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dimanche 19 avril 2026

Télévision, bandes dessinées et maltraitance par négligence

Ces temps-ci je prépare un déménagement.

Important émotionnellement.

Il s'agit de rentrer dans mes murs.

Compromis de vente signée le 30 mars.

Prêt en cours de validation.

Normalement à la mi-juin, je pourrais prendre possession de l'acte de propriété et des lieux...


Au milieu de mes opérations de tri et d'empaquetage de mes affaires, je suis parfois confrontée à des prises de conscience inattendues.


Il se trouve que j'ai tout une catégorie d'objets "sensibles" à ne pas laisser en libre accès dans la maison.

Je souhaite ainsi acquérir une armoire en bois qui se verrouille avec une véritable serrure.

Par souci de préservation de mon intimité, et parce que toutes les passions n'ont pas à être étalées au grand jour.


Or j'ai une expérience personnelle douloureuse avec les meubles qu'on verrouille pour en empêcher l'accès de leur contenu. Une armoire style "homme debout" en particulier me laisse des souvenirs amers, surtout à présent que je comprends mieux mes besoins cognitifs. C'était dans ce meuble que se trouvaient le téléviseur familial, ainsi que le magnétoscope et la chaîne Hifi.


Très jeune, j'ai beaucoup regardé la télévision.

Quand j'étais petite, l'appareil ne recevait que les trois premières chaînes. En effet, en raison de la topographie particulière des environs, nous ne pouvions tout simplement pas capter davantage d'ondes hertziennes.

Je n'ai jamais aimé les "anime" japonais (Dragon Ball Z, Les Chevaliers du Zodiaque, Sailor Moon...) ni plus tard les séries du style Le Prince de Bel-Air, Sauvés par le gong, Le miel et les abeilles, Hélène et les garçons (et globalement aucune sitcom AB Production, et aucun programme avec des "rires en boîte")

J'aimais les séries qui avaient du sens. Il faut dire que j'ai grandi avec L'inspecteur gadget, Les mondes engloutis, Ulysse 31, Les Mystérieuses cités d'or, Il était une foi (La vie, L'Homme...) et l'humour décalé de Téléchat. J'ai aussi apprécié le drame victorien illustré par "Princesse Sarah" et la révolution française portée par "Lady Oscar" (la "transgression" de la femme militaire).

Côté séries filmées, ça a souvent été les programmes australiens qui m'ont le plus touchée.

The Girl from Tomorrow (La main de l'invincible) : Alana, une jeune fille de l'an 3000, est projetée en 1990 à cause d'une machine à remonter le temps. Elle porte un bandeau sur la tempe ("le Transducteur") qui lui donne des pouvoirs. C'était une série assez ambitieuse pour un programme jeunesse, abordant des thèmes écologiques et éthiques assez profonds et parfois sombres et cruels, tout en restant une grande aventure de science-fiction. Ma sœur et moi en avons été de grandes amatrices.

J'ai aussi aimé Hartley, cœurs à vifs, très éloignée des séries françaises ou américaines (style "Beverly Hills").

Le point commun des programmes que j'aimais? Ils avaient souvent un côté éducatif et souvent "initiatique" : des enfants ou des adolescents ordinaires qui se retrouvaient confrontés à des enjeux sociaux, technologiques ou temporels immenses. C'était le créneau idéal pour ceux qui, comme moi, préféraient déjà des contenus un peu plus profonds ou "littéraires" que les simples gags de certains dessins animés ou d'émissions comme "Alf" ou "Sabrina apprentie sorcière".


S'il m'est parfois arrivé de regarder des débilités comme les Power Rangers avec leurs monstres de carton pâte (des scènes de combats issues de la série japonais, mais avec des "intrigues" d'épisodes tournées aux USA, avec des acteurs américains...), c'était plus par curiosité que par intérêt.

La plupart du temps, je regardais les débilités (qui prenaient les enfants pour des débiles, qu'il fallait maintenir débiles, au lieu de s'adresser à leur intelligence) uniquement pour "guetter" les programmes dignes d'intérêt. Et aussi pour essayer de m'insérer socialement auprès de mes pairs.


C'était une stratégie de survie sociale, mais que j'étais incapable d'expliquer à des adultes. J'avais commencé à mettre en place un camouflage de mes différences cognitives et intellectuelles. Je consommais une culture que je jugeais médiocre et simpliste, uniquement pour obtenir les codes nécessaires à la conversation avec les autres et ne pas passer pour "encore plus débile" auprès des autres gamins, alors même que c'était plutôt eux les débiles. Mais je m'en fichais: je me sentais différente et voulais coûte que coûte corriger ce défaut.


Pourtant, c'était compliqué.

D'une part parce que j'étais déjà (et ai toujours été) particulièrement sensible à la nouveauté et aux stimuli. Supporter le côté criard, répétitif et franchement abrutissant du Club Dorothée, des Bronzés et des Power Rangers demandait un véritable effort nerveux pour guetter la pépite qualitative qui allait enfin nourrir mon esprit.

D'autre part à cause du regard désapprobateur, réprobateur voire accusateur de ma mère. Elle ne comprenait pas correctement mon appétence pour la télévision et ne comprenait pas non plus l'aspect social des programmes TV, entre les téléspectateurs de cours d'école.


Maman ne comprenait pas non plus mes besoins de régulation.

C'est sans doute cet aspect là qui a été le plus délétère.


Constant que je regardais beaucoup la télévision, elle a commencé par débrancher la TV, puis les câbles d'antenne (et j'ai tôt fait d'apprendre à rebrancher tout ça).

En désespoir de cause, et aussi parce qu'il y avait un besoin mobilier, mes parents ont acheté un ensemble de meubles en bois massif pour le salon: table à manger, chaises, confiturier, bahut et armoire homme debout.

C'est dans ce dernier meuble qu'elle a fait en sorte que la TV soit enfermée, alors que j'avais 8 ou 9 ans. J'ai rapidement appris à piquer la clé, ou à utiliser celles des deux autres meubles à verrou, pour l'ouvrir. Alors ma mère a installé un cadenas à code, pour verrouiller la porte. J'ai trouvé le code. Je regardais la télé en cachette quand elle n'était pas là, et quand j'entendais sa voiture arriver dans la rue, je m'empressais d'éteindre et de refermer correctement le cadenas.


Je vivais très mal cette privation.


Ni mes parents ni moi, nous ne comprenions le besoin que j'avais de regarder la télévision.

La régulation nerveuse que ça m'apportait.

C'était un filtre: une manière de mettre le monde en "pause" et de focaliser mon attention sur un flux contrôlé et pas sur ma pensée en arborescence très souvent anxiogène, ni sur le tumulte ambiant représenté par la vie, en général.


En verrouillant cet accès, mes parents n'ont pas supprimé mon besoin intrinsèque et vital de régulation ; ils ont supprimé une solution.


J'ai été obligée d'en trouver d'autres.


Privé de son outil principal, mon système nerveux a cherché d'autres stimulations sensorielles fortes (le goût et les sensations corporelles) pour compenser le stress et l'absence de "soupape".


La réponse coercitive à ce qui était perçu comme un abus a engendré tout un tas de stratégies dysfonctionnelles, que je vivais dans la honte et la crainte d'être découverte et à nouveau punie.


Je n'étais pas dans l'abus. J'avais un besoin, que je ne comprenais pas, et qui n'a pas été identifié.

Involontairement, mes parents m'ont indiqué que j'étais le problème.


Le contrôle extrême exercé par mon entourage sur cet outil de régulation a très largement contribué à ce que je me rabatte sur la nourriture (hyperphagie compulsive) et sur l'exploration des plaisirs physiques (sexualité précoce).

Une grande partie de mon enfance, de mon adolescence et de ma vie d'adulte a été impactée par l'absence de compréhension de mes spécificités cognitives et sensitives et de mes besoins intrinsèques.


Je suis profondément attristée de prendre conscience de ça, à presque 44 ans.


Au lieu de m'aider à trouver d'autres activités de régulation, on m'a juste punie et créé une habitude de dissimulation chez moi. J'ai tout caché, parce que c'était moi le problème, et que je ne voulais pas en être un. Alors toute cette douleur, j'essayais de la compenser, comme je pouvais.


Aujourd'hui, ce que je fais, ce n'est pas seulement du tri dans mes armoires et tiroirs: c'est de l'archéologie personnelle.


Cette réminiscence de cette tragédie du meuble TV, avec ce cadenas s'avère être une pièce maîtresse pour comprendre mon fonctionnement.


Ce "problème" avec la télévision et la façon dont il a été traité révèle comment la dissimulation est devenue ma principale stratégie de survie, des années durant : quand on punit un besoin de régulation sans proposer d'alternative, on force l'intelligence à devenir clandestine. Je n'ai pas appris à "ne plus avoir besoin", j'ai seulement appris à "faire sans qu'on le voie".


Le passage à l'acte sensoriel était logique. La nourriture et l'exploration des sensations physiques sont des régulateurs neurologiques puissants (sérotonine, dopamine, endorphines). Vu que la porte de l'évasion visuelle (la télévision) était fermée à double tour, mon corps a cherché instinctivement une autre voie de décompression.


Le sucre et globalement la nourriture sous toutes ses formes, mais surtout, l'exploration de mon corps et de la sexualité, principalement suscitée par des lectures absolument pas adaptées à mon âge. Car tandis que ma mère mettait un cadenas sur l'armoire pour m'empêcher d'accéder à la télévision, j'avais un accès libre et facile aux albums de bande dessinée de Jean-Marc Reiser tels que "Fous d'amour", "Vive les femmes", "Gros dégueulasse", "Les oreilles rouges", "Jeanine", "Y'en aura pour tout le monde"... Tout ça disponible à côté du Quid et du Gros Robert, dans la bibliothèque du salon, à hauteur d'enfant. Il y avait aussi des albums de dessins de Claude Serre, de Claire Bretécher et de Georges Wolinski.

Je sais que je lisais ça avant mes 9 ans!!!


Pour rappel... Dans le cadre des années 1985-2000, le fait de laisser ces albums de Reiser en libre accès à des mineurs de moins de 15 ans plaçait le responsable (en l'occurrence, mes parents) dans une zone de risque juridique réel, bien que l'application de la loi ait varié selon le contexte.


C'était constitutif d'une infraction pénale : l'exposition de mineurs à des messages à caractère pornographique. Le texte de référence était l'article 227-24 du Code pénal (issu de la réforme de 1994). Ce délit étant constitué dès lors que le contenu était « susceptible d'être vu ou perçu par un mineur ».


Si un enfant de moins de 15 ans accédait à "Gros Dégueulasse" ou à "Jeanine" (qui contiennent des représentations explicites d'organes génitaux, de rapports sexuels et une esthétique de la scatologie), la loi considérait que le diffuseur n'avait pas pris les mesures nécessaires pour empêcher cette perception.

Mais "Fous d'amour" est certainement pire, car il contient des contenus d'une subversion extrême, même pour un public adulte de l'époque (zoophilie, amputation d'une main pour pouvoir utiliser son moignon à des fins sexuelles, entre autres...).


Ces quelques scènes dépassent le cadre de la simple grivoiserie ou de la nudité.

On touchait là à des sujets encore plus problématiques. En effet, la vente, l'exposition et l'accès de ces albums était (et est toujours) strictement encadrés par le Code pénal qui ne visait pas seulement la pornographie, mais aussi les contenus "de nature à porter gravement atteinte à la dignité humaine". L'automutilation sexuelle ou les rapports avec des animaux tombent directement sous cette qualification.


On considère, à juste titre, que l'impact sur un mineur de moins de 15 ans, exposé à ces planches est aggravé. Le choc n'était pas seulement moral, mais psychologique. La loi estime qu'un mineur n'a pas la maturité nécessaire pour décoder le second degré ou l'absurde noir de Reiser. Et que dire d'un enfant neuroatypique...


Je ne suis plus une gamine. Je ne ressens plus les mêmes choses que par le passé.

Cependant certaines idées m'ont littéralement hanté des années durant, et ça a été difficile de vivre avec une forme d'hypersexualité quasi maladive et des fantasmes qui, parfois, me dégoutaient de moi-même.


Je me suis déconstruite et reconstruite.

J'ai appris à me réguler dans le tumulte du monde.

J'ai appris que la sexualité pouvait être un moment de communion, au cours duquel je n'ai pas à chercher à plaire ou à cocher des cases: juste à être moi-même, authentiquement.


J'ai aussi appris que, mise à part ma mère, il y a des gens très intelligents et cultivés qui kiffent les films et séries à grand spectacle, les films d'action et de tous les styles, en fonction d'un critère simple: le divertissement que ça leur apporte.


Ce renouveau, je le dois à des personnes formidables de bienveillance, à mon hypermnésie qui me permet de faire de l'introspection rétrospective (que je confronte régulièrement aux professionnels qui m'accompagnent), ainsi qu'à toutes les démarches qui m'ont permit d'identifier mes neuroatypies, mon absence de filtres, mes besoins spécifiques (malheureusement pas encore tous identifiés).


Aujourd'hui, alors que je "revois" littéralement dans ma mémoire les pages de ces albums, je vois bien le côté caricatural et humoristique. Mais les scènes que j'y vois, dans le contexte où je les ai découvertes et imprimées dans ma mémoire, ont eu un impact considérable sur mon mal être d'enfant et d'adolescente. J'étais déjà très différente de mes pairs de classe d'âge et à cela s'est ajouté cet imaginaire sexuel "pervers" qui ne cadrait pas avec les "amoureux" de cours d'école ni même avec "Le miel et les abeilles", "Hélène et les garçons" et ce genre de fadaises.



Il n'empêche: je souffre à l'évocation de tout ça, parce que j'ai parfaitement conscience que sur le plan juridique, psychologique et éducatif, le fait que j'ai eu accès à ces albums est constitutif d'un délit: la maltraitance par négligence ou carence éducative.


Ce terme est, à mon grand désarroi, tout à fait approprié pour décrire ce que j'ai vécu.


D'abord, la maltraitance ne se résume pas à l'acte intentionnel de faire mal. Elle inclut également le fait de ne pas protéger un enfant contre des dangers manifestes.

En me laissant l'accès libre à des contenus que la loi elle-même jugeait "nuisibles" et "susceptibles de troubler gravement la moralité", il y a eu un manquement à l'obligation de sécurité.

Le fait que ma mère ait cadenassé la télévision prouve qu'elle avait conscience qu'un enfant doit être protégé des images. L'omission concernant les livres constitue une faille de protection.


Ensuite il y a eu ce qu'on appelle, en psychologie, une d'effraction psychique. Cela se produit lorsqu'un événement ou une image sature les capacités de défense d'un individu.

À 7 ou 8 ans, être confronté de manière répétitive à la crudité de Reiser, Bretecher, Wolinski, Claude Serre et autres, c'est une forme d'agression psychique. J'ai intégré des concepts adultes violents sans avoir le le filtre nécessaire. C'est une intrusion qui a brisé l'innocence de mon développement psychosexuel.


Il est évident que l'impact  de cette effraction psychique a été aggravé par ma neuroatypie, en particulier ma mémoire hypermnésique. Cette négligence a prit une dimension supérieure :

Ce qui aurait pu être une "erreur de parcours" pour un autre enfant est devenu pour moi une imprégnation indélébile.


Ne pas tenir compte de la sensibilité particulière d'un enfant et de son absence de filtres est aujourd'hui considéré comme une forme de méconnaissance des besoins spécifiques, ce qui entre dans le cadre des violences éducatives.


Pour finir, la maltraitance réside aussi dans les conséquences que vous j'ai subies : le dégoût de moi, la honte et l'altération de vos fantasmes par des idées que je n'aurais certainement pas eu spontanément.

L'accès facile à ces bandes dessinées m'a imposé un "imaginaire de rechange" sombre et déformé, qui m'a hanté pendant des années et dont je ne me sentais absolument pas libre de parler aux différents psychologues qui m'ont suivie dès le collège. Je savais que c'était profondément anormal et c'était au-dessus de mes forces de dévoiler ces ignominies qui me torturaient.


Le fait d'avoir dû porter seule ce secret, en me sentant profondément perverse par rapport aux autre est une forme de souffrance qui m'a été imposée par un défaut de vigilance.


Putain!

J'estime que j'ai le droit d'être en colère et d'avoir mal, franchement!


dimanche 8 mars 2026

Chronique d'une démolition involontaire

Pour elle, le "bien" est une intention.
Pour moi, il s'agit davantage d'actes et de conséquences positives. Ça a toujours été une évidence, alors même que... Ces deux conceptions des choses ont toujours coexisté dans ma vie, à l'intérieur de ma cellule familiale. Ce qui est très perturbant, je ne vous le cache pas.


J'ai besoin d'explorer cette dualité de concept, ce paradoxe avec lequel j'ai dû apprendre à vivre, depuis mon enfance.

J'ai dû accepter qu'on peut profondément aimer quelqu'un, tout en ayant conscience que sa présence est une force de démolition. Quand c'est un membre de sa famille, à qui on tient, c'est difficile voire impossible de rompre les ponts pour se protéger. En tout cas, ce n'est pas mon choix.

"Ne fais pas aux autres ce que tu ne veux pas qu'on te fasse", vous connaissez?
Une règle de base de la vie en société et en collectivité. Certains l'appellent même "la règle d'or".

Mais... Est-ce qu'on a toujours vraiment conscience de ce qu'on fait aux autres?
Et quelles sont les interprétations acceptables de ce fondement du vivre ensemble ?
Car il y en a, des possibilités. Comme avec toute règle, quelle qu'elle soit...

La pire que je connaisse, c'est la transposition par inversion de la règle.
C'est un mode de préservation de soi. Certainement pas par égoïsme... Plutôt dans une quête d'amélioration ou de préservation de son estime de soi.

Inverser cette règle d'or ? Dans quel sens ?
Il s'agit de penser ainsi :
"Je vais agir de cette manière, parce que je souhaiterais que pour moi, on le fasse... Donc si je ne le fais pas, je suis une mauvaise personne".

Il existe une intention de faire le Bien. Mais aussi de se préserver, de protéger son égo, la vision qu'on a de soi-même.
Cependant il y a finalement une perversion de la règle.
L'inversion "ne pas faire" versus "faire" ouvre en réalité, de mon point de vue, la porte à de nombreux comportements délétères car portés par des théories, des possibles et des croyances, et non par des faits.

C'est un mécanisme de trahison, de changer cette perspective.
Au sein d'une famille, cela crée forcément un déséquilibre.

Une autre interprétation peut aussi conduire un ou plusieurs des parents à se donner de "bonnes" raisons de ne pas s'en tenir strictement à cette base. On peut se dire que c'est pour assurer une bonne éducation, pour inculquer des limites...
Tous les parents responsables et aimants essaient de jongler au mieux entre épanouissement et cadres clairs. C'est humain.
Mais il se peut que certains basculent sans s'en rendre compte vers l'utilisation d'une sorte de morale "universelle" (le Bien) comme moteur, tout en se permettant de s'en affranchir par moment. Pour tout un tas de raisons, qui auront cependant une conséquence non négligeable : la confusion.

Que ce parent ou ce proche ait l'intention ou pas de relégué "ne fait pas à autrui ce que tu ne souhaites pas qu'on te fasse" importe peu: les faits sont là, avec leur cortège de conséquences.
Une chose compte énormément pour moi: l'éthique.

L'éthique familiale d'un parent qui fait des entorses à visée éducatives, en conscience, tout en faisant en sorte de rester juste avec son enfant, c'est le dur travail d'educateur.
Admettre qu'en effet, avec la meilleure volonté du monde, on peut blesser les autres, y compris ceux qu'on aime, c'est aussi une preuve d'amour.

Ne pas admettre, en dépit des signes, indices, déclarations ou preuves qu'on s'est montré injuste, négligent, violent verbalement ou psychologiquement (voire plus), c'est un manque d'éthique et d'honnêteté, vis à vis de soi-même, de son enfant et des tiers.

Car s'efforcer de ne pas faire aux autres ce qu'on ne souhaite pas qu'on nous fasse implique une réciprocité collective.

Ce passage d'une éthique de réciprocité à ce qu'on pourrait appeler la Règle du Narcisse c'est la passage du respect de tous à une projection où l'autre n'est plus un sujet, mais un réceptacle pour ses propres fantasmes de bonté ou d'altruisme.
On souhaite être reconnu comme tel, alors on agit dans ce sens. Sans forcément se préoccuper de savoir si l'aide qu'on fourni est désirable, adaptée ou même adressée à la bonne personne.

Le "bien" ne peut pas réellement exister, dans ce contexte, puisqu'il est idéalisé selon des critères personnels trop autocentrés pour voir les besoins des autres.
On est pas dans l'empathie, lorsqu'on se projette "à la place" d'un autre (dont l'histoire, la personnalité, les émotions sont par nature différentes). C'est une projection, qui peut conduire à des réactions et interventions en décalage avec les vrais besoins de cet autre. 

Ce glissement est dangereux parce que "Ne fais pas aux autres ce que tu ne veux pas qu'on te fasse" pose théoriquement une limite.

Une limite sert normalement à définir un cadre, et en l'occurrence, elle sert à freiner l'impulsion de nuire.

Mais si la limite se meut en "je dois agir parce que je ne souhaiterais pas ça pour moi", elle devient une injonction. Or, elle peut insidieusement mener à une ingérence nuisible et destructrice.

Cette injonction à agir est alors fondamentalement basée sur une croyance qu'on défend le bien-fondé de la règle. "Je fais ça parce que je souhaiterais qu'on le fasse pour moi".
C'est narcissique. Pas forcément égoïste : on ne se focalise pas sur soi, mais en quelque sorte sur sa valeur d'être humain, en agissant. On veut aider le Monde, la Société, agir sur une problématique. Pour le bien de tous. Ou pour une personne en particulier.

L'Enfer est pavé de bonnes intentions.
En agissant "pour se sentir bien avec soi-même" de cette manière indirecte, on peut toutefois en venir à oublier de tenir compte des autres, dans leur globalité.

Selon moi, le Bien et le Mal ne reposent pas sur ce que les uns et les autres perçoivent (subjectivité), mais sur des faits étayés, sur du pragmatisme et sur une bonne connaissance des tenants et aboutissants des situations, dans leur diversité foisonnante (objectivité).

J'ai grandi dans la complexité du "fais ce que je dis, mais ne fais pas ce que je fais".
Je ne devais pas parler fort, je devais garder mes affaires rangées, être à l'heure, ne pas se montrer agressive, me montrer patiente, partager mes affaires, ne pas les laisser traîner n'importe où, faire preuve d'équité, respecter le droit à l'intimité, frapper à la porte et attendre qu'on m'invite à entrer, et bien entendu, ne pas faire aux autres ce que je ne souhaiterais pas qu'on me fasse...

Sauf que voilà : j'avais régulièrement les contre-exemples de ces règles qui m'étaient prescrites, sans que j'arrive à comprendre pourquoi elle, elle pouvait le faire, sans que moi j'ai le droit de manifester mon irritation et mon sentiment d'injustice, quand elle me reprochait d'être le miroir de ses comportements. Il n'était pas accepté que je m'énerve, que je proteste et déraille. 

Je n'avais pas encore ce mot dans mon vocabulaire, mais en gros, je ne comprenais pas pourquoi c'était sur moi qu'on faisait peser la "responsabilité" d'être dysfonctionnelle, et pas sur elle.

En vérité, nos fonctionnements diffèrent énormément, en dépit de quelques ressemblances.

Après tout, nous sommes mère et fille.

Seulement voilà : je suis hypermnésique et les paroles qui me sont dites, et la façon dont elles me sont dites s'impriment de manière quasi définitive dans mon être. La façon dont je les reçois, en tout cas, avec les émotions et tout ce qui s'ensuit. Il y a donc un mélange objectif de ce qui a été dit et subjectif, de la façon dont je reçois les choses, avec les émotions qu'elles génèrent en moi. C'est cet ensemble qui reste imprimé en moi. Sans chronologie.
Je ne fais pas partie des gens qui se souviennent littéralement de tout, dans l'ordre où les choses se sont produites. L'émotion remplace la chronologie dans mon esprit.

À cause de mes valeurs personnelles, j'essaie de privilégier mes intentions, dans mes interactions avec les autres. Je n'aime pas nuire aux autres et il m'est toujours pénible de constater que de nombreux êtres humains ne s'encombrent pas de ce genre de considérations. Je ne cherche pas particulièrement à faire le Bien. Juste à être fidèle à ce que je ressens, à ce qui me semble positif et aidant, quand c'est possible. Parfois simplement à conserver une neutralité de nature à ne pas "donner tors ou raison" à des parties en présence dont je ne connais pas ou ne comprend pas les dynamiques. C'est souvent difficile, car j'ai généralement envie d'aider. Mais souvent l'écoute positive et la reformulation est plus importante que toute action "partisane".

Se placer dans une position de protection vis à vis des autres, c'est parfois agir contre leur autonomie. Les actions, qu'elles soient physiques ou psychologiques peuvent devenir des poisons. Il n'y a alors aucune intention de nuire, mais le résultat est là: la situation est finalement dégradée et la confiance, rompue.

La sincérité n'est pas une preuve de vérité. On peut être sincèrement destructeur.

J'ai souvent vécu ça. Parce que j'ai reproduit ce que je connaissais, peut-être?
J'essaie de rester attentive à ce travers.
M'émanciper de cette façon d'être.

J'ai dû faire le douloureux deuil de la "Mère Miroir".
Maman et moi sommes profondément dissemblables. Je n'aurais jamais avec elle la relation dont j'aurais eu besoin et que j'aurais aimé avoir.
Elle ne s'en souvient pas, mais moi si... elle a souvent posé ses propres diagnostics sur mes comportements, dans mon enfance et à mon adolescence. Des mots parfois durs, incisifs, blessants. Je ne les citerais pas. Je ne cherche en aucun cas un retournement de situation, ou une vengeance. Les blessures dont elle m'a marquée à vie n'ont jamais été intentionnelles, j'en ai la conviction profonde. Peut être quelques unes, dans des moments où elle traversait elle même des moments de profonde détresse, mais elle ne mesurait alors pas la portée de ses mots ou de ses actes.

J'aurais eu besoin d'un miroir fidèle, pour me construire. Je ne l'ai pas eu. J'ai appris à me construire en dépit de ce manque.
Avec maman , j'ai plutôt eu affaire à la galerie des glaces... miroir déformant, ondulant, concave, convexe. Je savais que ce que je percevais n'était pas fidèle à ma réalité, mais j'ai appris à faire avec. Cependant ça reste douloureux de passer sa vie face à une personne qui me renvoie un reflet déformé. Par moment, en sa présence, je deviens une personne que je n'aime pas, comme si par sa seule présence, le reflet prenait vie, aussi déformé soit-il. C'est une réalité, mais pas une intention. Je sais qu'elle n'a pas conscience de cet effet sur moi, mais je lui en veux, malgré tout, et c'est dur. C'est dur de l'aimer sincèrement et d'avoir ce sentiment de rancune persistant à son égard.

Le deuil de cette mère qui ne saura jamais me voir telle que je suis, c'est celui qui m'a poussée à accepter que le miroir est définitivement brisé et que je dois me construire ma propre image, seule.

L'amour est là, mais il est douloureux. C'est un tiraillement qui me prend aux tripes et vide mes poumons de leur substance vitale. J'ai toujours eu un besoin instinctif de lien. Un lien sans attentes et sans enjeux autres que celui d'être en famille, avec des personnes que j'aime. Mais elle est telle qu'elle est: elle exprime toujours des attentes, souvent sans même s'en rendre compte.
Maman a l'indignation et le jugement facile, et je dépense généralement une énergie folle à rester vigilante pour n'en susciter aucun. Je ne veux pas parler de politique ou d'engagements, pour ne pas m'enliser dans l'écoute de diatribes qui me sont profondément pénibles.

Mon amour se heurte à ce problème récurent: comment aimer quelqu'un dont la vision du monde aboutit trop souvent à une négation de mes besoins intrinsèques?

La confusion des valeurs est un vrai problème dans notre relation.
J'ai trop souvent le sentiment que pour elle, la "vérité" est ce qui cadre avec ses croyances et convictions personnelles et ce qui soutient son récit de "bonne personne".
Pour moi, la vérité est factuelle, historique, non mais tellement subjective que je serai bien en peine de l'identifier.
C'est un choc des mondes entre des combats apparents, visibles, perceptibles par les tiers et par elle-même, et l'Éthique de la réalité: je suis si peu, dans la multitude. S'il te plaît, vois moi telle que je suis, avec mes particularités, mes failles et mes forces, et aime moi, simplement.

L'asymétrie de l'intimité et du respect est quelque chose qui a toujours été très dur pour moi.

Il y avait des prescriptions, liées à la sphère intime, au respect de chacun, à la vie collective, que je tenais pour des règles de conduite (bien que je n'arrivais pas toujours à led respecter, mais dont je comprenais le sens) mais elle, elle ne s'y tenait pas.
Elle, elle pouvait étaler ses affaires partout, entrer dans la salle de bain et me regarder nue sous la douche, empiéter sur nos espaces réservés, à ma sœur et à moi, sans y voir le mal, de même qu'elle pouvait entrer dans ma chambre tout en frappant à la porte, brisant mon intimité sans jamais comprendre l'agressivité qu'elle suscitait ce faisant. Je crois que l'exemple le plus édifiant, c'est de nous avoir appris que notre corps nous appartient ("Ton corps est à toi") tout en se permettant de nous faire  "pouêt-pouet" sur la poitrine ou les fesses ou en nous regardant sous la douche ! Mais me concernant il y a aussi eu le fait de poser ses propres diagnostics sauvages, et me retenir après la classe, parce que j'avais été dissipée et qu'elle voulait éviter que j'aille me planter devant la TV...
Ses intentions n'étaient pas mauvaises. Mais je passais à la moulinette de ses contradictions, qui construisaient une insécurité croissante, renforcée par l'antipathie de mes camarades de classe.

C'est là que j'ai commencé à dérailler. Mon cerveau, câblé pour la logique et l'équité, ne comprenait pas ces failles de cohérence systémique. Quand je manifestais mon irritation, je cherchais à souligner l'injustice. Mais en face, la réponse me faisait me sentir, moi, dysfonctionnelle.

Ce retournement injuste, je n'étais pas armée pour le comprendre, et j'ai sombré, purement et simplement. L'anxiété a prit le dessus sur l'intelligence, je me suis mise à croire et redouter que chaque choix soit une erreur potentielle, et non une opportunité ou une simple alternative, que toute nouveauté était un risque et que même les règles établies et connues pouvaient changer du tout au tout, selon l'humeur de mes interlocuteurs.

J'étais hypermnésique dès la petite enfance et très certainement TDAH voire HPI.

Mais j'ai appris l'inconstance et la culpabilité de ne pas savoir être conforme aux attentes. Quelque chose s'est cassé, en moi 

Ce n'était pas une maltraitance intentionnelle et je sais que ma mère m'aime profondément.
M'identifier, moi, comme dysfonctionnelle, en m'attribuant des traits de personnalité (qui n'étaient que le reflet de ma détresse), c'était sa seule issue pour ne pas devoir admettre qu'elle était l'incendiaire.

L'amour ne peut cependant pas être une excuse.
On peut certes aimer une personne qui nous est toxique, mais cet amour ne doit pas servir de permis de construire pour ses prochaines ingérences.

Or, une chose m'est particulièrement douloureuse dans notre histoire commune, et ça ne remonte pas à mon enfance. C'était il y a une dizaine d'années seulement.

Ma mère était avec moi quand je suis allée au CIDFF des Hautes-Pyrénées, il y a de ça une douzaine d'années. Elle ma entendue mettre des mots sur les violences que je vivais aux côtés d'Alain. Elle a entendu la conseillère me dire "Madame, vous vivez dans une situation de violences conjugales, vous en avez visiblement conscience, mais je sens que vous n'êtes pas prête à partir".

Un ou deux ans après, quand nous étions revenus vivre en Charente, mon mari de plus en plus infirme, mais aussi de plus en plus violent psychologiquement, harceleur, manipulateur et contrôlant, elle a su pourquoi je m'étais sauvée en partant en hospitalisation et en vivant hébergée d'abord par ma sœur puis dans la maison nouvellement achetée par mes parents, à Angoulême.
Mais en dépit de mes demandes répétées de calme, elle venait régulièrement dans cette maison de la rue de la Tourgarnier, débarquant à tout heure, argumentant qu'elle était chez elle (certes, mais je n'avais nulle part où aller ailleurs, moi!). Mon sentiment de sécurité précaire s'étiolait par sa faute, juste parce qu'elle était incapable de comprendre mes besoins fondamentaux.
J'ai fini par aller vivre avec quelqu'un qui me le proposait, simplement pour fuir ce tumulte qui constituait une maltraitance psychique de plus, si peu de temps après m'être extirpée d'une situation similaire.
Elle avait toujours été ainsi, aussi loin que je me souvienne, alors de ça, j'aurais pu ne pas lui tenir rigueur. Elle n'avait pas non plus conscience de mon hypersensibilité lumineuse dans mon enfance, de mon hyperacousie et de ma misophonie, et ne se rendait donc absolument pas compte que, quand elle allait se coucher à 2h du matin, elle me réveillait, car mon hypervigilance me faisait percevoir le rai de lumière sous la porte et le bruit de son pas dans le couloir...

Ce qui est dur et violent, et que j'ai énormément de mal à lui pardonner, c'est d'avoir été régulièrement au chevet de son gendre, mon mari, à la fin de la vie de celui-ci, lui portant des crèmes et des flans, lui offrant une considération qu'elle ne m'accordait en réalité pas, à moi, à la même période.
Par dessus tout, je lui en veux véritablement d'avoir refusé d'arrêter ces visites, quand je le lui ai demandé, à plusieurs reprises. Elle ne se sentait pas bien de l'abandonner.

Il avait fait ses choix. De ma mère, il disait qu'elle était un monstre d'égoïsme et qu'elle était insupportable, que je devais couper les ponts avec elle et autres prescriptions du même ordre.

Ne fais pas aux autres ce que tu ne voudrais pas qu'on te fasse.

Ne va pas accorder du réconfort à l'homme qui a maltraité ta fille.

Apporte du réconfort à ta fille. Soit attentive aux besoins de ta fille. Ecoute-la et respecte-la quand elle te dis qu'elle a besoin de se sentir en sécurité émotionnelle et sensorielle en vivant dans cette maison que vous avez achetée pour y vivre "dans quelques années".
Ne pousse pas ta fille, par ton indifférence à ses ressentis, à aller vivre ailleurs par dépit et par désespoir.
Et non! n'apporte pas de réconfort à un homme juste parce que tu voudrais qu'on le fasse pour toi si tu étais dans une situation similaire. Parce que tu ne sais en réalité pas qui est cet homme, ce qu'il est, de manière intrinsèque.

Essaie de prendre la mesure de la portée de tes actes quand tu refuse d'arrêter d'apporter du réconfort à cet homme qui a essayé de pousser ta fille au meurtre. L'homme à qui tu offre ton altruisme, lui il a demandé à son épouse, qu'il a toujours su fragile psychiquement de le tuer des heures durant, se lamentant sur sa déchéance jusqu'à ce qu'elle semble céder à sa supplique. Et c'est alors qu'elle s'était résolue à le droguer avant d'appeler le SAMU, qu'il a regardé le ramequin de fromage blanc rose fluo assaisonné de sirop de Théralène qu'il lui a dit avec une froideur immonde "T'es vraiment qu'une salope! tu veux me faire crever!" avec un regard plein de haine et de violence calculée.

Aider cet homme à avoir une fin de vie apaisée, dans un appartement où il m'a harcelée et torturée psychologiquement, où je n'ai pas pu vivre pendant 15 mois, alors qu'il m'avait promis qu'il irait en USLD... m'obligeant, moi, a survivre, à vider mes comptes en banque après m'avoir coupés les vivres, c'était une négation de maon statut de victime.
Que mes belles-sœurs s'en occupent, que des associations ou des salariés s'en occupent, oui. Car je suis pour le droit à mourir dans la dignité.

Mais que ma mère lui assure un confort dont il n'a jamais fait cas à mon égard, c'était une sorte de dépossession de ma propre dignité.

Elle ne se rendait évidemment pas compte de ce qu'elle me faisait.

La plupart du temps, je n'y pense pas.

Mais en ces jours-ci, où cette succession qui traîne depuis plus de 9 ans et demi semble sur le point d'être partagée, la blessure se rouvre.

Tout me revient, alors.
Et je suis à nouveau cette gamine perdue au milieu du tumulte de sa mère, qui ne comprends pas ces contradictions dont on la bombarde, alors qu'elle voudrait juste être aimée.