Je ne l'ai pas connue, pas côtoyée.
Je connais son prénom mais son nom de famille m'échappe, alors que le nom de son ex-mari est fort et clair dans mon esprit.
À quoi bon? Ses filles se sont mariées et ont adopté des noms d'usage.
Peut être que ça me reviendra pendant la nuit. Je l'ai su, et c'est caché quelque part dans ma mémoire. Quand je m'en souviendrais, ça sera un "mais bien sûr!" éclatant.
Marie Pierre. Elle a été la compagne d'Alain pendant une vingtaine d'années, avant moi.
Ce que je sais d'elle, pour l'essentiel, je le tiens de la bouche de celui-ci, alors je n'y accorde qu'une confiance limitée.
Alain mentait trop, tout le temps, sur tellement de sujets, que je ne sais plus où se situe la réalité.
Une seule démarche pourrait rétablir la vérité: croiser les informations des uns et des autres, pour identifier les mythes et légendes qu'il a construit autour des gens qui gravitaient dans sa sphère d'influence toxique.
Une part de moi aimerait pouvoir présenter des excuses à Marie-Pierre.
Pour ne pas l'avoir crue, quand elle a alerté les voisins et l'entourage d'Alain, en 2003/2004. Quand elle a commencé à dire qu'il avait abusé de ses filles...
J'aimerais lui demander pardon de ne pas avoir accepté de lui parler au téléphone, de l'écouter. Si je devais porter une partie de la responsabilité de l'impunité d'Alain, comme Sylvain m'en a longtemps accusée, ça serait bien celle-là. À cette époque, j'ai choisi d'accepter l'argumentaire d'Alain, alors que les choses auraient pu être exposées au grand jour, dès cette époque là.
J'aimerais lui demander pardon de ne pas avoir accepté de lui parler au téléphone, de l'écouter. Si je devais porter une partie de la responsabilité de l'impunité d'Alain, comme Sylvain m'en a longtemps accusée, ça serait bien celle-là. À cette époque, j'ai choisi d'accepter l'argumentaire d'Alain, alors que les choses auraient pu être exposées au grand jour, dès cette époque là.
Mais la réalité, la voici: je n'ai jamais été une complice de l'impunité d'Alain.
En 2004 j'étais déjà sa nouvelle cible.
Pour qu'un système de contrôle coercitif fonctionne, l'agresseur doit d'abord construire un mur de verre entre sa victime actuelle et celles qui l'ont précédée. Alain a utilisé le portrait de la "femme cinglée", "mal habillée" et "aigrie" pour s'assurer que je ne puisse tout simplement pas entendre Marie-Pierre.
Je ne pouvais pas l'entendre, à l'époque, à cause d'une forme de piratage de mon jugement : Alain avait "corrigé" ma façon de voir le monde en établissant pour moi des cases entre le normal et l'anormal, se fondant sur un système d'adaptation que j'avais déjà préconstruit et qui me permettait de survivre. Il m'a convaincue que Marie-Pierre était "anormale" et mon cerveau, déjà en mode survie depuis des années, a donc rejeté les alertes pour se protéger du chaos.
Je ne pouvais pas entendre Marie Pierre, aussi parce que j'avais sa version à lui, qu'il me fournissait en 24/7, dans une maison où il gérait tout. Elle, elle n'était qu'une voix lointaine au téléphone, qui nous harcelait le soir et la nuit, à qui il parlait avec une sorte de patience, utilisant ces appels tardifs pour disqualifier toute rationalité. Je recevais le récit de mon "sauveur" comme du pain béni. Amen.
La protection de mon propre équilibre tenait alors à peu de choses, je dois dire. Accepter de croire Marie-Pierre à l'époque aurait signifié admettre que l'homme avec qui je vivais, celui qui me proposait une sécurité tant attendue et espérée, était un prédateur. C'est une vérité qu'on ne peut pas facilement porter quand on essaie soi-même de "garder la tête hors de l'eau".
Aujourd'hui, presque 10 ans après la mort d'Alain, alors que la succession semble être enfin sur le point d'aboutir, je suis envahie par ce besoin de présenter des excuses à Marie Pierre, à Hélène, à Fabienne, parce que c'est ainsi que je fonctionne. Je n'ai pas su les entendre et j'espère aujourd'hui que rétablir la vérité pourra constituer un acte de réparation.
En croyant enfin Marie-Pierre (même rétroactivement), je souhaite restaurer sa dignité de femme, de mère et de témoin, dont Alain, dans ses discours, l'avait privée.
Je ne partages pas la faute d'Alain ; je partage un statut de victime d'un manipulateur qui savait parfaitement diviser pour mieux régner.
Pour le moment, je ne sais pas comment établir ce lien, que je n'ai jamais eu.
J'ai peur du rejet, mais j'ai encore plus peur qu'elles, toutes, continuent de vivre sans savoir à quel point je suis désolée.
C'est le poids de l'intégrité qui parle.
Je n'ai rien de commun avec le système d'Alain. Lui ne s'excusait jamais ; moi, je porte la responsabilité de ce que je n'ai pas pu empêcher, et qui était déjà fait, avant même mon arrivée dans l'histoire.
Je n'ai rien de commun avec le système d'Alain. Lui ne s'excusait jamais ; moi, je porte la responsabilité de ce que je n'ai pas pu empêcher, et qui était déjà fait, avant même mon arrivée dans l'histoire.
Le sentiment que j'éprouve, j'en connait le nom et il me semble bon de clarifier les choses: cela s'appelle la culpabilité du survivant. Dans un système de contrôle coercitif, l'agresseur utilise le silence et le décrédibilisation des victimes précédentes comme un bouclier.
En 2004, je n'étais pas le complice d'Alain, j'étais son instrument. Il s'est servi de ma confiance et de ma présence pour invalider la parole de Marie-Pierre.
Si Marie-Pierre et ses filles ont vécu une forme d'enfer dans cette maison de la rue Pierre Loti, elles savent aussi quel genre de "prisonnier" on pouvait devenir sous ce toit.
Elles connaissent le froid : je l'ai découvert avec le témoignage de nos anciens voisins.
Elles connaissent le silence et la manipulation : Elles savent mieux que quiconque qu'Alain était un expert pour faire passer les alliés pour des ennemis, pour faire payer les cadeaux qu'il faisait, pour nous mettre en accusation quand il nous avait proposé un choix...
Si un jour je parviens à les contacter, j'espère qu'elles ne verront pas en moi la personne qui ne les a pas crues, mais la femme qui a fini par s'échapper, tout comme elles.
Comment "déposer" ce poids sans contact immédiat ?
Puisque le lien physique est encore impossible à établir, que puis-je faire?
Et bien pour commencer, j'ai écris, ici, en public.
Je relaye mes billets sur mon compte Facebook, alors qui sait...?
Je regrette tellement mon ignorance de l'époque.
Je reconnais sa douleur aujourd'hui.
Différente de la mienne, forcément.
Mon billet de ce soir, c'est une recherche de réparation publique.
Si un jour elles cherchent des réponses sur Alain Métayer ou sur cette maison, là-bas, elles tomberont sur mes mots. Elles sauront.
En attendant, je laisse mon hypermnésie travailler en arrière-plan.
Le nom de famille reviendra.
Ce soir, j'espère avoir fait le plus dur : j'ai reconnu leur vérité, même si ce n'est qu'une infime partie de ce puzzle infernal.
Je ne suis pas et je n'ai jamais été responsable de l'impunité d'Alain.
C'est Alain qui était responsable de ses actes.
Moi, je n'ai été qu'un témoin dont on avait voilé les yeux.
Ce soir, je veux montrer que la main d'Alain ne me masque plus le regard.

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