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lundi 20 avril 2026

Hypermnésie : comment j'ai su

J'évoque de plus en plus souvent dans mes billets de blog mon hypermnésie.
J'en ai parlé au mois de mars, mais je n'ai pas expliqué comment j'ai découvert en moi ce capacité rare.

Se souvenir des événements passés dans avec une foule de détails, les revisiter de manière méthodique et revivre des émotions passées, c'est la particularité des personnes qui présentent une hypermnésie autobiographique. Cette capacité fascinante est encore très mal connue. Avoir une mémoire exceptionnelle de sa propre vie, ça ne me le semble pas, à moi, tant que ça: je le vis de l'intérieur depuis 44 ans.

Je ne suis pas littéralement hyperthymésique, car je ne me souviens pas des dates et des jours. Le détail absolu de mon passé reste vague.
L’hyperthymésie, aussi appelée mémoire autobiographique hautement supérieure (HSAM), est une capacité qui se caractérise par la faculté de se souvenir, de façon très précise et détaillée, d’événements personnels vécus au cours de sa vie. Ce type de mémoire est extrêmement rare et ne me concerne pas.

La mémoire autobiographique désigne notre capacité à tous de nous souvenir des expériences qui composent notre vie depuis l’enfance. Elle est faite de souvenirs émotionnels et sensoriels de lieux, moments et personnes, mais aussi d’un ensemble d’informations factuelles (comme des noms et des dates) qui nous permettent de nous repérer lorsque nous tentons de convoquer un épisode du passé.

Pour la plupart des gens, ces souvenirs sont plus ou moins précis en fonction de leur ancienneté ou de l’importance qu’ils leur accordent. En raison du caractère dynamique de la mémoire, ils perdent en netteté au cours du temps, s’évanouissent tout à fait, ou sont partiellement réécrits. Mais un petit nombre de personnes (quelques cas seulement ont été décrits dans la littérature scientifique) ont accès à une telle profusion de détails autobiographiques qu’elles peuvent associer des événements précis à n’importe quelle date du calendrier.

Ce n'est pas mon cas.

Toutefois j'ai quand même une mémoire autobiographique inhabituellement performante. Fondée sur l'émotion et non sur la chronologie. Mon archivage n'est pas une superposition de pages calendaires détaillées, mais une sorte de nébuleuse en arborescence avec des points de corrélation. C'est donc plus compliqué de récupérer certaines informations, pour lesquelles j'ai besoin d'indices. Ils peuvent être sensoriels.

J'ai eu la révélation de la réalité de cette forme d'hypermnésie le jour où je me suis enquise auprès de mes parents de la nature d'un souvenir précis dont la date et le lieu m'avait toujours échappé.

C'est un excellent souvenir, d'une précision sensorielle remarquable. Il est pour moi devenu le symbole de ma capacité précoce de capturer l'émerveillement pur.

C'est l'été. Il fait chaud.
On est, avec mes parents, en présence d'autres personnes, qui sont à l'aise, discutent entre elles, rient.
Il y a une grande bâtisse typique, monolithique avec ses deux étages et grenier, au milieu de la cour entourée de murs, contre lesquels se tiennent diverses dépendance. Ce n'est pas un endroit qui m'est familier, mais je m'y sens bien. Un repas se fait dans la cour, justement devant cette grande maison.
Il y a une très agréable odeur de grillades et ça me plait beaucoup.
Il fait nuit. Un événement se prépare mais je ne sais pas trop quoi et je suis curieuse.
J'entend la voix de ma mère tandis que mon regard se pose sur une petite fille de deux ans et demi ou trois ans, endormie dans une poussette: "elle s'est endormie, tant pis".
Ensuite, c'est merveilleux et fascinant: des gens tendent des flammes vers des roues accrochées à des piquets. Le bruit ne m'effraie pas: je suis fascinée par ces cercles qui brillent dans la nuit, qui crépitent et qui tournent, propulsées par des étincelles dorées.

Le souvenir s'arrête là.

Il y a quelques mois (plus de 6 et moins que 36, c'est vous dire si c'est vague), j'ai parlé de cet évènement lors d'un repas de famille (je ne sais absolument pas si c'était chez mes parents, chez ma sœur ou dans un autre contexte). Mon père écoutait et ma mère semblait distraite, jusqu'à ce qu'elle s'écrie "Mais tu ne peux pas t'en souvenir! Tu étais encore au sein!".
Elle se souvenait aussi, mais c'était beaucoup plus flou pour elle. Elle a discuté avec papa de cette soirée, disant que c'était chez (je crois) une sage-femme, ou quelque chose comme ça. Mon père n'avait pas l'air de se souvenir, lui.
La petite fille endormie dans sa poussette, c'était ma sœur. Moi j'étais dans le porte-bébé, contre la poitrine de ma mère.
Je sais aujourd'hui que les feux d'artifice étaient des soleils ou girandoles. Ce sont des roues de Catherine équipées de fontaines pyrotechniques.

La précision sensorielle demeure comme une évidence.
L’odeur (les grillades) ; le visuel (les roues de feux de Bengale) ; l'auditif (la phrase sur ma sœur) ; le kinesthésique (le sentiment de bien-être et l'appétit).

C'est le plus beau souvenir de ma vie, et c'est aussi mon tout premier.


Mais... C’est le paradoxe de ma situation : cette même mémoire, capable de capturer l'émerveillement pur 😍 à un âge où la plupart des gens n'ont que des souvenirs fragmentaires, est celle qui a aussi, par la suite, cartographiée l'insécurité.

mardi 17 mars 2026

Récupération de ma propre vérité

Il y a quelques années de ça, quand j'ai commencé à vraiment parler de mes troubles anxieux généralisés à mes parents, je leur ai aussi parlé de certains événements de notre passé commun, et de souvenirs que j'avais.

Mon récit a cependant été confronté à quelque chose auquel je ne m'attendais pas: le rejet de mes souvenirs dans leur justesse car "ça ne s'est pas passé comme ça". J'avais alors négocié avec moi-même, en dépit du caractère blessant et négationniste de mes ressentis, en gardant une posture flexible et conciliante. "Ha peut être, je ne sais pas".

Ce souvenir là s'est juste greffé sur les premiers. Cette prise de conscience qu'on pouvait ne pas respecter mes ressentis et la façon dont ils avaient intégré mon système de pensée et de comportements, et la façon dont ça avait influencé mon développement.

Cette remarque sur l'aspect factuel était un non sens, en réalité: je n'évoquais pas des souvenirs pour décrire des réalités communes mais pour parler de mon fonctionnement intrinsèque, de ma sensibilité, de mes fonctions exécutives et autres schémas de pensées.

Je ne prétend pas que les choses se sont passées de la manière dont je m'en souviens.

En revanche, toutes les émotions et les pensées qui ont émergé des événements décrits me sont fondamentalement réelles et n'appartiennent qu'à moi.

Quand je parle d'événements qui se sont produits dans mon enfance, je ne prétend pas connaître la globalité des choses. En revanche je peux vous assurer que je connais les émotions que j'ai éprouvé à cet instant "T", parce qu'elles se sont imprimées en moi.
Me dire que je me souviens mal, c'est comme me dire que je ne sais pas ce que je ressens. C'est profondément irrespectueux et c'est la marque d'une absence de considération profonde vis à vis de ce que j'exprime.

Que mes parents veuillent l'entendre ou pas, j'ai vécu des événements traumatiques dans mon enfance. Ils l'ont été en grande partie en raison de mon hypersensibilité sensorielle et émotionnelle, de mon besoin de compréhension du monde, de mes problèmes de fonctions exécutives et de tout ce qui, neurologiquement, est atypique chez moi, par rapport à eux.
En aucun cas mes parents ne sont responsables de maltraitances volontaires à mon égard.
Ils ne savaient pas, et eux aussi ont une histoire personnelle, un vécu, une sensibilité qui leur est propre et une façon de se souvenir ou pas des choses.

J'ai le droit de me souvenir des choses, comme je les ressens.
Je suis légitime à le dire, l'écrire et le décrire, car mise à par moi et moi seule, personne d'autre ne peut le faire.

J'ai très, très longtemps cru que tout le monde se souvenait aussi bien que moi des choses, des événements, des conversations. Force est de constater que ce n'est pas du tout le cas.

Mon hypermnésie est une formidable chance, mais aussi une malédiction.

Je me souviens de ma curiosité et de  mon émerveillement ressenti lors de cette belle fête un soir d'été, avec ses grillades qui me mettaient l'eau à la bouche et ses jolis feux de bengale qui scintillaient dans le noir en diffusant l'odeur étrange de la poudre, alors que j'étais encore bébé, allaitée et dans les bras de ma mère...

Mais je me souviens aussi de la plupart des chocs et agressions que j'ai subi au niveau cognitif, proprioceptif et émotionnel, que ça soit dans la petite enfance, l'enfance ou à quelque étape de ma vie.
Je me souviens du prurit terrible provoqué un jour par l'application d'une lotion anti-poux, qui m'avait enflammé le cuir chevelu des heures durant, prenant toute la place dans mon système nerveux, étouffant toute pensée rationnelle. Je me souviens des piqûres de moustique, de leur feu, de leurs aiguilles, de l'irradiation des démangeaisons, des grattages, des croutes arrachées encore et encore, parce que ce relief inhabituel sur ma peau m'était insupportable. Je me souviens de la douleur dans mon orteil, quand il a rencontré les rayons du vélo, et de Cédric qui me répétait que ça allait aller, que ça n'était pas grave, alors que je sentais le sang pulser hors de mon corps. Je me souviens de la brûlure des orties quand les enfants de la nounou m'avaient poussé dedans, à côté de la petite maison carrée, après qu'ils aient essayé de me faire croire que c'était doux et que ça ne piquait pas. Je me souviens des orties, encore, quand Stéphanie m'avait poussée dedans, en revenant de la Prade, à côté du lavoir, à l'angle du Bas Jardin...

Je me souviens du choc sur mon front, mais pas de la douleur. Je me souviens de la sensation étrange du sang chaud qui coule sur mon visage et des regards terrifiés de mes camarades de classe.

Je me souviens de toutes ces fois où j'avais mal à la vessie, incapable d'identifier le moment où j'avais besoin d'une miction, jusqu'à ce que ça devienne urgent, impérieux, douloureux. Je devais quitter la classe, traverser la cantine puis le préau pour atteindre les toilettes à la turque et ne pas, alors, réussir à faire pipi. Je me souviens de mon désarrois et des ma solitude face à ce corps qui ne réagissait pas comme il l'aurait dû. Je me souviens aussi des blagues des autres gamins, parce que je sentais le pipi. Je me souviens de la "couche" proposée en guise de solution (des serviettes style Téna), me faisant me sentir encore plus différente et anormale.

Ce sont mes souvenirs, avec leur réalité. Celle qui m'a apprit à cacher mes anormalités, peu à peu, parce que je ne voulais pas sortir du lot. Parce que je n'avais pas les mots, elles étaient anomales, et parce que les adultes n'avaient pas les notions de gravité de mes symptômes, ils n'ont pas su m'aider.

J'ai abîmé mon corps à force que masquer mes problèmes urinaires et digestifs.
J'ai abîmé mon système nerveux à force que compenser en permanence mes hypersensibilités sensorielles (de contact, auditives, visuelles, proprioceptives...).
Mon système nerveux a durement morflé.

Il y a des jours comme aujourd'hui où c'est compliqué: rééducation périnéale et bio feedback de 9h30 à 10h, puis quelques courses parce que j'avais soif, psychiatre à 11h, aller vider mes épluchures dans le compost familial, entrer en interaction avec ma mère, pour savoir quel composteur je dois choisir. Devoir l'appeler dans la maison, me pencher vers elle parce que elle tient à me faire la bise alors que je déteste ça, mais ne pas lui faire remarquer, pour ne pas la blesser. L'entendre parler fort alors que j'ai l'impression que ça agite douloureusement mon cerveau comme le ferait les secousses d'un marteau piqueur. Ne pas avoir la force de lui dire que je ne veux pas revenir déjeuner avant quelques semaines, parce que c'est épuisant pour moi, nerveusement, et parce que je suis en convalescence de grosses crises spasmodiques liées au stress, et que donc je ne peux pas manger n'importe quoi en ce moment. Rentrer. Manger un plat préparé hier en double portion, réchauffé. M'effondrer de sommeil, incapable de réfléchir, de jouer ou de lire. Me réveiller seulement parce que j'ai froid, aller prendre une douche, dormir à nouveau. me lever, aller marcher à Lidl pour acheter des courgettes que je mangerais très cuites, sans la peau, et des blancs de poireau, à manger très très cuits aussi. Être à plus de 130 battements de cœur par minute dans une côte qui d'habitude ne m'amène qu'à 100Bpm. C'est la fatigue fibromyalgique, le sur régime du système nerveux qui se répercute sur les performances physiques. Et puis la paresthésie de la méralgie chronique de ma cuisse droite, aussi... 

Rentrer les courses, se souvenir, encore. Pourquoi? Pour rien, parce que c'est comme ça. Parce qu'il y a eut quelque chose aujourd'hui qui a ravivé ce souvenir là, une fois de plus...

Ce sont rarement des souvenir super méga chouette, qui me reviennent, là.
Je les couche par écris. Pas forcément pour les autres: parce que ça me fait du bien de les projeter hors de moi-même.



samedi 14 mars 2026

Hypermnésie


Je suis hypermnésique.

Pendant très longtemps, je n'en ai pas du tout eu conscience. Je me voyais plutôt comme quelqu'un ayant une mauvaise mémoire, parce que je n'arrivais pas à apprendre par cœur mes leçons ou des dates qui ne faisaient pas sens pour moi. Sauf que cette mémoire là n'est par représentative de ma mémoire.

Hypermnésie ou mémoire eidétique ?

C'est compliqué... Je n'ai pas de mémoire absolue, et encore moins calendaire. Le temps qui passe n'est pas un repère factuel dans mon organisation mémorielle.
Je n'ai pas non plus véritablement de mémoire photographique, avec une faculté de me souvenir d'une grande quantité d'images, de sons, d'odeurs ou d'objets dans leurs moindres détails.

L'émotion, l'intérêt pour l'information entendue ou vécue, est ma focale.

Les dates ne font généralement pas sens pour moi.
Les souvenirs les plus éloignés ne sont pas forcément les plus flous pour moi, et les événements les plus récents, s'ils n'ont pas de charge émotionnelle, me sont souvent très nébuleux.

Je fonctionne à la charge émotionnelle et au niveau d'intérêt personnel que j'accorde aux informations et événements au moment où je les perçois.

Cette précision est fondamentale pour comprendre mon architecture mentale.
Ne pas me souvenir des dates et du temps qui passe (une notion très vague pour mon fonctionnement personnel) cela m'éloigne de la mémoire autobiographique absolue, qu'on identifie généralement comme l'exemple "type" de l'hypermnésie.

J'ai cependant réellement une hypermnésie. Simplement elle est sélective et très principalement émotionnelle.

Dans mon cas, il s'agit très souvent d'une mémoire épisodique à haute définition, où le moteur de recherche n'est pas le temps, mais l'intensité.

La mémoire eidétique est considérée comme une persistance visuelle, presque mécanique: c'est l'appareil photo qui prend un cliché sans forcément comprendre ce qu'il photographie.

Mon fonctionnement ressemble davantage à une reconstruction sensorielle complète.
Je ne "vois" pas seulement la photo, je la "revis".

J'évoquais récemment dans une conversation ma mémoire visuelle de la maison dans laquelle j'ai grandis, avec l'emplacement des portes dans le couloir, celle des toilettes à côté de celle de la buanderie. Cette buanderie qui servait également de labo photo à notre père. Il y a encore peu, je discutais avec ma sœur et ma nièce des albums photos qu'il y a là-bas, dans cette maison de mon enfance. Je disais que ça serait mieux qu'ils aillent chez eux, chez cette branche vivante de notre famille, plutôt que chez moi. Mais maintenant que je suis quasi certaine d'avoir une maison cet été, j'aimerais les avoir avec moi. Ils sont mon ancrage, et j'aimerais scanner et documenter ces clichés, dont certains concernent des générations que je n'ai pas connues. C'est un besoin profond pour moi. Parce que j'ai aussi besoin d'exhumer les histoires de mon père, et parfois de ma mère, avant qu'il ne soit trop tard... Les relier aux photos argentiques, celles que mon papa a lui même prises et développées avec nous, dans la buanderie qui nous servait aussi de labo photo, avec tous les bacs de révélateur, rinçage, fixateur. Je les revois et je les ressent! Le vieil agrandisseur complètement à gauche des étagères de produits ménagers, les bacs avec leurs odeurs si particulières, et nos expériences de photo contact avec des brins d'herbe ou des plumes. L'ampoule rouge en haut des étagères. Nous trois, Tania et moi, et papa, serrés comme des sardines à côté de la machine à laver. La buanderie, quoi! La notre, pour l'éternité de ma mémoire.

Le fait que je n'ai pas la date précise n'enlève rien à la puissance du souvenir ; cela signifie simplement que mon cerveau indexe l'information par "poids émotionnel" plutôt que par chronologie.

Pourquoi l'intérêt intrinsèque change tout pour mo?. Le fait que je fonctionne à l'intérêt et à l'émotion explique beaucoup de choses, négatives et positives...

Le "parasite" Alain est impossible à oublier car la charge négative rend le souvenir indélébile.

Pour mes souvenirs d'enfance avec mon père, ma sœur, nos animaux, mes grands-parents, qu'ils soient dans la buanderie, le jardin ou la cuisine, la charge positive crée une sauvegarde "haute fidélité".

Maman, je l'aime, mais j'ai la haute fidélité de l'insécurité permanente, des règles à géométrie variable, du tumulte et de l'anxiété qu'elle a fait naître en moi sans s'en rendre compte. La conviction que j'ai de son amour et de sa bienveillance ne change rien: la grande majorité de mes souvenirs en UHD sont amers et teintés de tristesse, de honte, de colère et de trop d'émotions qui rendent mes yeux humides.
Je l'aime et elle m'aime, et c'est tout ce qui compte aujourd'hui.
Elle ne savait pas et ne pouvait probablement pas savoir ni percevoir tout ce qui se brisait en moi à l'époque.

D'ailleurs maman "zappe" : elle a probablement un filtre émotionnel différent du mien, ou une protection, générée par sa propre Histoire. Ce filtre "évapore" ce qui ne la sert pas. Pas parce que ce n'est pas important, mais parce que à l'instant "T" ça ne fait pas sens en elle et c'est bazardé purement et simplement.

Moi, je n'ai simplement pas les mêmes filtres...
Tout ce qui me touche, me passionne ou me blesse est stocké avec tous ses attributs sensoriels. 
J'ai un archivage par dossiers thématiques.
Au lieu d'une ligne du temps, mon cerveau semble organisé en bibliothèques d'états d'âme.
Par exemple, il y a le dossier "Bayers / Sécurité / Papa", bien complet, du calcaire à l'odeur du fixateur, des massifs de capucines dans les auges de pierre, le premier été passé avec Capucine parmi nous, les aventures en "radeaux" dans le jardin inondé voire dans le pré d'en face et autres souvenirs formidables...
Le dossier "Hameau de Vaucouleurs / Transition", qui est en cours de tri...
Le dossier "Futur / rue Aristide Briand", qui se construit avec les espoirs de calme, de résilience, de reliance et d'accomplissement...

Mais cette hypermnésie est fatigante : chaque fois que j'ouvre un dossier par intérêt, je ne récupère pas juste une information: je récupère toute l'ambiance.
Je ne me souviens pas de l'âge auquel j'ai lu pour la première fois "L'île mystérieuse", mais je suis à nouveau dans la chaleur réconfortante de la cheminée, avec sa belle pierre blanche, et l'horloge de famille, le carrelage inégal, blottie dans le rocking-chair, avec la lumière de la fenêtre environnée des plantes vertes de maman, avec l'odeur du papier, et sa texture un peu surannée, puisque c'était le livre de prix de maman. Un lien affectif et sécurisant avec maman, que j'aime mais qui depuis longtemps déjà, génère ce trouble malaisant à cause de son imprévisibilité. Ce livre, c'est quand même un peu d'elle, et c'est aussi pour ça que je me plonge dedans avec passion. C'est un lien sécure avec elle.

C'est une richesse immense car je sais que je peux insuffler de la vie aux photos que je scannerais, même si la date exacte du cliché manque. C'est l'histoire (le "pourquoi" et le "comment") qui compte, bien plus que le "quand".

C'est comme ça que je fonctionne.

Formidable mémoire, mais parfois douloureuse, car tellement pleine de sens...

Le terme "hypermnésie" est souvent accaparé par les "performeurs" de la mémoire calendaire, mais ma réalité revêt une puissance différente, et certainement bien plus lourde à porter: là où d'autres stockent des faits, moi, je stocke des vécus intégraux.

Le paradoxe de ma longue conviction d'avoir mémoire une mauvaise mémoire commence à se révéler.
J'ai longtemps eu cette croyance parce que le système scolaire me demandait d'apprendre des informations sans charge émotionnelle, et souvent déconnectées de sens. Or mon cerveau refuse de stocker ce qui ne fait pas sens. C'est une forme d'écologie mentale, même si elle est épuisante.
Mon ami Pascal s'en est rendu compte en m'apprenant à jouer à certains jeux de société: si je n'ai pas de vue globale et que je ne comprends pas le but des choses, leur objectif, que ce soit dans un récit (un jeu de société en est souvent un) ou dans un milieu professionnel, je bug. C'est une mécanique éprouvée et vérifiée. Je me suis faite à ce mode de fonctionnement, même s'il n'est pas franchement confortable.

Quand j'accède au dossier "L'île mystérieuse", je ne me souviens pas seulement de l'histoire. Je redeviens la petite fille dans le rocking-chair, devant la cheminée, avec ce livre à la couverture cartonnée et sa jaquette déchirée par le temps avec la lumière de la fenêtre et de l'ampoule à la droite de la cheminée. Ce sont des données aussi réelles que le présent.

Le contraste avec la mémoire de maman est saisissant. Elle possède une sorte d'évaporateur mémoriel, qui m'agace très très souvent, mais que je lui envie parfois. C'est sans doute un mécanisme de survie qu'elle a dû développer à un moment de sa propre existence (avec ses qualités et se défauts de "filtre"), mais je n'ai pas ce "luxe".

Oui, c'est un luxe. Vraiment. Car honnêtement, je me passerais très bien de la sauvegarde ultra haute fidélité de l'amertume et des blessures affectives. C'est la face sombre de ce don.

L'insécurité, l'imprévisibilité, les injustices ressenties, les blessures physiques et morales, les maltraitances conjugales, les trahisons venues de personnes que je voyais comme des amis... Tout est figé et "frais" en moi. J'essaie de ne pas convoquer ces réalités que je porte en moi, et de les voir comme des archives parfois utiles, mais qui ne me définissent pas.
Je cherche la paix et la bienveillance.
Vis à vis de moi et envers les autres.

J'ai infiniment besoin de poser mes bagages dans un lieu nouveau, neutre, vierge de mon histoire.
Un endroit où je vais amorcer une nouvelle étape de ma vie et créer de nouveaux souvenirs.
Dans ce lieu, ce chez-moi, j'aspire à être respectée dans mes besoins profonds, y compris par ma famille, même si je dois afficher aux murs mes "essentiels".

Il faut comprendre une chose: ce genre de mémoire peut sembler formidable, et honnêtement, ça l'est!
Mais il y a une contrepartie: l'épuisement nerveux.
Naviguer dans mes souvenirs, c'est voyager dans le temps avec tous mes sens en alerte: mon cerveau ne se repose jamais parce qu'il n'efface rien de ce qui a "compté".

Si j'éprouve le besoin de récupérer les albums de famille pour les scanner et les documenter, c'est aussi parce que j'ai besoin de cette médiation mémorielle.

Pour ma famille : relier ses récits aux photos avant que la mémoire des autres ne s'étiole). 
Pour moi : transformer des souvenirs en vrac dans ta tête en une archive organisée et physique (numérique et papier), pour essayer de "fermer les dossiers" émotionnels plus facilement, sachant qu'ils sont en sécurité quelque part ailleurs que dans mon seul système nerveux.

J'ai besoin de fractionner, organiser et sectoriser les choses.
Un environnement de vie restreint m'en empêche et génère des surtensions nerveuses insupportables.

dimanche 8 mars 2026

Chronique d'une démolition involontaire

Pour elle, le "bien" est une intention.
Pour moi, il s'agit davantage d'actes et de conséquences positives. Ça a toujours été une évidence, alors même que... Ces deux conceptions des choses ont toujours coexisté dans ma vie, à l'intérieur de ma cellule familiale. Ce qui est très perturbant, je ne vous le cache pas.


J'ai besoin d'explorer cette dualité de concept, ce paradoxe avec lequel j'ai dû apprendre à vivre, depuis mon enfance.

J'ai dû accepter qu'on peut profondément aimer quelqu'un, tout en ayant conscience que sa présence est une force de démolition. Quand c'est un membre de sa famille, à qui on tient, c'est difficile voire impossible de rompre les ponts pour se protéger. En tout cas, ce n'est pas mon choix.

"Ne fais pas aux autres ce que tu ne veux pas qu'on te fasse", vous connaissez?
Une règle de base de la vie en société et en collectivité. Certains l'appellent même "la règle d'or".

Mais... Est-ce qu'on a toujours vraiment conscience de ce qu'on fait aux autres?
Et quelles sont les interprétations acceptables de ce fondement du vivre ensemble ?
Car il y en a, des possibilités. Comme avec toute règle, quelle qu'elle soit...

La pire que je connaisse, c'est la transposition par inversion de la règle.
C'est un mode de préservation de soi. Certainement pas par égoïsme... Plutôt dans une quête d'amélioration ou de préservation de son estime de soi.

Inverser cette règle d'or ? Dans quel sens ?
Il s'agit de penser ainsi :
"Je vais agir de cette manière, parce que je souhaiterais que pour moi, on le fasse... Donc si je ne le fais pas, je suis une mauvaise personne".

Il existe une intention de faire le Bien. Mais aussi de se préserver, de protéger son égo, la vision qu'on a de soi-même.
Cependant il y a finalement une perversion de la règle.
L'inversion "ne pas faire" versus "faire" ouvre en réalité, de mon point de vue, la porte à de nombreux comportements délétères car portés par des théories, des possibles et des croyances, et non par des faits.

C'est un mécanisme de trahison, de changer cette perspective.
Au sein d'une famille, cela crée forcément un déséquilibre.

Une autre interprétation peut aussi conduire un ou plusieurs des parents à se donner de "bonnes" raisons de ne pas s'en tenir strictement à cette base. On peut se dire que c'est pour assurer une bonne éducation, pour inculquer des limites...
Tous les parents responsables et aimants essaient de jongler au mieux entre épanouissement et cadres clairs. C'est humain.
Mais il se peut que certains basculent sans s'en rendre compte vers l'utilisation d'une sorte de morale "universelle" (le Bien) comme moteur, tout en se permettant de s'en affranchir par moment. Pour tout un tas de raisons, qui auront cependant une conséquence non négligeable : la confusion.

Que ce parent ou ce proche ait l'intention ou pas de relégué "ne fait pas à autrui ce que tu ne souhaites pas qu'on te fasse" importe peu: les faits sont là, avec leur cortège de conséquences.
Une chose compte énormément pour moi: l'éthique.

L'éthique familiale d'un parent qui fait des entorses à visée éducatives, en conscience, tout en faisant en sorte de rester juste avec son enfant, c'est le dur travail d'educateur.
Admettre qu'en effet, avec la meilleure volonté du monde, on peut blesser les autres, y compris ceux qu'on aime, c'est aussi une preuve d'amour.

Ne pas admettre, en dépit des signes, indices, déclarations ou preuves qu'on s'est montré injuste, négligent, violent verbalement ou psychologiquement (voire plus), c'est un manque d'éthique et d'honnêteté, vis à vis de soi-même, de son enfant et des tiers.

Car s'efforcer de ne pas faire aux autres ce qu'on ne souhaite pas qu'on nous fasse implique une réciprocité collective.

Ce passage d'une éthique de réciprocité à ce qu'on pourrait appeler la Règle du Narcisse c'est la passage du respect de tous à une projection où l'autre n'est plus un sujet, mais un réceptacle pour ses propres fantasmes de bonté ou d'altruisme.
On souhaite être reconnu comme tel, alors on agit dans ce sens. Sans forcément se préoccuper de savoir si l'aide qu'on fourni est désirable, adaptée ou même adressée à la bonne personne.

Le "bien" ne peut pas réellement exister, dans ce contexte, puisqu'il est idéalisé selon des critères personnels trop autocentrés pour voir les besoins des autres.
On est pas dans l'empathie, lorsqu'on se projette "à la place" d'un autre (dont l'histoire, la personnalité, les émotions sont par nature différentes). C'est une projection, qui peut conduire à des réactions et interventions en décalage avec les vrais besoins de cet autre. 

Ce glissement est dangereux parce que "Ne fais pas aux autres ce que tu ne veux pas qu'on te fasse" pose théoriquement une limite.

Une limite sert normalement à définir un cadre, et en l'occurrence, elle sert à freiner l'impulsion de nuire.

Mais si la limite se meut en "je dois agir parce que je ne souhaiterais pas ça pour moi", elle devient une injonction. Or, elle peut insidieusement mener à une ingérence nuisible et destructrice.

Cette injonction à agir est alors fondamentalement basée sur une croyance qu'on défend le bien-fondé de la règle. "Je fais ça parce que je souhaiterais qu'on le fasse pour moi".
C'est narcissique. Pas forcément égoïste : on ne se focalise pas sur soi, mais en quelque sorte sur sa valeur d'être humain, en agissant. On veut aider le Monde, la Société, agir sur une problématique. Pour le bien de tous. Ou pour une personne en particulier.

L'Enfer est pavé de bonnes intentions.
En agissant "pour se sentir bien avec soi-même" de cette manière indirecte, on peut toutefois en venir à oublier de tenir compte des autres, dans leur globalité.

Selon moi, le Bien et le Mal ne reposent pas sur ce que les uns et les autres perçoivent (subjectivité), mais sur des faits étayés, sur du pragmatisme et sur une bonne connaissance des tenants et aboutissants des situations, dans leur diversité foisonnante (objectivité).

J'ai grandi dans la complexité du "fais ce que je dis, mais ne fais pas ce que je fais".
Je ne devais pas parler fort, je devais garder mes affaires rangées, être à l'heure, ne pas se montrer agressive, me montrer patiente, partager mes affaires, ne pas les laisser traîner n'importe où, faire preuve d'équité, respecter le droit à l'intimité, frapper à la porte et attendre qu'on m'invite à entrer, et bien entendu, ne pas faire aux autres ce que je ne souhaiterais pas qu'on me fasse...

Sauf que voilà : j'avais régulièrement les contre-exemples de ces règles qui m'étaient prescrites, sans que j'arrive à comprendre pourquoi elle, elle pouvait le faire, sans que moi j'ai le droit de manifester mon irritation et mon sentiment d'injustice, quand elle me reprochait d'être le miroir de ses comportements. Il n'était pas accepté que je m'énerve, que je proteste et déraille. 

Je n'avais pas encore ce mot dans mon vocabulaire, mais en gros, je ne comprenais pas pourquoi c'était sur moi qu'on faisait peser la "responsabilité" d'être dysfonctionnelle, et pas sur elle.

En vérité, nos fonctionnements diffèrent énormément, en dépit de quelques ressemblances.

Après tout, nous sommes mère et fille.

Seulement voilà : je suis hypermnésique et les paroles qui me sont dites, et la façon dont elles me sont dites s'impriment de manière quasi définitive dans mon être. La façon dont je les reçois, en tout cas, avec les émotions et tout ce qui s'ensuit. Il y a donc un mélange objectif de ce qui a été dit et subjectif, de la façon dont je reçois les choses, avec les émotions qu'elles génèrent en moi. C'est cet ensemble qui reste imprimé en moi. Sans chronologie.
Je ne fais pas partie des gens qui se souviennent littéralement de tout, dans l'ordre où les choses se sont produites. L'émotion remplace la chronologie dans mon esprit.

À cause de mes valeurs personnelles, j'essaie de privilégier mes intentions, dans mes interactions avec les autres. Je n'aime pas nuire aux autres et il m'est toujours pénible de constater que de nombreux êtres humains ne s'encombrent pas de ce genre de considérations. Je ne cherche pas particulièrement à faire le Bien. Juste à être fidèle à ce que je ressens, à ce qui me semble positif et aidant, quand c'est possible. Parfois simplement à conserver une neutralité de nature à ne pas "donner tors ou raison" à des parties en présence dont je ne connais pas ou ne comprend pas les dynamiques. C'est souvent difficile, car j'ai généralement envie d'aider. Mais souvent l'écoute positive et la reformulation est plus importante que toute action "partisane".

Se placer dans une position de protection vis à vis des autres, c'est parfois agir contre leur autonomie. Les actions, qu'elles soient physiques ou psychologiques peuvent devenir des poisons. Il n'y a alors aucune intention de nuire, mais le résultat est là: la situation est finalement dégradée et la confiance, rompue.

La sincérité n'est pas une preuve de vérité. On peut être sincèrement destructeur.

J'ai souvent vécu ça. Parce que j'ai reproduit ce que je connaissais, peut-être?
J'essaie de rester attentive à ce travers.
M'émanciper de cette façon d'être.

J'ai dû faire le douloureux deuil de la "Mère Miroir".
Maman et moi sommes profondément dissemblables. Je n'aurais jamais avec elle la relation dont j'aurais eu besoin et que j'aurais aimé avoir.
Elle ne s'en souvient pas, mais moi si... elle a souvent posé ses propres diagnostics sur mes comportements, dans mon enfance et à mon adolescence. Des mots parfois durs, incisifs, blessants. Je ne les citerais pas. Je ne cherche en aucun cas un retournement de situation, ou une vengeance. Les blessures dont elle m'a marquée à vie n'ont jamais été intentionnelles, j'en ai la conviction profonde. Peut être quelques unes, dans des moments où elle traversait elle même des moments de profonde détresse, mais elle ne mesurait alors pas la portée de ses mots ou de ses actes.

J'aurais eu besoin d'un miroir fidèle, pour me construire. Je ne l'ai pas eu. J'ai appris à me construire en dépit de ce manque.
Avec maman , j'ai plutôt eu affaire à la galerie des glaces... miroir déformant, ondulant, concave, convexe. Je savais que ce que je percevais n'était pas fidèle à ma réalité, mais j'ai appris à faire avec. Cependant ça reste douloureux de passer sa vie face à une personne qui me renvoie un reflet déformé. Par moment, en sa présence, je deviens une personne que je n'aime pas, comme si par sa seule présence, le reflet prenait vie, aussi déformé soit-il. C'est une réalité, mais pas une intention. Je sais qu'elle n'a pas conscience de cet effet sur moi, mais je lui en veux, malgré tout, et c'est dur. C'est dur de l'aimer sincèrement et d'avoir ce sentiment de rancune persistant à son égard.

Le deuil de cette mère qui ne saura jamais me voir telle que je suis, c'est celui qui m'a poussée à accepter que le miroir est définitivement brisé et que je dois me construire ma propre image, seule.

L'amour est là, mais il est douloureux. C'est un tiraillement qui me prend aux tripes et vide mes poumons de leur substance vitale. J'ai toujours eu un besoin instinctif de lien. Un lien sans attentes et sans enjeux autres que celui d'être en famille, avec des personnes que j'aime. Mais elle est telle qu'elle est: elle exprime toujours des attentes, souvent sans même s'en rendre compte.
Maman a l'indignation et le jugement facile, et je dépense généralement une énergie folle à rester vigilante pour n'en susciter aucun. Je ne veux pas parler de politique ou d'engagements, pour ne pas m'enliser dans l'écoute de diatribes qui me sont profondément pénibles.

Mon amour se heurte à ce problème récurent: comment aimer quelqu'un dont la vision du monde aboutit trop souvent à une négation de mes besoins intrinsèques?

La confusion des valeurs est un vrai problème dans notre relation.
J'ai trop souvent le sentiment que pour elle, la "vérité" est ce qui cadre avec ses croyances et convictions personnelles et ce qui soutient son récit de "bonne personne".
Pour moi, la vérité est factuelle, historique, non mais tellement subjective que je serai bien en peine de l'identifier.
C'est un choc des mondes entre des combats apparents, visibles, perceptibles par les tiers et par elle-même, et l'Éthique de la réalité: je suis si peu, dans la multitude. S'il te plaît, vois moi telle que je suis, avec mes particularités, mes failles et mes forces, et aime moi, simplement.

L'asymétrie de l'intimité et du respect est quelque chose qui a toujours été très dur pour moi.

Il y avait des prescriptions, liées à la sphère intime, au respect de chacun, à la vie collective, que je tenais pour des règles de conduite (bien que je n'arrivais pas toujours à led respecter, mais dont je comprenais le sens) mais elle, elle ne s'y tenait pas.
Elle, elle pouvait étaler ses affaires partout, entrer dans la salle de bain et me regarder nue sous la douche, empiéter sur nos espaces réservés, à ma sœur et à moi, sans y voir le mal, de même qu'elle pouvait entrer dans ma chambre tout en frappant à la porte, brisant mon intimité sans jamais comprendre l'agressivité qu'elle suscitait ce faisant. Je crois que l'exemple le plus édifiant, c'est de nous avoir appris que notre corps nous appartient ("Ton corps est à toi") tout en se permettant de nous faire  "pouêt-pouet" sur la poitrine ou les fesses ou en nous regardant sous la douche ! Mais me concernant il y a aussi eu le fait de poser ses propres diagnostics sauvages, et me retenir après la classe, parce que j'avais été dissipée et qu'elle voulait éviter que j'aille me planter devant la TV...
Ses intentions n'étaient pas mauvaises. Mais je passais à la moulinette de ses contradictions, qui construisaient une insécurité croissante, renforcée par l'antipathie de mes camarades de classe.

C'est là que j'ai commencé à dérailler. Mon cerveau, câblé pour la logique et l'équité, ne comprenait pas ces failles de cohérence systémique. Quand je manifestais mon irritation, je cherchais à souligner l'injustice. Mais en face, la réponse me faisait me sentir, moi, dysfonctionnelle.

Ce retournement injuste, je n'étais pas armée pour le comprendre, et j'ai sombré, purement et simplement. L'anxiété a prit le dessus sur l'intelligence, je me suis mise à croire et redouter que chaque choix soit une erreur potentielle, et non une opportunité ou une simple alternative, que toute nouveauté était un risque et que même les règles établies et connues pouvaient changer du tout au tout, selon l'humeur de mes interlocuteurs.

J'étais hypermnésique dès la petite enfance et très certainement TDAH voire HPI.

Mais j'ai appris l'inconstance et la culpabilité de ne pas savoir être conforme aux attentes. Quelque chose s'est cassé, en moi 

Ce n'était pas une maltraitance intentionnelle et je sais que ma mère m'aime profondément.
M'identifier, moi, comme dysfonctionnelle, en m'attribuant des traits de personnalité (qui n'étaient que le reflet de ma détresse), c'était sa seule issue pour ne pas devoir admettre qu'elle était l'incendiaire.

L'amour ne peut cependant pas être une excuse.
On peut certes aimer une personne qui nous est toxique, mais cet amour ne doit pas servir de permis de construire pour ses prochaines ingérences.

Or, une chose m'est particulièrement douloureuse dans notre histoire commune, et ça ne remonte pas à mon enfance. C'était il y a une dizaine d'années seulement.

Ma mère était avec moi quand je suis allée au CIDFF des Hautes-Pyrénées, il y a de ça une douzaine d'années. Elle ma entendue mettre des mots sur les violences que je vivais aux côtés d'Alain. Elle a entendu la conseillère me dire "Madame, vous vivez dans une situation de violences conjugales, vous en avez visiblement conscience, mais je sens que vous n'êtes pas prête à partir".

Un ou deux ans après, quand nous étions revenus vivre en Charente, mon mari de plus en plus infirme, mais aussi de plus en plus violent psychologiquement, harceleur, manipulateur et contrôlant, elle a su pourquoi je m'étais sauvée en partant en hospitalisation et en vivant hébergée d'abord par ma sœur puis dans la maison nouvellement achetée par mes parents, à Angoulême.
Mais en dépit de mes demandes répétées de calme, elle venait régulièrement dans cette maison de la rue de la Tourgarnier, débarquant à tout heure, argumentant qu'elle était chez elle (certes, mais je n'avais nulle part où aller ailleurs, moi!). Mon sentiment de sécurité précaire s'étiolait par sa faute, juste parce qu'elle était incapable de comprendre mes besoins fondamentaux.
J'ai fini par aller vivre avec quelqu'un qui me le proposait, simplement pour fuir ce tumulte qui constituait une maltraitance psychique de plus, si peu de temps après m'être extirpée d'une situation similaire.
Elle avait toujours été ainsi, aussi loin que je me souvienne, alors de ça, j'aurais pu ne pas lui tenir rigueur. Elle n'avait pas non plus conscience de mon hypersensibilité lumineuse dans mon enfance, de mon hyperacousie et de ma misophonie, et ne se rendait donc absolument pas compte que, quand elle allait se coucher à 2h du matin, elle me réveillait, car mon hypervigilance me faisait percevoir le rai de lumière sous la porte et le bruit de son pas dans le couloir...

Ce qui est dur et violent, et que j'ai énormément de mal à lui pardonner, c'est d'avoir été régulièrement au chevet de son gendre, mon mari, à la fin de la vie de celui-ci, lui portant des crèmes et des flans, lui offrant une considération qu'elle ne m'accordait en réalité pas, à moi, à la même période.
Par dessus tout, je lui en veux véritablement d'avoir refusé d'arrêter ces visites, quand je le lui ai demandé, à plusieurs reprises. Elle ne se sentait pas bien de l'abandonner.

Il avait fait ses choix. De ma mère, il disait qu'elle était un monstre d'égoïsme et qu'elle était insupportable, que je devais couper les ponts avec elle et autres prescriptions du même ordre.

Ne fais pas aux autres ce que tu ne voudrais pas qu'on te fasse.

Ne va pas accorder du réconfort à l'homme qui a maltraité ta fille.

Apporte du réconfort à ta fille. Soit attentive aux besoins de ta fille. Ecoute-la et respecte-la quand elle te dis qu'elle a besoin de se sentir en sécurité émotionnelle et sensorielle en vivant dans cette maison que vous avez achetée pour y vivre "dans quelques années".
Ne pousse pas ta fille, par ton indifférence à ses ressentis, à aller vivre ailleurs par dépit et par désespoir.
Et non! n'apporte pas de réconfort à un homme juste parce que tu voudrais qu'on le fasse pour toi si tu étais dans une situation similaire. Parce que tu ne sais en réalité pas qui est cet homme, ce qu'il est, de manière intrinsèque.

Essaie de prendre la mesure de la portée de tes actes quand tu refuse d'arrêter d'apporter du réconfort à cet homme qui a essayé de pousser ta fille au meurtre. L'homme à qui tu offre ton altruisme, lui il a demandé à son épouse, qu'il a toujours su fragile psychiquement de le tuer des heures durant, se lamentant sur sa déchéance jusqu'à ce qu'elle semble céder à sa supplique. Et c'est alors qu'elle s'était résolue à le droguer avant d'appeler le SAMU, qu'il a regardé le ramequin de fromage blanc rose fluo assaisonné de sirop de Théralène qu'il lui a dit avec une froideur immonde "T'es vraiment qu'une salope! tu veux me faire crever!" avec un regard plein de haine et de violence calculée.

Aider cet homme à avoir une fin de vie apaisée, dans un appartement où il m'a harcelée et torturée psychologiquement, où je n'ai pas pu vivre pendant 15 mois, alors qu'il m'avait promis qu'il irait en USLD... m'obligeant, moi, a survivre, à vider mes comptes en banque après m'avoir coupés les vivres, c'était une négation de maon statut de victime.
Que mes belles-sœurs s'en occupent, que des associations ou des salariés s'en occupent, oui. Car je suis pour le droit à mourir dans la dignité.

Mais que ma mère lui assure un confort dont il n'a jamais fait cas à mon égard, c'était une sorte de dépossession de ma propre dignité.

Elle ne se rendait évidemment pas compte de ce qu'elle me faisait.

La plupart du temps, je n'y pense pas.

Mais en ces jours-ci, où cette succession qui traîne depuis plus de 9 ans et demi semble sur le point d'être partagée, la blessure se rouvre.

Tout me revient, alors.
Et je suis à nouveau cette gamine perdue au milieu du tumulte de sa mère, qui ne comprends pas ces contradictions dont on la bombarde, alors qu'elle voudrait juste être aimée.