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mercredi 29 avril 2026

Troubles alimentaires et conseils "à côté de la plaque"

Très récemment, je discutais avec un ami d'un paquet de chips entamé, mais fermé d'un clip, posé sur ma table basse.
C'est une image importante pour moi qui souffre de TCA depuis des décennies.
Un paquet de chips entamé et pas terminé, c'est une grande victoire personnelle.

L'ami en question m'a conseillé de faire mes courses en Drive, conseil qui m'a quelque peu laissée hébétée, sans tout à fait savoir pourquoi (mis à part que je n'aime pas du tout le procédé de la commande et récupération de mes courses). Il m'a fallu plusieurs heures pour réaliser une confusion évidente entre les achats impulsifs (je le vois, ça me fait envie, je l'achète) et les achats/consommations compulsifs.
Car non, ça n'a rien à voir!

Bien que les termes soient souvent utilisés de manière interchangeable dans le langage courant, l'impulsivité et la compulsivité reposent sur des mécanismes neurologiques distincts. On peut les voir comme deux forces opposées sur un axe du contrôle de l'action.

L'impulsivité, c'est en quelque sorte le "moteur" sans frein:
Il s'agit d'une prédisposition à des réactions rapides et non planifiées face à des stimuli, sans égard pour les conséquences négatives à long terme. En gros il y a un défaut de contrôle inhibiteur et le cerveau privilégie la récompense immédiate.

Le neurotransmetteur clé en est la dopamine, avec une hypersensibilité aux signaux de récompense.

La compulsivité, c'est plutôt l'action "automatique" avec la répétition de comportements persistants et inappropriés à la situation, sans lien avec une récompense, souvent pour réduire un inconfort ou une anxiété. C'est une transition de l'action dirigée vers un but, vers une habitude rigide. La personne se sent obligée de réaliser l'action, même si elle n'en tire aucun plaisir.

Le neurotransmetteur clé ici est la sérotonine, qui joue ici un rôle majeur dans la régulation de la flexibilité cognitive et de l'évitement du danger.

Dans le cadre des troubles des conduites alimentaires, l'impulsivité et la compulsivité ne s'excluent pas. Au contraire, elles coexistent souvent, ou se succèdent, créant des cycles difficiles à rompre.

On le vit généralement mal: la sérotonine sert littéralement à obtenir une dose de dopamine.

Mon corps a besoin de dopamine, parce que je suis dans un état de stress avancé et j'ai un besoin viscéral de manger quelque chose de satisfaisant.

L'impulsivité est fortement liée aux épisodes de d'hyperphagie boulimique, dont je souffre depuis des décennies.
Ainsi, face à une émotion forte (colère, tristesse, ennui...) mon système de récompense s'emballe et toute ma meilleure volonté ne parvient plus à freiner l'envie immédiate.
La sensation? C'est une perte de contrôle brutale. J'agis avant de réfléchir, poussée par une urgence de gratification pour apaiser une tension interne. Ou au mieux, je me retrouve à négocier avec moi-même pour essayer de trouver une solution alternative.

La première fois où j'en ai eu pleinement conscience, c'était en 2012, après avoir suivie une formation professionnelle de plusieurs jours, en vase clôt (on mangeait ensemble, donc j'étais en saturation totale de mon anxiété sociale). Le dernier jour, on a fini en avance et j'avais besoin de me retrouver seule et de manger quelque chose de gras et sucré avant de retourner à la maison rejoindre mon mari.
Qu'on se comprenne bien: ce que je voulais, c'était ma dose. Celle d'une droguée.
Dans le rayon pâtisserie industrielle d'une GMS de Tarbes, j'ai passé littéralement 45 minutes à essayer de choisir entre plaisir, raison et nutrition. J'ai vaguement le souvenir de gâteaux à la génoise fourrée cacao, mais je ne suis pas certaine que ça soit ça que j'ai acheté, ce jour là.

Ce problème de compulsions alimentaires, le l'ai depuis longtemps et j'ai très longtemps gardé le silence, à ce sujet. Même quand je faisais des indigestions chroniques avec des reflux gastriques de plus en plus handicapants. Je vivais avec ce trouble psychique, dans la honte et le secret, comme avec une anormalité que je devais absolument cacher à mes proches.

Si aujourd'hui je m'y connais aussi largement en pâtisserie, c'est parce que j'ai découvert de manière empirique que, le "faire soi-même" ne procure pas du tout la même réponse neurologique que d'acheter un produit déjà prêt à la consommation.

Aujourd'hui, le conseil de faire mes courses en Drive est aussi inapproprié que celui de faire carrière dans la pâtisserie professionnelle que j'ai autrefois reçu (et qui revient de temps à autre dans la conversation).

Durant des décennies, mon cerveau a acté que le sucre ou le ratio glucides/gras/sel est une réponse appropriée à un stress chronique.
Pour ce qui est des courses, je suis tout à fait capable d'acheter des chips en Drive, motivée par la compulsion, parce que c'est une solution simple et rapide à un inconfort nerveux.
Mais c'est tellement plus chouette de prendre le temps de me concentrer sur des ingrédients plus sains, pour préparer une pâtisserie plus saine, avec un indice glycémique plus approprié, et surtout une sapidité tellement différente!

Je rappelle ce que signifient les initiales TCA: Troubles du Comportement Alimentaire.

Un Trouble, en psychiatrie, ça se réfère généralement non seulement à un comportement anormal, mais surtout à une souffrance intrinsèquement liée au comportement. Pour qu’une différence de fonctionnement réponde à cette qualification, elle doit généralement répondre à trois critères cumulatifs:
- La souffrance psychique (détresse)
- Le retentissement (dysfonctionnement)
- La déviance par rapport aux normes (dans un sens statistique ou socioculturel)

Mon hyperphagie compulsive correspond tout à fait à ça.

Or mon récent changement de traitement (de la Paroxétine vers la Fluoxétine) visait en particulier ce problème spécifique. Il faut en effet savoir que le Prozac© (fluoxétinea une AMM (Autorisation de Mise sur le Marché) spécifique pour les TCA, en plus des troubles de l'humeur type dépression, en particulier les troubles compulsifs alimentaires liés à aux mécanismes de la réponse dopaminergique (le circuit de la récompense).

À ce stade, il est important que je refasse un petit rappel:

Depuis aussi loin que je me souvienne, j'ai connue la nourriture comme un outil de réconfort, avec une très forte appétence pour le sucré, mais aussi pour les "snacks" salés (ultra transformés et souvent riches en additifs pas nets). Or des études ont prouvé que les chips de pomme de terre font partie des aliments qui activent le plus facilement la réponse dopaminergique.

Mon cerveau est accro aux récompenses. Les chips activent des circuits neuronaux déclenchant la production de dopamine qui entraine un sentiment de plaisir intense.
Je n'achète pas mes chips en mode "je vois le paquet". Je vais les acheter exprès parce que je sais que les manger va me faire psychiquement du bien.

Pour lutter contre mes troubles alimentaires, j'ai assez tôt essayé de mettre en place des stratégies visant à m'éviter les crises d'hyperphagie. D'une part en me cultivant sur la nutrition, qui est devenue une passion pragmatique. D'autre part en  préparant moi même des desserts, avec passion et ferveur. Au début pour pouvoir les consommer. Puis peu à peu, parce que j'ai vu un changement agréable s'opérer: la compulsion devenait moins intense et je me sentais littéralement mieux psychiquement avec la nourriture.

J'ai appris, des décennies plus tard, que prendre le temps de préparer des plats élaborés, et plus spécifiquement des desserts complexes, agit comme un puissant levier neurologique pour "reprendre la main" sur les circuits de la compulsivité.

Voici pourquoi cette démarche modifie la réponse de mon cerveau face à la nourriture :

Très important, il y a pour commencer une (ré)introduction d'un délai de gratification.
Les troubles compulsifs reposent sur un court-circuit entre l'envie et l'acte. En pâtisserie fine, il est impossible d'obtenir un résultat immédiat : il faut peser, mélanger, cuire, puis laisser refroidir.

Ce processus a un effet neurologique vérifiable : ce délai force le cortex préfrontal (le siège de la raison) à rester activé pendant toute la durée du processus. Cela étire le temps entre la pulsion et la consommation, affaiblissant ainsi le réflexe automatique.

La compulsivité est une habitude rigide logée dans une partie spécifique du cerveau. On mange sans y penser, par pur automatisme.

Cependant la préparation complexe, comme la réalisation d'un dessert élaboré demande de la concentration et le respect d'étapes précises. Cela transforme l'acte alimentaire en une action dirigée vers un but. Le cerveau ne traite plus la nourriture comme un objet de soulagement immédiat, mais comme le résultat d'une construction technique.

La stimulation sensorielle joue un rôle important également, en sollicitant l'odorat (les arômes de cuisson), le toucher (la texture de la pâte) et la vue (le dressage).

Par ces processus, la régulation de l'appétit se fait naturellement... L'exposition sensorielle prolongée permet au cerveau de commencer son processus de "satiété sensorielle spécifique". Souvent, le simple fait d'avoir manipulé les ingrédients et senti les odeurs réduit l'urgence de la consommation massive, car une partie du besoin sensoriel a déjà été comblée.

Pour finir, il ne faut pas négliger la valorisation de la compétence, du savoir-faire et de l'objet alimentaire en soit. En psychologie cognitive, on accorde plus de valeur à ce que l'on a créé soi-même.

Cuisiner et pâtisser pour mes proches, ça a dès le début, et sans que je m'en rende compte, été une façon pour moi de sortir de la honte et surtout, de prendre soin de moi.

Mes troubles compulsifs alimentaires étaient souvent liés à une consommation cachée et dévalorisée, a fortiori quand on me parlait de ma grand-mère diabétique. En créant quelque chose de particulièrement sapide, beau et élaboré, je transformais la nourriture en une œuvre artisanale. Il ne s'agissait plus de me remplir mais de déguster une création dont j'étais responsable, au sens noble. Cela restaure une forme d'estime de soi face à l'assiette.

Je comprends aujourd'hui que mes proches n'aient pas perçus ces processus cognitifs. Ainsi, ma mère a très sincèrement cru que c'était une passion valorisable sur le marché du travail, sans comprendre pourquoi j'écartait son "conseil". Je n'avais alors pas les arguments pour lui faire comprendre que c'était absolument inenvisageable pour moi. Sans même me préoccuper des conditions d'exercice (que je sais être incapable de supporter), je n'ai jamais eu envie de faire de ce loisir une activité à plein temps. Mais le fond de son incompréhension n'est même pas là: mon entourage ne percevait très certainement pas (et j'ai très longtemps été incapable de le voir moi-même) la dimension profondément thérapeutique de mon investissement en pâtisserie, puis en cuisine en général.

Je ne crois pas que quelqu'un qui dessine des choses particulièrement cathartiques pour lui-même aura envie de mettre ses œuvres en vente. Pour moi c'est exactement la même chose.
La pâtisserie n'est pas une activité fondée sur la passion comme fondement initial mais sur la réappropriation d'une forme de contrôle de moi-même. C'est une stratégie, pas une fin en soit.

Pourquoi les desserts en particulier ? Au début, c'était bien simple: à la maison, pour avoir autre chose qu'un fruit comme dessert, il fallait produire ledit dessert.
En outre, le sucre et le gras sont souvent des déclencheurs importants des crises. En faire des sujets d'étude technique permet de désacraliser ces ingrédients. Ainsi les produits sucrants et les matières grasses ne sont plus des interdits mais des matières premières techniques.

En décidant de la composition et de la qualité des produits, on reprend le contrôle, ce qui réduit le sentiment d'impuissance face à des produits industriels conçus pour être addictifs.

En résumé : faire la cuisine soi-même, c'est passer d'un mode réactionnel (je subis la crise) à un mode créatif (je pilote le processus). C'est une forme de méditation active qui rééduque la patience du cerveau.

C'est donc cet aspect thérapeutique invisible à ma mère, que je n'ai que rarement expliqué à mes proches, qui a pour effet de rendre toute suggestion professionnelle dans cette voie totalement inadéquate et inappropriée: j'y perdrais très certainement tous les bénéfices obtenus de haute lutte (invisible). Je passerais d'une activité de refuge et de soin psychique à une performance potentiellement anxiogène et donc source de mal-être.
En cuisine professionnelle, on ne choisit pas toujours ce que l'on prépare, et les rythmes y sont imposés. La pression peut stimuler l'impulsivité et le stress, soit exactement les déclencheurs que mes activités de cuisine domestique cherchent à apaiser.










jeudi 12 février 2026

Troubles du comportement alimentaire

Jeudi 12 février. 00h15

Je ne suis pas chez moi mais avec Gilles.
J'ai du mal à trouver le sommeil.
Mon estomac me gêne.
On a mangé à Buffalo grill pour le dîner: salade de bienvenue (à laquelle j'ai ajouté du psyllium) et burger frites. Pas équilibré et pas assez mâché.

J'ai besoin de remettre en place les choses dans ma vie. L'exercice physique, en salle, à l'extérieur et à domicile. L'équilibre alimentaire. L'équilibre général.

Mais voilà : j'ai des troubles du comportement alimentaire.
Hyperphagie compulsive. Je mange de manière incontrôlable, pulsionnelle, en excès.
Souvent des aliments gras et sucrés, ou sucrés, ou gras et salés, généralement ultra transformés.

Bien que je sache le faire, j'ai énormément de mal, au quotidien, à mal à manger en pleine conscience, en quantité raisonnable et raisonnée.

Quand j'étais petite et jusqu'à mes 22-24 ans, il m'arrivait très souvent de ne pas terminer mes plats au restaurant. Puis j'ai connus les reproches style "tu commande toujours à la carte et tu ne fini jamais tes plats !".

Attention : d'aussi loin que je me souvienne, j'ai toujours eu le bec sucré. Pourtant on ne mangeait guère de desserts à la maison : les fruits venaient invariablement clore nos repas.
Cependant, il y avait la cantine, et les camarades d'école... les bonbons et les "goûters". Il y avait aussi des fruits séchés à la maison, comme des raisins secs ou des abricots secs.
Il y avait aussi la boîte à bonbons et la boîte à biscuits chez mes grands parents maternels, et le placard à biscuits chez mes grands parents paternels.
L'argent de poche m'a assez tôt servit à satisfaire mes envies, si ce n'est pas carrément mes besoins de sucre.
La pâtisserie ménagère familiale également, d'abord avec ma sœur aînée, puis en solo.

J'avais très souvent du mal à terminer mes repas, en famille. Toutefois, j'avais rapidement faim à nouveau.
Mon premier souvenir en la matière me ramène un été. Je devais avoir 5 ou 6 ans, pas plus. Je n'ai pas pu finir mon assiette de ratatouille et pommes de terre. Mes parents ont rangé ces restes dans une boîte au frigo "pour plus tard". Or dans l'après midi, j'ai eu faim et j'ai terminé ces restes, froids. J'ai senti un certain étonnement de la part de mes parents en trouvant la boîte vide dans l'évier. Pas comme si j'avais fais quelque chose de mal mais... j'ai perçu une "différence" chez-moi, en comparaison à un comportement attendu et plus socialement acceptable.

J'ai des souvenirs tristes et blessants relatifs à ma faim, venant généralement de ma grand mère maternelle. Ainsi, si je venais à dire que j'avais faim en dehors des heures des repas, elle répondait "mange ton poing" et je ne comprenais pas bien ses intentions, si ce n'est que je devais faire comme si cette sensation n'existait pas.
Il est important de préciser que ma mamie était née en 1923 et avait 11 frères et sœurs. Par nature, cette grande fratrie, dans un milieu modeste, laissait peu de place aux besoins individuels. Elle reproduisait ce qu'elle avait vécu, avec un lexique affectif limité mais bien réel.

Je ne crois pas que mes parents avaient ce genre de comportement de minimisations de mes ressentis.
De toute façon, à la maison on avait accès à tout : les fruits frais et séchés, le placard avec les goûters, le pain, le réfrigérateur... Et même le verger et le potager, à la belle saison.

Néanmoins, j'avais tout le temps faim.
J'atteignais facilement la satiété, avec un petit estomac. Cependant j'étais affamée une ou deux heures après mon dernier repas. Surtout l'après midi. Je piochais dans ces réserves ou bien je mangeais des tartines de pain beurré couvertes de confiture préparée par mon papa ou de miel (comme je l'avais vu dans Tintin), dès que j'ai été assez autonome pour m'en préparer.

Quand j'ai pu aller à la boulangerie seule, après l'école ou à d'autres moments, à vélo, je me suis focalisée sur les confiseries. J'en voulais toujours plus et je ne savais pas les faire durer.

Je mettais de plus en plus de sucre dans ma boisson du matin.

Puis, comme de nombreuses personnes ayant des dépendances, j'ai commencé à voler.
Une sucette aromatisée cola, dans la boulangerie à Vilhonneur (lors de la grande balade d'arrivée au camp de vacances estival).
Des choco BN en emballage "portion" dans une veste oubliée à l'école de Valence.
Une plaquette de Galak à l'épicerie d'Aunac.

En fait je volais des choses auxquelles je n'avais pas "droit" du fait des jugements sentencieux de ma mère et de l'idée que je me faisais de la bienséance alimentaire.
J'étais tiraillée entre mon envie de sucre et de nouveauté et une forme de loyauté aux idées maternelles (pas de cola, pas de biscuits de marques, pas de chocolat blanc...).

Attention; il n'existait pas de véritables interdits alimentaires à la maison. Simplement il y avait des choses que nous n'achetions pas.
Je les avais intégrées comme proscrites, alors qu'elles ne faisaient simplement pas partie des habitudes alimentaires de notre famille.

À l'adolescence, j'accompagnais régulièrement mon père lors des grandes courses du samedi matin.
J'ai commencé à avoir des audaces, ajoutant au caddie des articles qui me faisaient envie, mais qui ne cadraient pas avec les habitudes de la famille: des yaourts aromatisés, des mélanges de fruits séchés pour apéritif, des snacks divers... Mon père était conciliant et m'a rarement dit non. Je n'en ai pas le souvenir. J'avais en outre de l'argent de poche, que je pouvais dépenser comme je le souhaitais.

J'ai découvert bien des choses au collège. Surtout quand j'avais 3h d'étude le vendredi après midi. La limonade. Le coca sous sa forme liquide. Le pop-corn. Des choses comme ça.

Une chose est claire, au delà de ces événements: j'ai très tôt eu une tendance assez révélatrice à manger seule et en cachette. Il m'arrivait très souvent d'emporter à manger dans ma chambre. J'avais cette faim dévorante, ce besoin irrépressible de manger que je vivais déjà en partie dans la honte et la souffrance.

J'ai compris assez jeune que ma grand mère paternelle était diabétique et que ça avait un lien avec le sucre. Mes parents s'inquiétaient de ma glycémie. Pas de mon addiction à la nourriture (et au sucre en particulier).

Très tôt, j'ai pourtant manifesté les "5 C":
  • Contrôle : perte de contrôle
  • Consommation : envie irrépressible de consommer
  • Compulsion : activité compulsive liée à la consommation
  • Continu dans l'usage
  • Conséquences : un usage continu malgré les conséquences négatives réelles ou théoriques
Mon addiction, c'est moi qui en ait pris conscience, avec la lecture de "Sugar blues : le roman noir du sucre blanc". J'avais environ 14 ans et j'ai entrepris de me sevrer du saccharose.
J'en étais à 7 morceaux de sucre dans un bol de 660ml de thé, le matin. Il m'arrivait très régulièrement d'acheter des sachets de bonbons le samedi et de les enfourner en mode automatique, les uns après les autres, jusqu'à ce qu'il n'en reste plus dans le paquet. C'est d'ailleurs toujours mon mode de consommation irrépressiblement habituel de ce genre de produits.

J'ai réussi mon sevrage. Pendant un temps.
Je mangeais toujours, cependant, dès que l'envie s'en faisait sentir. Confondant souvent faim et soif, d'ailleurs.
Mon corps était déjà détraqué.

Je dois rappeler que j'ai très tôt eu des difficultés à gérer mon hygiène corporelle et buccale.
C'est encore le cas aujourd'hui.
En réalité, dès qu'on m'a laissé de l'autonomie, j'ai zappé les choses.
Si aujourd'hui j'ai conscience qu'une bouche contenant des résidus alimentaires peut augmenter l'envie de sucre, donner soif ou au contraire la diminuer, ce genre de concept me dépassaient dans mon enfance et mon adolescence. J'avais des caries, ce qui n'avait rien d'étonnant, entre ma consommation intensive et désordonnée d'aliments sucrés et acides, et la façon dont je négligeais ma brosse à dents.

Il y a aussi eut la période au cours de laquelle j'ai commencé à sauter le déjeuner, au collège. Puis au lycée. Au début, l'idée était de passer après les masses, d'éviter la cohue, l'agitation, le bruit, les comportements d'exclusion ("cette place est prise") ou de harcèlement ("bha tu vas pas manger..."[tes frites, ton dessert ou autres aliments à forte appétence]). Puis je me suis laissée glisser vers le jeûne complet, du thé du matin à mon retour à la maison. De ma seconde année de 5ème (13 ans) à la fin de la 3ème (16 ans)
Je rentrais à la maison et me faisais à manger. Au début de dévalisais le placard , et peu à peu je me suis tournée vers le salé, surtout après ma prise de conscience sur le sucre (celle concernant les aliments ultra transformées n'étant pas d'actualité). Dans le meilleur des cas, je dévorais une omelette aux pommes de terre. Sinon c'était souvent un plat préparé en conserve. Les premières fois sans discrétion... Mais constatant que cela paraissait excentrique, j'ai peu à peu essayé d'être plus furtive.

J'ai très longtemps mangé dans le secret, avec la culpabilité d'être décidément trop différente. Je ressentais une profonde souffrance, non seulement physique, mais également psychique, entremêlée à toutes mes autres sources de mal-être.

Vers mes 19 ans, pour la première fois, j'ai essayé de parler de ce problème à une psychologue. J'étais scolarisée au CEPMO à l'époque. Je me souviens encore de la gifle morale reçue ce jour là : "tout le monde grignote un peu, tu sais...". La psychologue n'a pas vu ni compris mon tourment. Peut-être parce que je faisais 65 kilos pour 1,65m, que j'étais bien foutue et que je ne cherchais pas à me faire vomir, ma souffrance n'a pas été prise en compte.

Pourtant mes troubles alimentaires étaient réels.
Dès le collège, j'ai commencé à connaître des épisodes de vomissements récurrents. Régulièrement, le weekend, surtout le dimanche, je faisais des indigestions liées à la fois à mes excès et à mon anxiété scolaire. Ça s'est encore aggravé à mon entrée au lycée, en internat dans une immense cité scolaire, avec un règlement intérieur datant de 1957.
À la maison, je mangeais dès que je rentrais de l'internat, tout ce qui me passait sous la main, tout ce que j'avais acheté dans la semaine, et ce en plus des repas en famille, et à la veille de mon retour à la vie collective, mon corps vrillait. Je vomissais, souvent la nuit. Souvent par le nez. Dans la honte et la conscience aiguë que je m'infligeais ça à moi-même.

J'ai été soignée pour un reflux gastro-œsophagien. Impossible de parler de ma faim sans fin à quelque médecin que ce soit. J'avais trop honte. Je ne voulais pas être stigmatisée encore davantage que je ne l'étais déjà.

On commençait à parler de l'anorexie et de la boulimie, à l'époque.
Mais concernant les troubles hyperphagiques, rien.
Je ne comprenais pas ce comportement qui me détruisait.

J'ai laissé les médecins gérer les symptômes sans les renseigner sur ce qui les provoquait fondamentalement. J'avais trop honte.
Sans surprise, tout ça m'a détraquée un peu plus.

Puis mon père m'a emmenée voir le docteur Lévy, un gastro-entérologue.
Celui-ci a discrètement compté le nombre de déglutitions que j'avais en une minute, tout en discutant avec mon père. Le chiffre était très révélateur: dix fois supérieur à la normale. Le rôle de mon anxiété a été révélé.

Ça n'a rien changé à mes troubles hyperphagiques.
Plus ça allait et pire c'était.

Pour ne rien arranger, je ne grossissais pas et ma mère me charriait même à ce sujet, en mode "toi, t'as du bol, tu peux manger ce que tu veux sans grossir!"
Elle n'avait pas conscience de mes souffrances.

Ce qui m'a longtemps préservée, je pense, c'était un jeûne intermittent dont je n'avais pas conscience.
Je buvais du thé avec un nuage de lait (après avoir compris le caractère délétère du sucre), le matin, mais je ne mangeais pas. D'ailleurs ça me donnait la nausée d'ingurgiter un solide, dans les premières heures suivant mon réveil.

Ce qui a provoqué mon début de prise de poids, c'est Alain. Il ne trouvait pas ça normal de ne pas manger le matin et il m'a donc poussé à changer mes habitudes.
La première année de notre vie commune, j'ai pourtant perdu du poids. Je me sentais libérée de ma vie d'enfant et d'ado, et du regard éreintant et sentencieux de ma mère. J'allais marcher une heure le matin et parfois autant à ma pause déjeuner. La première année passée au centre universitaire de la Charente, je n'ai pratiquement pas "grignoté".

Toutefois, le mode de fonctionnement d'Alain a rapidement rappelés mes démons, et je me suis remise à manger des choses riches en sucres et en graisses, souvent de bien piètre qualité et, lentement mais sûrement, mon poids s'en est ressenti.

Pour Alain, tout était question de volonté.
Le poids, la faim, la vitalité, la bonne santé : la volonté.
Plus il me le rabâchait et plus je me sentais déficiente.
Moins je me sentais bien dans ma peau et plus j'avais faim.
J'essayais de garder le contrôle en cuisinant et en préparant moi même des pâtisseries, pour essayer de garder un certain contrôle, mais plus j'étais submergée par les injonctions et moins j'avais de maîtrise sur ma faim.

Car oui, j'ai FAIM.

Je suis certes gourmande, mais pendant presque deux décennies j'ai perdu une partie de mes capacités olfactives et gustatives. Ce n'était donc pas ma principale motivation.
J'ai retrouvé odorat et sens du gout par rétro olfaction par hasard, après que mon neurologue m'ait recommandé de prendre un complément alimentaire de GABA (L'acide γ-aminobutyrique, souvent abrégé en GABA, est le principal neurotransmetteur inhibiteur du système nerveux central; il joue un rôle dans la transmission des signaux olfactifs).

Cependant, au delà du plaisir de manger des choses sapides et satisfaisantes, il faut comprendre qu'il n'est pas rare que je sorte s'un repas, dont j'ai conscience qu'il était nourrissant, à la fin duquel je me sens repue et à satiété... Mais que j'ai faim malgré tout ! Il m'arrive même de me sentir nauséeuse en raison d'un excès et d'avoir cette sensation détestable.

Je pèse 100kg, en ce début 2026.

Je me fiche de l'IMC qui est un calcul mathématique aberrant (qui ne tient pas compte de la masse osseuse ni musculaire, pas plus que de la répartition des tissus graisseux dans le corps).

Je ne me fiche pas du tout de mon tour de taille, car j'ai parfaitement conscience que la graisse viscérale est la plus néfaste pour ma santé.

Je ne me fiche pas de l'intertrigo qui vient attaquer les plis de chair, à mon entrecuisse et sous mes seins.

Je ne me fiche pas du tout de l'impact qu'ont mes kilos excessifs sur mes articulations déjà atteintes par l'arthrose.

Mais par dessus tout, je suis épuisée d'avoir faim constamment et que les médecins ne m'écoutent pas.

Récemment encore, mon médecin traitant, que j'apprécie pourtant beaucoup, m'a affirmé qu'elle avait elle même faim tout le temps. Cependant je ne pense pas qu'elle ait compris la nature de mes tourments.

Il est temps que je cesse d'avoir honte, pour pouvoir me faire aider véritablement.