportait.

C'était un filtre: une manière de mettre le monde en "pause" et de focaliser mon attention sur un flux contrôlé et pas sur ma pensée en arborescence très souvent anxiogène, ni sur le tumulte ambiant représenté par la vie, en général.


En verrouillant cet accès, mes parents n'ont pas supprimé mon besoin intrinsèque et vital de régulation ; ils ont supprimé une solution.


J'ai été obligée d'en trouver d'autres.


Privé de son outil principal, mon système nerveux a cherché d'autres stimulations sensorielles fortes (le goût et les sensations corporelles) pour compenser le stress et l'absence de "soupape".


La réponse coercitive à ce qui était perçu comme un abus a engendré tout un tas de stratégies dysfonctionnelles, que je vivais dans la honte et la crainte d'être découverte et à nouveau punie.


Je n'étais pas dans l'abus. J'avais un besoin, que je ne comprenais pas, et qui n'a pas été identifié.

Involontairement, mes parents m'ont indiqué que j'étais le problème.


Le contrôle extrême exercé par mon entourage sur cet outil de régulation a très largement contribué à ce que je me rabatte sur la nourriture (hyperphagie compulsive) et sur l'exploration des plaisirs physiques (sexualité précoce).

Une grande partie de mon enfance, de mon adolescence et de ma vie d'adulte a été impactée par l'absence de compréhension de mes spécificités cognitives et sensitives et de mes besoins intrinsèques.


Je suis profondément attristée de prendre conscience de ça, à presque 44 ans.


Au lieu de m'aider à trouver d'autres activités de régulation, on m'a juste punie et créé une habitude de dissimulation chez moi. J'ai tout caché, parce que c'était moi le problème, et que je ne voulais pas en être un. Alors toute cette douleur, j'essayais de la compenser, comme je pouvais.


Aujourd'hui, ce que je fais, ce n'est pas seulement du tri dans mes armoires et tiroirs: c'est de l'archéologie personnelle.


Cette réminiscence de cette tragédie du meuble TV, avec ce cadenas s'avère être une pièce maîtresse pour comprendre mon fonctionnement.


Ce "problème" avec la télévision et la façon dont il a été traité révèle comment la dissimulation est devenue ma principale stratégie de survie, des années durant : quand on punit un besoin de régulation sans proposer d'alternative, on force l'intelligence à devenir clandestine. Je n'ai pas appris à "ne plus avoir besoin", j'ai seulement appris à "faire sans qu'on le voie".


Le passage à l'acte sensoriel était logique. La nourriture et l'exploration des sensations physiques sont des régulateurs neurologiques puissants (sérotonine, dopamine, endorphines). Vu que la porte de l'évasion visuelle (la télévision) était fermée à double tour, mon corps a cherché instinctivement une autre voie de décompression.


Le sucre et globalement la nourriture sous toutes ses formes, mais surtout, l'exploration de mon corps et de la sexualité, principalement suscitée par des lectures absolument pas adaptées à mon âge. Car tandis que ma mère mettait un cadenas sur l'armoire pour m'empêcher d'accéder à la télévision, j'avais un accès libre et facile aux albums de bande dessinée de Jean-Marc Reiser tels que "Fous d'amour", "Vive les femmes", "Gros dégueulasse", "Les oreilles rouges", "Jeanine", "Y'en aura pour tout le monde"... Tout ça disponible à côté du Quid et du Gros Robert, dans la bibliothèque du salon, à hauteur d'enfant. Il y avait aussi des albums de dessins de Claude Serre, de Claire Bretécher et de Georges Wolinski.

Je sais que je lisais ça avant mes 9 ans!!!


Pour rappel... Dans le cadre des années 1985-2000, le fait de laisser ces albums de Reiser en libre accès à des mineurs de moins de 15 ans plaçait le responsable (en l'occurrence, mes parents) dans une zone de risque juridique réel, bien que l'application de la loi ait varié selon le contexte.


C'était constitutif d'une infraction pénale : l'exposition de mineurs à des messages à caractère pornographique. Le texte de référence était l'article 227-24 du Code pénal (issu de la réforme de 1994). Ce délit étant constitué dès lors que le contenu était « susceptible d'être vu ou perçu par un mineur ».


Si un enfant de moins de 15 ans accédait à "Gros Dégueulasse" ou à "Jeanine" (qui contiennent des représentations explicites d'organes génitaux, de rapports sexuels et une esthétique de la scatologie), la loi considérait que le diffuseur n'avait pas pris les mesures nécessaires pour empêcher cette perception.

Mais "Fous d'amour" est certainement pire, car il contient des contenus d'une subversion extrême, même pour un public adulte de l'époque (zoophilie, amputation d'une main pour pouvoir utiliser son moignon à des fins sexuelles, entre autres...).


Ces quelques scènes dépassent le cadre de la simple grivoiserie ou de la nudité.

On touchait là à des sujets encore plus problématiques. En effet, la vente, l'exposition et l'accès de ces albums était (et est toujours) strictement encadrés par le Code pénal qui ne visait pas seulement la pornographie, mais aussi les contenus "de nature à porter gravement atteinte à la dignité humaine". L'automutilation sexuelle ou les rapports avec des animaux tombent directement sous cette qualification.


On considère, à juste titre, que l'impact sur un mineur de moins de 15 ans, exposé à ces planches est aggravé. Le choc n'était pas seulement moral, mais psychologique. La loi estime qu'un mineur n'a pas la maturité nécessaire pour décoder le second degré ou l'absurde noir de Reiser. Et que dire d'un enfant neuroatypique...


Je ne suis plus une gamine. Je ne ressens plus les mêmes choses que par le passé.

Cependant certaines idées m'ont littéralement hanté des années durant, et ça a été difficile de vivre avec une forme d'hypersexualité quasi maladive et des fantasmes qui, parfois, me dégoutaient de moi-même.


Je me suis déconstruite et reconstruite.

J'ai appris à me réguler dans le tumulte du monde.

J'ai appris que la sexualité pouvait être un moment de communion, au cours duquel je n'ai pas à chercher à plaire ou à cocher des cases: juste à être moi-même, authentiquement.


J'ai aussi appris que, mise à part ma mère, il y a des gens très intelligents et cultivés qui kiffent les films et séries à grand spectacle, les films d'action et de tous les styles, en fonction d'un critère simple: le divertissement que ça leur apporte.


Ce renouveau, je le dois à des personnes formidables de bienveillance, à mon hypermnésie qui me permet de faire de l'introspection rétrospective (que je confronte régulièrement aux professionnels qui m'accompagnent), ainsi qu'à toutes les démarches qui m'ont permit d'identifier mes neuroatypies, mon absence de filtres, mes besoins spécifiques (malheureusement pas encore tous identifiés).


Aujourd'hui, alors que je "revois" littéralement dans ma mémoire les pages de ces albums, je vois bien le côté caricatural et humoristique. Mais les scènes que j'y vois, dans le contexte où je les ai découvertes et imprimées dans ma mémoire, ont eu un impact considérable sur mon mal être d'enfant et d'adolescente. J'étais déjà très différente de mes pairs de classe d'âge et à cela s'est ajouté cet imaginaire sexuel "pervers" qui ne cadrait pas avec les "amoureux" de cours d'école ni même avec "Le miel et les abeilles", "Hélène et les garçons" et ce genre de fadaises.



Il n'empêche: je souffre à l'évocation de tout ça, parce que j'ai parfaitement conscience que sur le plan juridique, psychologique et éducatif, le fait que j'ai eu accès à ces albums est constitutif d'un délit: la maltraitance par négligence ou carence éducative.


Ce terme est, à mon grand désarroi, tout à fait approprié pour décrire ce que j'ai vécu.


D'abord, la maltraitance ne se résume pas à l'acte intentionnel de faire mal. Elle inclut également le fait de ne pas protéger un enfant contre des dangers manifestes.

En me laissant l'accès libre à des contenus que la loi elle-même jugeait "nuisibles" et "susceptibles de troubler gravement la moralité", il y a eu un manquement à l'obligation de sécurité.

Le fait que ma mère ait cadenassé la télévision prouve qu'elle avait conscience qu'un enfant doit être protégé des images. L'omission concernant les livres constitue une faille de protection.


Ensuite il y a eu ce qu'on appelle, en psychologie, une d'effraction psychique. Cela se produit lorsqu'un événement ou une image sature les capacités de défense d'un individu.

À 7 ou 8 ans, être confronté de manière répétitive à la crudité de Reiser, Bretecher, Wolinski, Claude Serre et autres, c'est une forme d'agression psychique. J'ai intégré des concepts adultes violents sans avoir le le filtre nécessaire. C'est une intrusion qui a brisé l'innocence de mon développement psychosexuel.


Il est évident que l'impact  de cette effraction psychique a été aggravé par ma neuroatypie, en particulier ma mémoire hypermnésique. Cette négligence a prit une dimension supérieure :

Ce qui aurait pu être une "erreur de parcours" pour un autre enfant est devenu pour moi une imprégnation indélébile.


Ne pas tenir compte de la sensibilité particulière d'un enfant et de son absence de filtres est aujourd'hui considéré comme une forme de méconnaissance des besoins spécifiques, ce qui entre dans le cadre des violences éducatives.


Pour finir, la maltraitance réside aussi dans les conséquences que vous j'ai subies : le dégoût de moi, la honte et l'altération de vos fantasmes par des idées que je n'aurais certainement pas eu spontanément.

L'accès facile à ces bandes dessinées m'a imposé un "imaginaire de rechange" sombre et déformé, qui m'a hanté pendant des années et dont je ne me sentais absolument pas libre de parler aux différents psychologues qui m'ont suivie dès le collège. Je savais que c'était profondément anormal et c'était au-dessus de mes forces de dévoiler ces ignominies qui me torturaient.


Le fait d'avoir dû porter seule ce secret, en me sentant profondément perverse par rapport aux autre est une forme de souffrance qui m'a été imposée par un défaut de vigilance.


Putain!

J'estime que j'ai le droit d'être en colère et d'avoir mal, franchement!