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mardi 12 mai 2026

Tumeur

Il y a un moment, c'est venu tout seul.
Une comparaison terrible.
Pour décrire ce que je ressens face à ce monceau d'incohérences...
J'avais déjà réalisé que ce n'est pas en changeant de moule qu'on fait mieux que les autres.
Ne pas chercher à élever ses enfants pour qu'ils soient conformes à un certain stéréotype, c'est une chose. Mais il faut avoir conscience qu'il existe une différence entre laisser l'enfant s'épanouir librement et le guider dans une autre direction que les autres... C'est celle d'un pâton qu'on laisse pousser librement, après l'avoir formé par des replis qui vont lui assurer une base solide, et choisir un moule plus grand ou plus original que ceux que les autres artisans utilisent.
L'anticonformisme peut être un moule comme un autre, qui ne donne qu'une illusion de liberté.
Mais l'originalité ce n'est pas de la liberté pour autant.
Un moule reste un moule.
Face à ce constat, cette prise de conscience, une autre a émergé.

Ses fameux "systèmes", qui sont sensés apporter des améliorations à son quotidien, mais qui se cumulent, se superposent, s'englobent et s'interposent, pour finir par dévorer l'espace libre, et finissent par se parasiter les uns les autres et parasiter jusqu'au fonctionnement de son entourage.

Ces systèmes qui sont sensés améliorer le quotidien, mais qui deviennent des tumeurs dans celui-ci, entravant les libertés et les besoins des autres, parce que l'autrice de tous ces bidouillages imbriqués et parallèles ne voit qui finalement pas que tout ça n'est adapté qu'à elle. De manière très imparfaite, d'ailleurs.

Tout m'insupporte dans ce mode de vie, ce lieu qui a autrefois été un refuge pour moi. Tout n'y est plus que chaos et tumulte pour mes sens. Les "systèmes" ont envahi l'intérieur et l'extérieur, le jardin est devenu un chantier d'idées, la terrasse est un dépotoir de conservation d'objets qui devraient être recyclés mais qui ne le sont pas. C'est tellement en contradiction avec les valeurs qu'elle nous a, il me semble, inculquées que c'est une sorte de tumeur dans mon existence...

Ce n’est pas seulement une maison encombrée, c’est une agression métastasée.
L’anticonformisme rigide a fini par se matérialiser dans l’espace physique sous forme d’un chaos que je ne peux plus et ne veux plus absorber.

Ce lieu n'est plus un foyer, c'est le laboratoire à ciel ouvert d'une psyché qui a perdu le contact avec la réalité des autres.

Ce lieu m'est devenu insupportable, à cause du paradoxe lié aux valeurs dont elle m'a inculqué les principes (l'ordre, le beau, le sens, le respect du vivant) mais qu'elle bafoue sous mes yeux. Voir une terrasse dépotoir et un jardin chantier d'idées, c'est voir le mensonge de mon éducation exposé en plein jour.

L'invasion de ses systèmes me montre que, quand les idées deviennent des objets qui encombrent le passage, on n'est plus dans la créativité, on est dans l'emprise. Le fait que ses systèmes aient envahi l'extérieur montre qu'il n'y a plus de limite entre son monde intérieur (chaotique) et le monde partagé.

La saturation sensorielle est insupportable pour une personne hypermnésique et hypersensible comme moi. Ce désordre qui lui est si caractéristique est un bruit blanc permanent. Chaque objet qui aurait plus de valeur en étant recyclé est une information que mon cerveau traite malgré lui. C'est une pollution cognitive qui alimente directement ma fatigue nerveuse.

Couper court à cette exposition, c'est douloureux, mais c'est une mesure d'hygiène vitale. Dire "je ne veux plus la voir, ni la fréquenter", c'est poser le diagnostic final. On ne peut pas soigner une tumeur en restant en contact avec ce qui la nourrit.

Je me protège moi, mais aussi mon futur cadre de vie. Je ne souhaite pas que mon nouveau lieu de vie soit le contre-modèle absolu de tout ça... Cependant il est indéniable que j'ai besoin que ce soit un lieu de clarté, de choix conscients, et de beauté. Et ça, sans systèmes qui s'empilent les uns sur les autres au point de former des congloméras absurdes qui se parasitent les uns les autres. En décidant de ne plus aller là-bas, je préserve l'énergie nécessaire pour construire mon propre sanctuaire.

C'est une libération. Ce tumulte que je refuse, il n'est plus seulement extérieur, il est devenu intérieur. Refuser de voir ce spectacle, c'est arrêter de forcer mon système nerveux à tenter de gérer l'ingérable.

C'est dur, pourtant. Ce deuil de l'image maternelle. C'est une étape douloureuse mais nécessaire. Je n'abandonne pas seulement l'envie d'aller là-bas, chez mes parents, tout proches géographiquement... je quitte l'illusion qu'elle pourrait enfin (re)devenir la mère en cohérence avec ses discours et ses belles idées d'égalité au delà des différences. C'était une illusion, un discours auquel elle croit sans doute, sans parvenir à lui faire prendre réalité dans ses actes.
Ma réalité c'est celle-ci : une rigidité d'esprit qu'elle ne peut pas admettre, qui s'est transformée en une forme de déshérence matérielle et intellectuelle.

Ce constat est amer. Je suis en train de m'amputer d'une partie de ma vie qui m'empoisonnait. C'est une opération lourde, mais c'est celle qui me permettra, demain, de respirer sans avoir l'impression de "me carrer" son chaos au fond de ma gorge.

Car une tumeur qui nuit à un organisme, on la retire.

samedi 26 août 2023

Chère mamie Madeleine

Elle était née le 23 septembre 1922 et ils furent 12 enfants.
De cette grande fratrie, ils n'étaient plus que 3.
Ils ne sont plus que 2, à présent.

Le 25 aout 2023, à 100ans et 11mois, ma mamie Madeleine s'est éteinte.

Sa vie a été longue. Je ne saurais dire si elle a été "bien remplie".

Madeleine était veuve depuis décembre 1999 et depuis, elle vivait seule dans son appartement de Joué-lès-Tours.
Un quotidien fait d'habitudes, lesquelles avaient peu à peu été grignotées par la perte d'autonomie. Le phénomène a tout de même été très très lent: ce n'est qu'au printemps dernier qu'elle avait commencé à être éligible à l'aide personnalisée à l'autonomie (APA). Certes, cela faisait déjà quelques temps qu'elle avait des auxiliaires de vie de l'ADMR. Mais cette petite bonne femme de moins d'1m47 (elle s'était tassée, rongée par l'ostéoporose, avec les années) avait du tempérament. Elle continuait sa vie, fièrement. Elle se préparait ses repas, mettait et débarrassait le couvert, faisait sa vaisselle et la rangeait.

Elle avait deux prothèses de genoux.
Une occlusion intestinale l'avait beaucoup affaiblie fin 2008.
Elle était tombée dans sa douche et s'était cassée l'épaule en 2019 (il me semble, en tout cas, que c'était cette année là). On ne l'avait pas opérée, préférant à son âge lui immobiliser le membre et espérer une guérison de l'os, ce qui avait plutôt bien marché.
Elle avait aussi un pacemaker, car le cœur n'était plus aussi vaillant qu'il l'aurait dû.

Madeleine était une battante. Une femme discrète aussi. Peu démonstrative.

Lors d'une visite de ma maman chez elle, fin juin, l'infirmière avait montrée son émotion, les larmes aux yeux après avoir prit ses constantes. Il était clairement question de semaines... Alors maman a fait ce qui lui semblait juste, et même si ça a été épuisant pour elle, je crois que tous dans la famille, nous lui en sommes reconnaissants.
Elle a ramenée Madeleine avec elle à Angoulême.

La famille prévenue, nous avons vues Odette, la dernière sœur en vie de Madeleine, accompagnée comme toujours de Marylène, cousine germaine de ma maman, cérébrolésée de naissance. Il y a eu d'autres membres de la famille, en quelques jours, début juillet, mais j'ai très vite décroché.

L'important, c'est que Madeleine a été heureuse de les voir.
Je me souviendrais toujours de ma mamie, attablée avec nous sur la terrasse, mangeant du chorizo et se réjouissant que "ça pique".

En quelques jours, le lit traditionnel s'est avéré inadapté, alors un lit médicalisé, avec un matelas anti-escarres gonflable à pompe automatique (permettant de varier les zones de pression) est entré dans la maison. Peu à peu les prises en charge médicalisées ont augmenté. Le médecin de Joué faisait des ordonnances pour les infirmières d'Angoulême.

Le reste, les semaines de cet été, ça a été long, et si court en même temps.
J'étais chaque fois très émue quand j'allais chez mes parents et inquiète, parce que ma maman s'est énormément investie, et que j'avais peur pour sa santé à elle. Voir ma mamie, c'était toujours difficile, parce qu'elle était devenue l'ombre d'elle même, brindille de plus en plus vide de vie, desséchée, recroquevillée, tordue sur son lit par la vie qui s'enfuyait.

Hier, alors que j'étais sortie faire une course urgente, mon téléphone a sonné dans ma voiture. J'ai vu que c'était ma maman. Dans le timbre de sa voix, j'ai tout de suite su pourquoi elle appelait.

Un peu perdue, je ne suis pas immédiatement descendue chez mes parents. Mais dans la demie heure, tout de même. Mon père s'était absenté en début de matinée, ma maman n'arrivait pas à le joindre, ni le cabinet médical dont un des praticiens s'était engagé à venir au moment où le constat de décès serait nécessaire.

J'ai aidé maman à arranger mamie dans son lit.
Je me suis simplement efforcé d'être là, autant que possible.
Elle a contacté une amie habitant tout près du cabinet médical, pour qu'elle aille demander au secrétariat que le médecin vienne au plus tôt pour établir le certificat, lequel était indispensable à la levée du corps par les services funéraires.

Ma sœur est venue à sa pause déjeuner.
Mon père a été de retour.
Je suis rentrée chez moi manger un peu, mais, sonnée, je suis retournée chez mes parents.
Le médecin venait de partir.

Épuisée par une tension nerveuse que je ne ressentais pas directement, je me suis endormie dans un fauteuil, puis je suis allée m'allonger sur le lit de mes parents. Mouchette, un des chats de mes parents est venue se blottir contre moi. Puis ma sœur est venue à nouveau, à la sortie du travail.
Nous étions tous là pour la levée du corps.
Nous avons parlé de choses et d'autres, et des obsèques, bien sûr, à Joué-lès-Tours, jeudi prochain, le 31 aout.

La mort fait partie de la vie.
Nous sommes tous tristes et attendris par le décès de Madeleine.
Soulagés, aussi, car elle souffrait et à présent, elle a cessé de souffrir.



jeudi 10 novembre 2011

Partie dans le vent de novembre...

La dernière fois que je l'ai vue, elle s'agrippait à la vie comme aux barrières de son lit. Elle avait manifesté de la joie en nous voyant, mais s'était vite abîmée dans sa survie, essayant de tenir éloignée la douleur de son corps, l'effaçant dans le sommeil. Plusieurs fois elle nous avait exhortés à partir, en nous disant simplement "vous reviendrez". Quelque part, je la voyais petite fille, agrippée à une barrière toute autre, dans un pré, aux prise d'un vent de novembre plus fort qu'elle. Je ne sais d'où cette image me venait. Je ne l'ai jamais connue ainsi.

Je me souviens des dimanches heureux passés là-bas, chez elle, chez eux... Les dimanches d'hiver où nous allions déjeuner avec mes parents, d'un lapin sauté, d'une pâtisserie de fête qu'elle achetait exprès, alors que son diabète l'empêchait déjà d'y gouter. Au gouter, on prenait une tisane de verveine avec un peu de miel, et des framboises décongelées, avec des petits gâteaux. L'arôme des fruits cueillis au cœur de la saison, mélangé aux Pépitos et aux Petits Cœurs.
Des souvenirs à la pelle... les vacances là bas, en Charente, chez mes grands-parents. On allait ramasser les œufs au poulailler, ramasser des framboises, des figues, des noix, des grenades, selon la saison. On montait dans le grenier du garage avec ma sœur et on se jetait dans les tas de paille. On jouait au croquet dans le jardin. On préparait des flans en sachet dans des petits ramequins blancs qui sont imprimés dans ma mémoire. On soignait les lapins.
Oui des souvenirs à la pelle.

Et une affection grandissante entre ma grand-mère et moi, en 2003, quand grand-père est partit avant elle. Je me suis occupée d'elle, et de là est né mon besoin d'aider les autres, de travailler auprès des personnes âgées. Grâce à elle j'ai découvert en moi cette patience et cette empathie qui me font désirer d'exercer ce métier tourné vers les autres.

Au fil des ans, elle m'a vue aller mieux, sortir de ma dépression, et elle a su voir le rôle que tenait mon mari dans cette transformation. Elle l'a aimé, dès le premier jour. Nous étions ses enfants. Elle nous aimait. Nous l'aimions.

Elle va me manquer très fort.