mardi 12 mai 2026

Tumeur

Il y a un moment, c'est venu tout seul.
Une comparaison terrible.
Pour décrire ce que je ressens face à ce monceau d'incohérences...
J'avais déjà réalisé que ce n'est pas en changeant de moule qu'on fait mieux que les autres.
Ne pas chercher à élever ses enfants pour qu'ils soient conformes à un certain stéréotype, c'est une chose. Mais il faut avoir conscience qu'il existe une différence entre laisser l'enfant s'épanouir librement et le guider dans une autre direction que les autres... C'est celle d'un pâton qu'on laisse pousser librement, après l'avoir formé par des replis qui vont lui assurer une base solide, et choisir un moule plus grand ou plus original que ceux que les autres artisans utilisent.
L'anticonformisme peut être un moule comme un autre, qui ne donne qu'une illusion de liberté.
Mais l'originalité ce n'est pas de la liberté pour autant.
Un moule reste un moule.
Face à ce constat, cette prise de conscience, une autre a émergé.

Ses fameux "systèmes", qui sont sensés apporter des améliorations à son quotidien, mais qui se cumulent, se superposent, s'englobent et s'interposent, pour finir par dévorer l'espace libre, et finissent par se parasiter les uns les autres et parasiter jusqu'au fonctionnement de son entourage.

Ces systèmes qui sont sensés améliorer le quotidien, mais qui deviennent des tumeurs dans celui-ci, entravant les libertés et les besoins des autres, parce que l'autrice de tous ces bidouillages imbriqués et parallèles ne voit qui finalement pas que tout ça n'est adapté qu'à elle. De manière très imparfaite, d'ailleurs.

Tout m'insupporte dans ce mode de vie, ce lieu qui a autrefois été un refuge pour moi. Tout n'y est plus que chaos et tumulte pour mes sens. Les "systèmes" ont envahi l'intérieur et l'extérieur, le jardin est devenu un chantier d'idées, la terrasse est un dépotoir de conservation d'objets qui devraient être recyclés mais qui ne le sont pas. C'est tellement en contradiction avec les valeurs qu'elle nous a, il me semble, inculquées que c'est une sorte de tumeur dans mon existence...

Ce n’est pas seulement une maison encombrée, c’est une agression métastasée.
L’anticonformisme rigide a fini par se matérialiser dans l’espace physique sous forme d’un chaos que je ne peux plus et ne veux plus absorber.

Ce lieu n'est plus un foyer, c'est le laboratoire à ciel ouvert d'une psyché qui a perdu le contact avec la réalité des autres.

Ce lieu m'est devenu insupportable, à cause du paradoxe lié aux valeurs dont elle m'a inculqué les principes (l'ordre, le beau, le sens, le respect du vivant) mais qu'elle bafoue sous mes yeux. Voir une terrasse dépotoir et un jardin chantier d'idées, c'est voir le mensonge de mon éducation exposé en plein jour.

L'invasion de ses systèmes me montre que, quand les idées deviennent des objets qui encombrent le passage, on n'est plus dans la créativité, on est dans l'emprise. Le fait que ses systèmes aient envahi l'extérieur montre qu'il n'y a plus de limite entre son monde intérieur (chaotique) et le monde partagé.

La saturation sensorielle est insupportable pour une personne hypermnésique et hypersensible comme moi. Ce désordre qui lui est si caractéristique est un bruit blanc permanent. Chaque objet qui aurait plus de valeur en étant recyclé est une information que mon cerveau traite malgré lui. C'est une pollution cognitive qui alimente directement ma fatigue nerveuse.

Couper court à cette exposition, c'est douloureux, mais c'est une mesure d'hygiène vitale. Dire "je ne veux plus la voir, ni la fréquenter", c'est poser le diagnostic final. On ne peut pas soigner une tumeur en restant en contact avec ce qui la nourrit.

Je me protège moi, mais aussi mon futur cadre de vie. Je ne souhaite pas que mon nouveau lieu de vie soit le contre-modèle absolu de tout ça... Cependant il est indéniable que j'ai besoin que ce soit un lieu de clarté, de choix conscients, et de beauté. Et ça, sans systèmes qui s'empilent les uns sur les autres au point de former des congloméras absurdes qui se parasitent les uns les autres. En décidant de ne plus aller là-bas, je préserve l'énergie nécessaire pour construire mon propre sanctuaire.

C'est une libération. Ce tumulte que je refuse, il n'est plus seulement extérieur, il est devenu intérieur. Refuser de voir ce spectacle, c'est arrêter de forcer mon système nerveux à tenter de gérer l'ingérable.

C'est dur, pourtant. Ce deuil de l'image maternelle. C'est une étape douloureuse mais nécessaire. Je n'abandonne pas seulement l'envie d'aller là-bas, chez mes parents, tout proches géographiquement... je quitte l'illusion qu'elle pourrait enfin (re)devenir la mère en cohérence avec ses discours et ses belles idées d'égalité au delà des différences. C'était une illusion, un discours auquel elle croit sans doute, sans parvenir à lui faire prendre réalité dans ses actes.
Ma réalité c'est celle-ci : une rigidité d'esprit qu'elle ne peut pas admettre, qui s'est transformée en une forme de déshérence matérielle et intellectuelle.

Ce constat est amer. Je suis en train de m'amputer d'une partie de ma vie qui m'empoisonnait. C'est une opération lourde, mais c'est celle qui me permettra, demain, de respirer sans avoir l'impression de "me carrer" son chaos au fond de ma gorge.

Car une tumeur qui nuit à un organisme, on la retire.

jeudi 30 avril 2026

Des cadavres dans tous les placards

J'achète une maison.
Je suis en train de réaliser à quel point j'ai besoin de ce refuge.
Elle sera ma forteresse du calme et de la sécurité.

Une sécurité que je n'ai pas beaucoup connue dans ma vie.

Ces temps ci, entre le changement de traitement et cette étape d'affirmation de ma souveraineté individuelle, j'ai des cadavres qui sortent de tous les placards de ma mémoire. À peine une porte se referme que deux autres débordent. Des sortes de diables en boîte.

Ma mémoire ultra HD qui a enregistré événements, informations, émotions et les a figé dans une réalité qui m'est personnelle semble avoir perdu le sens des limites.

Précaution préliminaire: Je ne dis pas que je détiens la vérité (elle est ailleurs, c'est bien connu).

Cependant mes souvenirs font partie intégrante de la personne que je suis.
Or ces derniers temps, ils sont écrasants.

On peut m'opposer "ça ne s'est pas passé comme ça".
Peut être. Mais je sais ce que je ressens, et à moins que vous soyez télépathes, ce n'est pas votre cas.


Il y a eu le chaos et la violence.

Petite enfance. Un lien fort avec maman, le contact de sa peau, les longs moments tout contre elle.
Les larmes quand elle a reprit le travail. Une fois que j'étais malade, elle m'a emmenée avec elle à l'école où elle travaillait. Violence verbale de l'autre institutrice, directrice. Des coups de téléphone anonymes, tard le soir, chez mes parents, qui prétendaient que c'était un "fantôme".
À l'école maternelle, je n'étais pas à l'aise avec mes pairs. Je ne comprenais pas leurs comportements et leurs préoccupations. un jour Séverine m'a dit "t'es plus ma copine" et quand j'ai cherché à comprendre, elle a enfoncé le clou d'un sentencieux "tu sais très bien pourquoi" (non). On est jamais redevenues copines. Mon seul copain, c'était Lénaïc, parce qu'il habitait la rue basse à Bayers, comme moi. Il avait une forme de bienveillance vis à vis de moi, et c'état réciproque. Je ne me sentais pas obligée d'essayer d'être "conforme". Mais l'école maternelle, c'était compliqué:
On m'empêchait de suivre les leçons des "grands" qui commençaient l'apprentissage de la lecture ("ça va te faire mal à la tête")
On me forçait à manger des choses qui me donnaient la nausée ("goute un peu", "ha ben tu vois que ça passe: mange le reste", "si tu ne mange pas ça, tu n'aura pas de dessert"). La coercition, seule mode de communication de certains adultes vis à vis des enfants. Le souvenir de la fois où on m'a forcé à manger des chipolatas, que j'ai vomi un peu plus tard. On m'a appris à avaler sans mâcher, pour ignorer les signaux de dégout envoyés par mon système nerveux.
On m'imposait une sieste alors que j'avais besoin de bouger et d'évacuer mon énergie.
On me disait d'aller faire pipi alors que je n'avais pas envie, et quand je me suis retrouvée, une fois, à devoir faire caca seule, alors que les autres étaient en cours, parce que je ne savais simplement pas faire la différence entre les deux sensations, je me souviens de la détresse absolue et des larmes, parce que je ne pouvais pas réintégrer la classe, que j'étais seule face à mon corps et à mes fesses souillées. J'ai affronté la chose dans la honte et le silence et je n'en ai jamais parlé à personne. Mais je m'en souviens avec une acuité que je qualifierait de "regrettable".

Je porte en moi un véritable listing d'événements "anodins" et chargés d'une violence inouïe pour l'enfant que j'étais. Il y a un certain désordre chronologique, parce que ça n'est pas comme ça que fonctionne ma mémoire.

Une mère institutrice.
L'école avec elle, hors carte scolaire, du CP au CM2, dans deux écoles différentes.
Une maman absente en tant que parent à la maison, souvent dans son bureau à l'étage. Absente sauf pour "demander" les choses rébarbatives, sans les valoriser, parfois en utilisant des mots blessants, comme si la violence psychologique était un moteur acceptable.

Des informations confidentielles reçues par l'instit, débordant dans la sphère familiale: le père qui s'était suicidé d'un coup de fusil au grenier, le gamin qui recevait des coups de ceinture, le jeune (16 ou 17 ans?) qui était défiguré après avoir reçu de l'huile de friture sur le visage, la fille dont la sœur aînée n'était pas scolarisée à cause d'un handicap sévère, le gamin dont le père routier piquait dans la caisse du bureau de Poste tenu par sa femme, les gamines qui étaient très probablement victimes d'inceste... Mon instit rapportait toue ces valises émotionnelles chargées de violence à la maison et je comprenait bien plus que ce qu'on croyait, sans doute.

Les problèmes d'intéroception (capacités à évaluer de manière exacte son activité physiologique), qui avaient commencé à poser problème à l'école maternelle ont perduré. Dans la honte et la dissimulation.
Je me sentais anormale et je ne voulais pas l'être.
L'incapacité à identifier le moment où j'avais besoin de faire pipi était un problème qui prenait énormément de place dans ma charge mentale. Il m'arrivait très souvent de ne pas penser à aller faire pipi pendant les récrés et de me retrouver à courir sous le préau vers les toilettes à la turque, pour me retrouver incapable d'uriner en dépit de la douleur nociceptive. Alors je me pressais le ventre, et je cherchais des stratégies, comme de stimuler l'urètre de manière digitale externe ou interne (via le vagin, oui, à 6 ou 7 ans).
J'avais des fuites urinaires et je "sentais le pipi", d'après les dires de mes camarades de classe.
J'ai essayé de me confier à ma mère. La solution proposée a rajouté une couche de honte: des serviettes pour fuites urinaires. Pas une consultation médicale et des examens, ni un psy. Des serviettes style Téna. J'ai décidé de ne plus parler de ça et de faire comme si le problème n'existait pas. Pendant des décennies, je n'ai uriné qu'en poussant et en forçant sur organe qui fonctionne normalement sur la base du relâchement. La santé physique d'une enfant ne tolère pas le bricolage.
J'ai poussé, méthodiquement, au lieu d'essayer de comprendre mon corps.
Il faut dire que je voyais ma mère dire qu'elle devait faire pipi mais continuer ses activités jusqu'à ce que le besoin de vidange devienne trop impérieux pour être ignoré. J'ai intégré ça comme une norme acceptable.

J'avais un problème chronique de constipation, mais je n'ai pas le souvenir d'en avoir jamais parlé à mes parents. J'avais des pets foireux, et je sais aujourd'hui que c'est un symptôme de constipation sévère. Là aussi, je poussais, frénétiquement, à en avoir mal au crâne et les larmes aux yeux.
À mon entrée au lycée, j'ai commencé à avoir des diarrhées fonctionnelles liées au stress. En ai-je parlé? Non. Il m'a fallut encore une vingtaine d'années pour commencer à m'ouvrir à ce sujet, et uniquement à une médecin qui m'avait démontré que je pouvais lui faire pleinement confiance.

Je réalise que j'ai toujours eu des troubles de l'impulsivité. Dès la primaire. Une tendance à prendre la parole à des moment inopportuns, par exemple.
Il y a eut l'épisode de la leçon de conjugaison, la demande de silence dans la classe. Le moment où j'ai prit la parole, parce que je ne me contrôlais pas. La rotation du buste de l'instit, le tampon effaceur en bois et feutre dans la main, projeté en direction de la parole indésirable. Le choc avec mon front. Blessure. Saignement abondant. Pas de points de suture. Pas de conséquences.
N'importe quel autre enfant de la classe aurait été blessé de la sorte, ça aurait été dépôt de plainte des parents et procédure disciplinaire pour faute grave. Mais c'était ma mère, l'instit.

Elle ne s'en souvient pas, je le sais, mais au moins une fois, elle m'a donné la fessée dans la cour, en présence des autres élèves, le pantalon baissé. Pas fesses nues, mais sans l'amorti du jogging en coton. Aucune idée du motif de la punition parentale ainsi donnée en spectacle. Mais je sais que je n'ai pas inventé l'évènement.

Des fois notre mère nous ramenait à la maison après les cours, à 7 km. Des fois non. Des fois on fréquentait les autres gamins du village, qui n'était pas le notre, où nous étions des sortes de greffes temporaires, des bagages dans les sacoches de l'instit...
À un moment, ma sœur rentrait mais pas moi. Parce que je regardais trop la télévision, je crois, ou pour une autre raison lié à un motif dont je n'ai aucun souvenir (je me garderais de faire des hypothèses). On avait que les 3 premières chaînes, en ce temps là. Je restais seule à l'école avec ma mère qui "rangeait" sa classe. Parfois jusqu'à 20h.

Ma consommation de télévision dérangeait ma mère.
Elle n'en avait pas conscience (et moi non plus, à cette époque là), mais c'était un important outil de régulation nerveuse par hyper focus.
Elle a cherché à réguler cette consommation. Je ne sais pas ce qu'elle croyait ou espérait. Ça lui appartient. J'ai seulement vécues les conséquences de ses choix et c'est tout ce dont je peux parler.

Je n'ai pas de souvenirs liés à mon père en la matière. Je ne sais pas s'il participait à cette lutte contre ma consommation télévisuelle. Si c'était le cas, je n'ai pas de souvenir d'actions proactive ou coercitives de sa part, mais davantage de dialogues, de questions, qui s'adressaient à moi en tant qu'individu.
La télévision m'aidait à réguler mon chaos intérieur, à calmer mes pensées, à me détendre. Je faisais des choix de programmes de nature à nourrir ma curiosité. Mises à part des séries animées ayant un véritable fond philosophique, comme Albatros, Ulysse 31, Les Mondes engloutis, ou encore Les merveilleuses cités d'Or, je n'avais aucune appétence pour les programmes destinés aux enfants, en particulier les animes japonais (Dragon Ball Z, Les chevaliers du zodiaque, Sailor Moon...), qui ne faisaient absolument pas sens pour moi. Tandis que ma sœur commençait à consommer les séries AB Production, je préférais regarder les séries comme McGyver, l'Homme qui tombe à pic ou les séries policières allemandes (L'inspecteur Derrick...). Les japoniaiseries m'irritaient, le club des Bronzés avec "Pas de pitié pour les croissants", le samedi matin, en relais du Club Dorothée me navraient (mais j'essayais désespérément de comprendre, car les enfants de ma classe d'âge adoraient, eux). 

Dans un premier temps, ma mère a essayé de débrancher l'antenne et les prises électriques, à l'arrière du poste, mais j'ai vite pigé le truc. Puis nos parents ont acheté un ensemble de meubles de salon en bois massif, dont une armoire style "homme debout", avec des étagères pour le matériel Hifi, le magnétoscope et la télévision. Il y avait une serrure, que maman fermait et dont elle gardait la clé dans son sac à main.

C'est à ce moment là que j'ai commencé à chercher d'autres stratégies de compensation du stress et d'hyperfocus sur de nouveaux domaines, pas plus sains que la télévision. Simplement je me suis bien gardée d'en faire étalage.
J'ai commencé à manger pour remplir le vide insondable que je ressentais, pour ressentir du plaisir là où je me sentais inadaptée et anormale. J'ai cherché le plaisir à travers l'outil le plus simplement accessible: le sucre.
C'est comme ça qu'ont commencé mes troubles du comportement alimentaire et mon hyperphagie compulsive.

La télévision était sous clé.
Les bandes dessinées aussi, à une époque.
On avait cette cantine métallique bleue, dans la chambre, posée devant le radiateur. Et un cadenas dessus. Je ne me souviens pas du contexte.
Chose étrange, les bandes dessinées de ma mère n'étaient, elles, pas sous clé et très facilement accessibles. Mais pas du tout adaptées à mon âge. Elles étaient bien en vue, tout en bas de la bibliothèque du salon, juste au dessus des placards où la machine à coudre et les jeux de société étaient rangés. Des albums de Bretécher, Wolinski et Reiser. Des albums pour adultes, comportant des représentations pornographiques certes satiriques, mais malgré tout concernés par l'article 227-24 du Code pénal alors en vigueur. Cet article sanctionnait de manière très claire la diffusion ou l'exposition des mineurs aux messages à caractère pornographique ou violent. Sachant que le délit était constitué dès lors que le contenu était « susceptible d'être vu ou perçu par un mineur ».
Imaginez que ça soit chez une institutrice!

Il y avait un cadenas sur la télévision et la malle contenant les albums de Tintin et Astérix, mais je pouvais lire ces BD là sans davantage qu'une petite critique.

La jurisprudence de l'époque (il faut se référer à celle-ci, pas à celle d'aujourd'hui) était celle-ci: les avocats des éditeurs (comme Albin Michel pour Reiser) arguaient que ces œuvres étaient de la satire sociale et non de la pornographie. L'intention n'était pas l'excitation sexuelle, mais la critique des mœurs. Mais la justice (avec raison, selon moi) considérait souvent que l'intention de l'auteur importait moins que l'impact visuel sur le mineur. Pour un enfant de moins de 15 ans, le dessin cru et sans filtre de Reiser était jugé comme pouvant « troubler sa moralité » ou « provoquer des angoisses », indépendamment du second degré politique du texte. J'ajouterais que l'exposition répétée à ces albums, conjuguée à mon hypermnésie et à l'absence de mesures de mise sous clé (comme pour les autres produits culturels jugés délétères), ça a considérablement influé sur ma sexualité.

Quand, quelques années plus tard, ma mère m'a un jour dit "je suis sûre qu'il t'es arrivé quelque chose quand tu étais petite", elle n'imaginait pas que la réponse était "Oui: tes BD de Reiser". De fait, je ne le lui ai jamais dit, puisque je n'ai identifié le problème que très récemment.

Dans certains des albums en question, y a des scènes portant atteinte à la dignité humaine (sous le coup de l'article 227-14 du Code pénal)... Inutile que je les décrive. Je sais de quoi je parle. La jurisprudence de l'époque estimait que si un mineur de moins de 15 ans était exposé à ces planches, le choc n'était pas seulement moral, mais psychologique. La loi estimait qu'un mineur n'avait pas la maturité nécessaire pour décoder le second degré ou l'absurde noir de Reiser.

La TV était sous clé, Astérix et Tintin aussi, mais pas Reiser...
Dans les années 80, on craignait pour la moralité (la religion, la pudeur). Aujourd'hui, on s'inquiète davantage de l'impact traumatique et du respect du consentement. Les scènes qui m'ont le plus marqué, même satiriques, seraient aujourd'hui analysées sous l'angle des déclencheurs de traumatismes.

L'impact traumatique pour moi est absolument certain.
La lecture (répétitive, qui plus est, les gravant bien dans ma mémoire) de ces albums a très certainement altéré de manière durable ma sexualité et pendant très longtemps, la nature même de mes fantasmes, avec une énorme dose de honte et de dégout de moi-même.

Je ne ressens plus les mêmes choses. Je me suis déconstruite et reconstruite, j'ai appris à me réguler dans le tumulte du monde, j'ai appris que la sexualité pouvait être un moment de partage et de communion, au cours duquel je n'ai pas à chercher à plaire ou à cocher des cases. Je le dois à des personnes formidables de bienveillance et aux bienfaits de l'introspection, ainsi qu'à toutes les démarches qui m'ont permit d'identifier mes neuroatypies dont mon absence de filtres "innés". Aujourd'hui, alors que je "vois" littéralement dans ma mémoire les planches de ces albums, je vois bien le côté caricatural et humoristique. Mais les scènes et le contexte de leur découverte, ça a eut un impact considérable sur mon mal être d'enfant et d'adolescente. J'étais déjà très différente de mes pairs de classe d'âge et en plus, j'avais cet imaginaire sexuel "pervers" qui ne cadrait pas avec les mises en image des amourettes qui m'étaient contemporaines.

Pour un enfant avec un système de traitement de l'information différent (et une mémoire visuelle quasi photographique) ces BD posaient d'énormes problèmes. Sans filtres, une information satirique est reçue avec le même poids de réalité qu'une information factuelle. L'image ne reste pas "à la porte" de l'esprit, elle s'y installe. Qui plus est, j'ai le fardeau de l'hypermnésie : là où d'autres oublient, je "revois". Cette capacité transforme un souvenir de lecture en une archive permanente, rendant le travail de déconstruction beaucoup plus exigeant, car il faut littéralement réétiqueter chaque image stockée dans ma mémoire pour lui enlever son pouvoir de nuisance.

Sachez que sur le plan juridique, psychologique et éducatif, cette exposition fait partie des maltraitances par négligence ou carence éducative.


Dans la même catégorie "souvenirs de merde", il faut comprendre que j'avais peur de ma mère et que je me sentais insultée par des comportements que je ressentais comme profondément irrespectueux de mes besoins intrinsèques.
En classe, on avait accès à la Convention Internationale des Droits de l'Enfant, en lien avec les programmes de prévention de l'UNICEF.
Je pense que mon ancienne instit serait extrêmement choquée de découvrir qu'elle n'a pas su faire preuve de discernement et respecter son propre enfant. Mais c'était le cas.

Je ne me sentais pas respectée, dans plusieurs de mes Droits, dont mon droit à l'intimité corporelle.
Il faut comprendre que sous prétexte de taquineries, elle me touchait sur des parties de mon corps où ça me dérangeait. Il n'y avait aucun geste sexuel, dans son esprit. Par contre le respect de l'espace intime était et reste un problème. Non, ce n'est pas une taquinerie acceptable de toucher la poitrine ou les fesses de sa fille (à fortiori si elle s'en plaint!). Peut être que ce n'est pas arrivé très souvent, peut être que si. Probablement que si, parce qu'à un certain stade, je me laissais faire par pure habitude, parce que je n'avais plus le courage de protester et que je ne voyais plus où était le problème.
Le problème? Je ne consens pas à ces gestes. Je ne trouve rien de drôle ou amusant là dedans. Mon corps, mon vécu.

Pour être complètement claire, je ne consens même pas à ce qu'elle me fasse la bise, et pourtant quand elle tend ses bras autour de mon cou, alors que je déteste ce rituel social (surtout lorsqu'il est détaché d'une sincérité profonde de ma part)... je la laisse faire! C'est épuisant nerveusement.
Peut être que pour elle c'est une sorte de geste de soin. Je ne sais pas... mais moi, je le vis comme une agression. Seulement j'ai tellement pris l'habitude de ne pas la contrarier, que je la laisse faire.

Je n'en peux plus de la laisser faire.

En ma mère, je perçois une sorte d'orgueil du "Bien".
Un prisme déformant insidieux et terrible, une forme de violence particulièrement difficile à dénoncer: une violence altruiste.

Ma mère ne m'a pas fait subir des maltraitances telles qu'on les stigmatise le plus couramment.
Mais elle a été et reste profondément maltraitante à mon égard.

Ma mère, c'est quelqu'un qui agit au nom du Bien.
Quand quelqu'un agit ainsi, c'est à dire dans le cadre d'une idéologie (en ce qui la concerne, la pédagogie Freinet, puis l'écologie, la décroissance, la crainte d'un effondrement mondial...) ou d'une posture politique, il s'autorise à ignorer les signaux de détresse réels des tiers.
Vu sous cet angle, si je souffre et si j'ai souffert, ça ne peut pas être à cause d'elle.
Elle me l'a dit, j'étais au collège: j'étais trop sensible, trop colérique, trop agressive.
Elle me l'a redit plus tard, à plusieurs occasion, j'étais égoïste.
Elle me l'a dit tellement de fois, que j'avais fini par la croire!

Sauf qu'en réalité, elle ne se mettait pas dans une posture favorisant une communication équilibrée, non violente, en absence de jugement, avec une écoute positive inconditionnelle.

En tant que professionnelle de l'éducation, quand j'étais gamine, elle n'a pas su adopter une posture de nature à identifier mes symptômes évidents des crises d'angoisse. Ça ressemble à des colères explosives. Mais c'est fondamentalement un problème de régulation émotionnelle.

Ma mère m'apparaît avant tout comme une personne sentencieuse. Elle pose ses idées. Sans laisser de place à la contradiction. La contredire, j'ai l'impression que c'est lui faire violence et porter atteinte à son identité intrinsèque de personne Juste.

Quand je lui explique que j'utilise des outils numériques pour surmonter mes handicaps, elle trouve moyen de me dire "c'est bien, tu es moderne, mais moi j'ai des opinions politiques!".
Il est où, le rapport, maman?!

Je ne supporte plus cette posture. Je ne peux plus la supporter.

En politisant et en idéalisant tout, il me semble qu'elle a construit un écran de fumée lui faisant perdre de vue son rôle de parent. C'est toxique.
Il devient évident que mes particularités et spécificités sont invisibles à ses yeux, et pire: ils n'ont aucune sorte d'importance dans son système de fonctionnement.
Quand je les lui remet sous le nez, elle y pense, et puis elle oublie. C'est flagrant. C'est destructeur. 


Et là, je dois aborder le pompon sur le cake:
À un moment de mon adolescence ou de ma vie d'adulte (mystère!) ma mère m'a dit que, quand elle m'a prise en classe avec elle en CP, elle avait la conviction que j'étais "précoce" ("surdouée") et qu'elle pensait que ses méthodes Freinet me conviendraient mieux que la rigueur de l'école locale.
Mais elle n'as pas voulu me faire passer les tests. Dans mon souvenir, elle a argumenté que c'était pour que j'ai une "enfance normale".

Youhou! Scoop: ça a foiréééééééé! 🎉

Sous couvert de bienveillance pédagogique (Freinet), ma mère a pratiqué une forme d'expérimentation sauvage sur moi, en ignorant complètement la réalité clinique de mon système neurologique.

L'ironie est cruelle concernant les pédagogies dont elle se voulait l'ambassadrice: elles-ci reposent normalement sur l'observation de l'enfant et le respect de son rythme.
En théorie, donc, on s'adapte à l'élève.
En pratique j'ai en réalité été forcée d'entrer dans le moule de sa "méthodologie".

Certains aspects étaient plaisants. Mais j'avais (et j'ai toujours) besoin de cadres, d'une vision claire et globale des objectifs des différents apprentissages. Ce dont je ne disposais absolument pas. Or ne pas comprendre les enjeux m'a toujours empêché d'apprendre. J'éludais les sujets frappés ainsi d'incompréhension et je subissais en réponse un contrôle coercitif que je ne comprenait pas davantage.
Je ne me suis pas épanouie.
J'ai appris à masquer mes lacunes, mes déficiences et mes anomalies.

En refusant les tests pour m'offrir une enfance soi-disant "normale", ma mère a commis une erreur fondamentale : elle a confondu "normalité" et "invisibilité". En tout cas si je m'en tiens au discours qu'elle m'avait tenu, ce jour là, quand elle m'a dit que j'aurais pu être dépistée.

Qu'est ce que c'est, une enfance normale?
Une enfance épanouie? La mienne ne l'a pas été.
J'ai passé mon temps à suivre ma sœur aînée comme son ombre pour devenir son miroir et apprendre à dissimuler au mieux mes différences. Faire semblant d'être un individu qu'on est pas, ce n'est pas avoir une enfance normale.

J'ai subie une hégémonie pédagogique qui m'a laissé de profondes cicatrices et une colère immense.
Car oui, je souffre toujours avec la même intensité, avec en plus ce petit zeste qui donne une saveur incomparable à tout ça: la compréhension. Je sais des choses sur moi-même que je  ne savais pas à l'époque où je subissais les choses.

De mon point de vue (qui s'est vérifié à l'occasion de diffusions de tout un tas de reportages dans Envoyé Spécial ou Ça se discute ; car oui, elle nous donnait ses opinions en la matière, à ces occasions), elle a fait preuve d'un aveuglement coupable sur mes douances.
À un moment de mon développement, elle a constaté une certaine précocité et elle a fait un choix qui l'a conduite à ignorer certaines données du problème, certainement avec les meilleures intentions du monde.
La plus lourde en conséquence a été l'ignorance totale de la dyssynchronie des enfants dits "précoces". Il s'agit du décalage entre le développement intellectuel, affectif et psychomoteur des enfants vivant avec cette condition intellectuelle spécifique.
En 1987, les travaux de Jean-Charles Terrassier étaient déjà assez largement diffusés, alors je suis obligée de partir du principe que même si elle voulait bien faire, elle a fait un choix plus ou moins conscient d'outils inadaptés. Ce qu'elle a fait, c'était du bricolage éducatif, et c'est de mon point de vu une négligence éducative et affective.
Peu importe que ça ait été involontaire de sa part. C'est ce que j'ai vécu, de manière intrinsèque.

Ma mère n'a pas tenu compte du fait que le cerveau d'un enfant "précoce" traite les stimuli avec une intensité radicale.

Elle a (volontairement ou pas, ce n'est pas la question) ignoré que le besoin de justice, la lucidité précoce et l'hypersensibilité sensorielle ne sont pas des traits de caractère, mais des caractéristiques neurologiques.

Le refus de se renseigner était peut être de l'ignorance de sa part, mais j'ai du mal à y croire. J'ai perçu (peut être à tors) un choix actif de ne pas savoir. Savoir, c'eût été admettre que sa fille avait des besoins que ses méthodes ne pouvaient pas combler. Ça a un nom: négligence éducative par orgueil pédagogique.

Le prix de ma normalité forcée, ce sont mes troubles anxieux, acquis.
Puisque mes besoins n'étaient pas reconnus, j'ai dû les gérer seule.

"Tout était fait" pour mon épanouissement, mais j'avais envie de mourir, car rien n'avait de sens. Ma vie n'avait pas de sens. Mon entrée au collège a été un cataclysme et j'ai encore davantage masqué mon malaise. J'ai mis en place des stratégies d'évitement profondément délétères pour ma santé physique et mentale.
Ce décalage initial entre mes besoins et la réponse pédagogique est la source d'un traumatisme profond qui me fait encore violence.

Aujourd'hui, à l'âge adulte, je me retrouve à faire le travail de décryptage (TDAH, TSA, HPI...) que la médecine aurait dû faire il y a 35 ans.

Le constat est amer. Ma mère a protégé son image d'institutrice innovante plutôt que de protéger ma santé mentale.
Peut être, oui, qu'elle ne savait pas, qu'elle n'avait pas comprit, qu'elle pensait sincèrement faire "au mieux".
Mais vous savez quoi? Ça ne compte pas.
Le mal est fait.
Elle m'a fait du mal.

Les parents ne font pas du mal à leurs enfants par sadisme.
La grande majorité des parents sont portés par la conviction de faire ce qui est nécessaire.

Ça ne retire rien, il me semble, à ma légitimité de dénoncer des actes de maltraitance.

Des maltraitances qui perdurent.

Car ma mère n'arrive toujours pas à tenir compte de mes spécificités neurologiques ou de mes besoins environnementaux et sensoriels.

Je ne le lui demande plus: j'ai atteint un point où je veux qu'elle garde toutes ses convictions éloignées de ma sphère d'existence. Soit elle me fréquente pour la personne que je suis, en me respectant dans toutes mes spécificités, pour le plaisir simple de passer du temps avec moi, soit elle reste en retrait.
Pour être honnête, à la suite de l'avalanche de souvenirs que je viens de me prendre dans la face (et dont je n'ai exposé qu'un petit échantillon), je n'ai plus franchement envie de la voir.

À certaines périodes de ma vie, j'écrivais "je l'haime".

Actuellement c'est beaucoup plus violent, et je déteste ça.

mercredi 29 avril 2026

Troubles alimentaires et conseils "à côté de la plaque"

Très récemment, je discutais avec un ami d'un paquet de chips entamé, mais fermé d'un clip, posé sur ma table basse.
C'est une image importante pour moi qui souffre de TCA depuis des décennies.
Un paquet de chips entamé et pas terminé, c'est une grande victoire personnelle.

L'ami en question m'a conseillé de faire mes courses en Drive, conseil qui m'a quelque peu laissée hébétée, sans tout à fait savoir pourquoi (mis à part que je n'aime pas du tout le procédé de la commande et récupération de mes courses). Il m'a fallu plusieurs heures pour réaliser une confusion évidente entre les achats impulsifs (je le vois, ça me fait envie, je l'achète) et les achats/consommations compulsifs.
Car non, ça n'a rien à voir!

Bien que les termes soient souvent utilisés de manière interchangeable dans le langage courant, l'impulsivité et la compulsivité reposent sur des mécanismes neurologiques distincts. On peut les voir comme deux forces opposées sur un axe du contrôle de l'action.

L'impulsivité, c'est en quelque sorte le "moteur" sans frein:
Il s'agit d'une prédisposition à des réactions rapides et non planifiées face à des stimuli, sans égard pour les conséquences négatives à long terme. En gros il y a un défaut de contrôle inhibiteur et le cerveau privilégie la récompense immédiate.

Le neurotransmetteur clé en est la dopamine, avec une hypersensibilité aux signaux de récompense.

La compulsivité, c'est plutôt l'action "automatique" avec la répétition de comportements persistants et inappropriés à la situation, sans lien avec une récompense, souvent pour réduire un inconfort ou une anxiété. C'est une transition de l'action dirigée vers un but, vers une habitude rigide. La personne se sent obligée de réaliser l'action, même si elle n'en tire aucun plaisir.

Le neurotransmetteur clé ici est la sérotonine, qui joue ici un rôle majeur dans la régulation de la flexibilité cognitive et de l'évitement du danger.

Dans le cadre des troubles des conduites alimentaires, l'impulsivité et la compulsivité ne s'excluent pas. Au contraire, elles coexistent souvent, ou se succèdent, créant des cycles difficiles à rompre.

On le vit généralement mal: la sérotonine sert littéralement à obtenir une dose de dopamine.

Mon corps a besoin de dopamine, parce que je suis dans un état de stress avancé et j'ai un besoin viscéral de manger quelque chose de satisfaisant.

L'impulsivité est fortement liée aux épisodes de d'hyperphagie boulimique, dont je souffre depuis des décennies.
Ainsi, face à une émotion forte (colère, tristesse, ennui...) mon système de récompense s'emballe et toute ma meilleure volonté ne parvient plus à freiner l'envie immédiate.
La sensation? C'est une perte de contrôle brutale. J'agis avant de réfléchir, poussée par une urgence de gratification pour apaiser une tension interne. Ou au mieux, je me retrouve à négocier avec moi-même pour essayer de trouver une solution alternative.

La première fois où j'en ai eu pleinement conscience, c'était en 2012, après avoir suivie une formation professionnelle de plusieurs jours, en vase clôt (on mangeait ensemble, donc j'étais en saturation totale de mon anxiété sociale). Le dernier jour, on a fini en avance et j'avais besoin de me retrouver seule et de manger quelque chose de gras et sucré avant de retourner à la maison rejoindre mon mari.
Qu'on se comprenne bien: ce que je voulais, c'était ma dose. Celle d'une droguée.
Dans le rayon pâtisserie industrielle d'une GMS de Tarbes, j'ai passé littéralement 45 minutes à essayer de choisir entre plaisir, raison et nutrition. J'ai vaguement le souvenir de gâteaux à la génoise fourrée cacao, mais je ne suis pas certaine que ça soit ça que j'ai acheté, ce jour là.

Ce problème de compulsions alimentaires, le l'ai depuis longtemps et j'ai très longtemps gardé le silence, à ce sujet. Même quand je faisais des indigestions chroniques avec des reflux gastriques de plus en plus handicapants. Je vivais avec ce trouble psychique, dans la honte et le secret, comme avec une anormalité que je devais absolument cacher à mes proches.

Si aujourd'hui je m'y connais aussi largement en pâtisserie, c'est parce que j'ai découvert de manière empirique que, le "faire soi-même" ne procure pas du tout la même réponse neurologique que d'acheter un produit déjà prêt à la consommation.

Aujourd'hui, le conseil de faire mes courses en Drive est aussi inapproprié que celui de faire carrière dans la pâtisserie professionnelle que j'ai autrefois reçu (et qui revient de temps à autre dans la conversation).

Durant des décennies, mon cerveau a acté que le sucre ou le ratio glucides/gras/sel est une réponse appropriée à un stress chronique.
Pour ce qui est des courses, je suis tout à fait capable d'acheter des chips en Drive, motivée par la compulsion, parce que c'est une solution simple et rapide à un inconfort nerveux.
Mais c'est tellement plus chouette de prendre le temps de me concentrer sur des ingrédients plus sains, pour préparer une pâtisserie plus saine, avec un indice glycémique plus approprié, et surtout une sapidité tellement différente!

Je rappelle ce que signifient les initiales TCA: Troubles du Comportement Alimentaire.

Un Trouble, en psychiatrie, ça se réfère généralement non seulement à un comportement anormal, mais surtout à une souffrance intrinsèquement liée au comportement. Pour qu’une différence de fonctionnement réponde à cette qualification, elle doit généralement répondre à trois critères cumulatifs:
- La souffrance psychique (détresse)
- Le retentissement (dysfonctionnement)
- La déviance par rapport aux normes (dans un sens statistique ou socioculturel)

Mon hyperphagie compulsive correspond tout à fait à ça.

Or mon récent changement de traitement (de la Paroxétine vers la Fluoxétine) visait en particulier ce problème spécifique. Il faut en effet savoir que le Prozac© (fluoxétinea une AMM (Autorisation de Mise sur le Marché) spécifique pour les TCA, en plus des troubles de l'humeur type dépression, en particulier les troubles compulsifs alimentaires liés à aux mécanismes de la réponse dopaminergique (le circuit de la récompense).

À ce stade, il est important que je refasse un petit rappel:

Depuis aussi loin que je me souvienne, j'ai connue la nourriture comme un outil de réconfort, avec une très forte appétence pour le sucré, mais aussi pour les "snacks" salés (ultra transformés et souvent riches en additifs pas nets). Or des études ont prouvé que les chips de pomme de terre font partie des aliments qui activent le plus facilement la réponse dopaminergique.

Mon cerveau est accro aux récompenses. Les chips activent des circuits neuronaux déclenchant la production de dopamine qui entraine un sentiment de plaisir intense.
Je n'achète pas mes chips en mode "je vois le paquet". Je vais les acheter exprès parce que je sais que les manger va me faire psychiquement du bien.

Pour lutter contre mes troubles alimentaires, j'ai assez tôt essayé de mettre en place des stratégies visant à m'éviter les crises d'hyperphagie. D'une part en me cultivant sur la nutrition, qui est devenue une passion pragmatique. D'autre part en  préparant moi même des desserts, avec passion et ferveur. Au début pour pouvoir les consommer. Puis peu à peu, parce que j'ai vu un changement agréable s'opérer: la compulsion devenait moins intense et je me sentais littéralement mieux psychiquement avec la nourriture.

J'ai appris, des décennies plus tard, que prendre le temps de préparer des plats élaborés, et plus spécifiquement des desserts complexes, agit comme un puissant levier neurologique pour "reprendre la main" sur les circuits de la compulsivité.

Voici pourquoi cette démarche modifie la réponse de mon cerveau face à la nourriture :

Très important, il y a pour commencer une (ré)introduction d'un délai de gratification.
Les troubles compulsifs reposent sur un court-circuit entre l'envie et l'acte. En pâtisserie fine, il est impossible d'obtenir un résultat immédiat : il faut peser, mélanger, cuire, puis laisser refroidir.

Ce processus a un effet neurologique vérifiable : ce délai force le cortex préfrontal (le siège de la raison) à rester activé pendant toute la durée du processus. Cela étire le temps entre la pulsion et la consommation, affaiblissant ainsi le réflexe automatique.

La compulsivité est une habitude rigide logée dans une partie spécifique du cerveau. On mange sans y penser, par pur automatisme.

Cependant la préparation complexe, comme la réalisation d'un dessert élaboré demande de la concentration et le respect d'étapes précises. Cela transforme l'acte alimentaire en une action dirigée vers un but. Le cerveau ne traite plus la nourriture comme un objet de soulagement immédiat, mais comme le résultat d'une construction technique.

La stimulation sensorielle joue un rôle important également, en sollicitant l'odorat (les arômes de cuisson), le toucher (la texture de la pâte) et la vue (le dressage).

Par ces processus, la régulation de l'appétit se fait naturellement... L'exposition sensorielle prolongée permet au cerveau de commencer son processus de "satiété sensorielle spécifique". Souvent, le simple fait d'avoir manipulé les ingrédients et senti les odeurs réduit l'urgence de la consommation massive, car une partie du besoin sensoriel a déjà été comblée.

Pour finir, il ne faut pas négliger la valorisation de la compétence, du savoir-faire et de l'objet alimentaire en soit. En psychologie cognitive, on accorde plus de valeur à ce que l'on a créé soi-même.

Cuisiner et pâtisser pour mes proches, ça a dès le début, et sans que je m'en rende compte, été une façon pour moi de sortir de la honte et surtout, de prendre soin de moi.

Mes troubles compulsifs alimentaires étaient souvent liés à une consommation cachée et dévalorisée, a fortiori quand on me parlait de ma grand-mère diabétique. En créant quelque chose de particulièrement sapide, beau et élaboré, je transformais la nourriture en une œuvre artisanale. Il ne s'agissait plus de me remplir mais de déguster une création dont j'étais responsable, au sens noble. Cela restaure une forme d'estime de soi face à l'assiette.

Je comprends aujourd'hui que mes proches n'aient pas perçus ces processus cognitifs. Ainsi, ma mère a très sincèrement cru que c'était une passion valorisable sur le marché du travail, sans comprendre pourquoi j'écartait son "conseil". Je n'avais alors pas les arguments pour lui faire comprendre que c'était absolument inenvisageable pour moi. Sans même me préoccuper des conditions d'exercice (que je sais être incapable de supporter), je n'ai jamais eu envie de faire de ce loisir une activité à plein temps. Mais le fond de son incompréhension n'est même pas là: mon entourage ne percevait très certainement pas (et j'ai très longtemps été incapable de le voir moi-même) la dimension profondément thérapeutique de mon investissement en pâtisserie, puis en cuisine en général.

Je ne crois pas que quelqu'un qui dessine des choses particulièrement cathartiques pour lui-même aura envie de mettre ses œuvres en vente. Pour moi c'est exactement la même chose.
La pâtisserie n'est pas une activité fondée sur la passion comme fondement initial mais sur la réappropriation d'une forme de contrôle de moi-même. C'est une stratégie, pas une fin en soit.

Pourquoi les desserts en particulier ? Au début, c'était bien simple: à la maison, pour avoir autre chose qu'un fruit comme dessert, il fallait produire ledit dessert.
En outre, le sucre et le gras sont souvent des déclencheurs importants des crises. En faire des sujets d'étude technique permet de désacraliser ces ingrédients. Ainsi les produits sucrants et les matières grasses ne sont plus des interdits mais des matières premières techniques.

En décidant de la composition et de la qualité des produits, on reprend le contrôle, ce qui réduit le sentiment d'impuissance face à des produits industriels conçus pour être addictifs.

En résumé : faire la cuisine soi-même, c'est passer d'un mode réactionnel (je subis la crise) à un mode créatif (je pilote le processus). C'est une forme de méditation active qui rééduque la patience du cerveau.

C'est donc cet aspect thérapeutique invisible à ma mère, que je n'ai que rarement expliqué à mes proches, qui a pour effet de rendre toute suggestion professionnelle dans cette voie totalement inadéquate et inappropriée: j'y perdrais très certainement tous les bénéfices obtenus de haute lutte (invisible). Je passerais d'une activité de refuge et de soin psychique à une performance potentiellement anxiogène et donc source de mal-être.
En cuisine professionnelle, on ne choisit pas toujours ce que l'on prépare, et les rythmes y sont imposés. La pression peut stimuler l'impulsivité et le stress, soit exactement les déclencheurs que mes activités de cuisine domestique cherchent à apaiser.










jeudi 23 avril 2026

Bien lire les notifications de décision de la MDPH

J'ai refais mon dossier MDPH fin 2025.
Ma situation a changé puisque de "simples" troubles anxieux généralisé" (TAG) je suis aussi diagnostiquée fibromyalgique, avec un syndrome de l'intestin irritable et une méralgie chronique (et de l'arthrose lombaire mais pffft c'est un détail!)...

J'ai obtenu les trois choses le plus importantes à mes yeux.
D'une part, le renouvellement de ma RQTH (Reconnaissance de la Qualité de Travailleur Handicapé).
D'autre part, l'attribution d'une Carte Mobilité Inclusion (CMI) mention Priorité.
Pour finir, et c'est super méga important, l'Orientation en Etablissement ou service de réadaptation professionnelle (ESRP).

Les deux premières sont sans durée de validité (c'est marqué "permanent", sur ma CMI, pour que ce soit bien clair pour tout le monde).

La troisième, elle, a une date limite: le 31 décembre 2028, fini.

Et alors?
Et bien figurez vous que je croyais que c'était acté: l'EPNAK d'Angoulême était saisie, joie bonheur et inscription sur la liste d'attente (en effet les places étant limitées, nécessairement il y a des délais d'admission).

Le hic? Si j'ai plusieurs fois essayé d'entrer en contact avec la structure (sans réponse), je n'avais pas conscience que, en réalité, je n'avais pas complété mon dossier d'admission.

La Notification de Décision du 08 janvier 2026 comprend pourtant un passage ultra méga important à ce sujet. Mais je ne l'ai convenablement lu que ce jeudi 23 avril 2026:

Pour rechercher et pour contacter des structures, vous pouvez utiliser l’outil ViaTrajectoire. Connectez-vous au site ViaTrajectoire : https://usager.viatrajectoire.fr

Maintenant que mon espace est créé avec une adresse mail et un mot de passe sécurisé, je ne courre aucun risque à afficher cette section du courrier.


La seule chose que je reproche à la formulation, c'est qu'en réalité on ne peut pas utiliser ViaTrajectoire: on doit le faire.
Il y a une différence notable entre la possibilité de faire quelque chose et l'obligation de le faire.


J'ai essayé d'être la plus factuelle possible.
Par contre pour mon adresse de domiciliation, elle va changer au cours des mois à venir (mais ni mon adresse mail, ni mon numéro de téléphone ne seront impactés, et je suis habituée à demander à La Poste des redirections de courrier).

Ouf! Un problème de moins!

mardi 21 avril 2026

Le stress, les stress, l'origine du terme et ses analogies

De nos jours, la plupart des gens pensent que le terme de stress est et a toujours été utilisé pour décrire des phénomènes biologiques...
Il n'en est rien.

Le concept de « stress », tel qu'on l'entend aujourd'hui est en réalité relativement récent. Bien que l'humanité ait toujours ressenti des tensions, le mot n'est entré dans le vocabulaire médical qu'au milieu du XXe siècle.

Ainsi, avant 1930, ce terme appartenait exclusivement au champ lexical de la physique et de l'ingénierie. On l'utilisait pour désigner la force exercée sur une structure matérielle (comme un pont ou une poutre) et la tension qui en résulte. L'idée qu'un corps humain puisse subir une "pression" similaire n'était alors qu'une métaphore.

Avant que le mot stress ne devienne populaire, le physiologiste de Harvard, Walter Cannon, a posé dans les années 1920, les bases de la recherche en matière physiologique. Il a ainsi introduit le concept d'homéostasie (la capacité du corps à maintenir un équilibre interne). C'est lui qui a décrit pour la première fois la réaction de "lutte ou fuite" (fight or flight), expliquant comment le système nerveux réagit aux menaces.

Le véritable tournant médical a lieu en 1936. Un endocrinologue austro-hongrois installé à Montréal, Hans Selye, publie un article court mais révolutionnaire dans la revue scientifique Nature (l'une des publications scientifiques les plus anciennes et les plus réputées au monde).

Hans Selye y explique scientifiquement une hypothèse: il cherchait une hormone spécifique non encore étudiée. En injectant divers extraits à des rats, il a remarqué qu'ils développaient tous les mêmes symptômes (ulcères, hypertrophie des glandes surrénales), peu importe la substance injectée.

Il a alors compris que le corps répondait de manière non spécifique à n'importe quelle agression extérieure. Il a d'abord appelé cela le « Syndrome Général d'Adaptation ».
Puis il a emprunté le mot stress à la physique pour décrire cet état de tension de l'organisme.

Après la Seconde Guerre mondiale, le terme a quitté les laboratoires pour entrer dans la vie courante. Les médecins ont commencé à l'utiliser pour expliquer l'impact psychologique des combats sur les soldats, puis, dans les années 1950 et 1960, pour décrire les tensions liées au travail et à la vie moderne.

Il faut donc revenir aux bases sémantiques.
Déjà, il est intéressant de noter que le mot stress en français est un emprunt du même mot anglais qui est lui-même issu de l'ancien français « destresse » qui signifie littéralement détresse. En soit, c'est déjà assez édifiant.
Au XIIe siècle, le vieux français utilisait le mot destresse (issu du latin districtia, qui signifie "étirement", "étroitesse" ou "oppression"). À l'époque, il désignait une situation de grande souffrance, une angoisse ou une épreuve physique subie.
Après l'invasion normande de l'Angleterre, le mot a été intégré à la langue anglaise sous la forme distress. Au fil des siècles, l'usage populaire a progressivement raccourci le mot (aphérèse) pour donner le terme stress.
C'est sous cette forme courte que le mot a commencé à être utilisé au XVIIe siècle par des physiciens et ingénieurs anglais. Dans ce contexte, il servait à mesurer la contrainte exercée sur un matériau solide.

C'est cela que décrivait ce mot, depuis des siècles, donc: un phénomène purement mécanique.

Le stress d'une machine désigne la force interne appliquée par unité de surface au sein d'un matériau. C'est une histoire de contraintes liées à des processus physiques voire chimiques. Le phénomène de stress se produit lorsque la machine est soumise à des charges externes, des pressions ou des variations thermiques.


Charge vs Capacité
En ingénierie, on ne fait jamais travailler une machine à sa limite de rupture ; on utilise un coefficient de sécurité pour savoir à quel niveau la faire fonctionner de manière optimale. Ainsi, si une pièce peut supporter 1000 MegaPascal avant de casser, on la fait travailler à seulement 200MPa (coefficient de 5).

Le stress du système nerveux apparaît quand la charge nerveuse réduit le coefficient de sécurité.

Ma "marge de manœuvre" nerveuse est moins importante que celle des gens "lambda".
Qui plus est, elle est réduite par divers facteurs internes ou environnementaux.
En conséquence, la moindre sollicitation technique devient un stress critique.

Or j'ai une perception du monde sans filtres.
Par exemple, une conversation verbale, qui plus est au téléphone, c'est éreintant.
Ceci parce ce que je vois dans mon environnement immédiat ne correspond pas à ce que j’entends, pour commencer. À supposer que j'entende correctement (l'interlocuteur ne parle ni trop bas, ni trop fort), et qu'il n'y ait pas d'interférences. Il faut aussi que je comprenne sur le fond ce qu'on me dit (certaines personnes utilisent à mauvais escient du vocabulaire qu'elles croient comprendre). Il faut également que je me comporte correctement, moi: être socialement "conforme" en tant qu'interlocutrice....


La fatigue cyclique: l'usure invisible
Pour les machines, une pièce peut supporter une charge énorme une fois, mais casser si on lui impose une petite vibration répétée 1 million de fois. C'est l'accumulation de micro-fissures.

Ce ne sont pas forcément de "gros" événements qui vont provoquer du stress (un événement style restaurant, concert, festival...), mais la répétition de micro-sollicitations (stimuli visuels, auditifs, sensoriels, cognitifs, imprévus de toutes natures, interactions plus ou moins efficientes avec des tiers...). Tout ça, je suis obligée d'en tenir compte. Chaque stimuli me prive d'une part de mon énergie de fonctionnement. 


La limite d'Élasticité (point de non-retour)
Phase Élastique : La machine subit une pression, se déforme légèrement, mais reprend sa forme initiale. C'est le stress passager.
Phase Plastique : Le stress est trop fort ou trop long et la structure est modifiée de façon permanente.

Pour le système nerveux, cela correspond aux états d'épuisement où la simple "volonté" ne suffit plus à revenir à l'état initial, car la structure même (le réseau neuronal) a été modifiée par l'excès de cortisol ou d'adrénaline.
J'aimerais vraiment que les tiers assimilent le fait que, dans ma vie, au sens global du terme, si je ne me laisse pas de marge de sécurité, je suis en danger.
Ce n'est ni une impression ni une sensation: c'est un fait physiologique de biochimie nerveuse.
Un stress trop fort, trop long, trop général est extrêmement délétère pour moi.
Pour mon système nerveux, cela correspond à des états d'épuisement où la simple "volonté" ne sert absolument à rien.
On est au delà de l'émotion: l'excès de certains neurotransmetteurs et hormones néfastes, le manque de sérotonine et de divers autres neuromédiateurs me rendent malade et mes réactions psychiques sont altérées, parfois au point d'avoir des réactions qui sont aux antipodes de mes valeurs morales.


Surcharge de données
Dans les machines complexes (p ex. ordinateurs), le stress peut être informationnel par saturation. Trop de données arrivent en même temps, le processeur surchauffe et le système "freeze".

Et bien moi aussi.
Si ma marge de manœuvre nerveuse est réduite par de la fatigue ou un état d'hypersensibilité, la moindre sollicitation devient un stress critique.
Pendant des années je n'ai pas su comment gérer et j'explosais, tout simplement. Parfois j'étais en état de sidération. De temps à autre, je deviens aphone.

Il est important de comprendre que je fais souvent de très gros efforts pour me maîtriser quand je suis sur-stimulée. Ceux-ci visant principalement l'objectif de ne pas céder à l'agressivité pure et simple, qui consiste à mettre tout danger en déroute (mais pas très efficace socialement, et pas du tout CNV).
Pour me protéger moi-même, et pour protéger les autres, je dépense une énergie dont la majorité des gens ne prennent absolument pas la mesure.

En bref: l'être humain est une méga structure d'une grande complexité et nous ne sommes pas tous faits du même matériau nerveux (métaphoriquement parlant).

Pour moi, tout est stimulus et je n'ai pratiquement aucun filtre inné.
Chez la plupart des êtres humains, le système nerveux sait s'ajuster spontanément, mettre au second plan l'analyse de l'environnement, laisser de côté certaines perceptions.
Pas le mien.
Je suis hypersensible, au sens sensoriel et perceptif. Si tous mes sens ne fonctionnent pas en mode "hyper", je pense que c'est parce que mon cerveau tente de me protéger.

Je rappelle que les êtres humains n'ont pas que cinq sens (ça, ça remonte à Aristote!). Il y a certes la vue, l’ouïe, l’odorat, le goût et le toucher (sens extéroceptifs), mais aussi les sens proprioceptifs et équilibrioceptifs (le corps dans l'espace), les sens intéroceptifs (l'état interne), et d'
autres sens spécifiques (relatifs au système nerveux); la médecine distingue également des facultés sensorielles basées sur des récepteurs dédiés (thermoception distincte du toucher, nociception liée à la perception de la douleur et chronoception liée à la perception du passage du temps).
Ma chronoception est très en dessous de la moyenne...

Qui qu'il en soit, concernant mes "filtres" face au tumulte du monde, il s'agit plus pour moi de stratégies d'adaptation, que j'ai appris à solliciter et à maintenir en place (ce qui demande de l'énergie).

D'aussi loin que je me souvienne, j'ai toujours été comme ça, et pendant plus de 35 ans, je n'ai pas eu les outils pour comprendre que la majorité des gens ne le sont pas.

Dans mon quotidien, chaque interaction est difficile et génère du stress.
La façon de parler, l'intonation, le débit (trop lent, en particulier, avec beaucoup de pauses), le volume, la façon de communiquer... tout ça ce sont des curseurs qui me demandent des efforts importants et me privent d'une énergie que j'investirais volontiers dans autre chose.

S'y ajoutent tous les stimuli sensoriels (la charge visuelle peut avoir un impact considérable sur moi, de même que la charge sonore, tactile, proprioceptive, etc.). Donc un contraste trop fort, un excès de luminosité, des bruits de fond, une hygrométrie peu favorable, ce sont des choses que je perçois et dont je suis incapable de faire abstraction.
À cause de ces difficultés, dès le collège, j'ai appris à lire sur les lèvres, parce que dans un milieu chargé en conversations, j'ai besoin de cette béquille visuelle pour comprendre ce que me disent mes interlocuteurs (en plus ça m'évite de devoir regarder dans les yeux).



La mémoire du stress
En physique, l'hystérésis est la propriété d'un système dont l'état dépend de son historique.
Une pièce qui a été fortement stressée dans le passé ne réagira pas de la même manière qu'une pièce neuve, même si elle semble identique.

Mon système nerveux possède une mémoire fine des crises passées.
Il reste sous tension par anticipation, gardant l'empreinte des surcharges précédentes.
Mon hypermnésie, fondée sur la charge émotionnelle, renforce encore ce mécanisme.
Dans certaines circonstances je suis, par défaut, en hypervigilance de "gestion de crise".

Je n'ai généralement que peu de bande passante disponible pour gérer mon quotidien.
Dans ces circonstances particulières, je suis dans une situation encore plus précaire.

lundi 20 avril 2026

Hypermnésie : comment j'ai su

J'évoque de plus en plus souvent dans mes billets de blog mon hypermnésie.
J'en ai parlé au mois de mars, mais je n'ai pas expliqué comment j'ai découvert en moi ce capacité rare.

Se souvenir des événements passés dans avec une foule de détails, les revisiter de manière méthodique et revivre des émotions passées, c'est la particularité des personnes qui présentent une hypermnésie autobiographique. Cette capacité fascinante est encore très mal connue. Avoir une mémoire exceptionnelle de sa propre vie, ça ne me le semble pas, à moi, tant que ça: je le vis de l'intérieur depuis 44 ans.

Je ne suis pas littéralement hyperthymésique, car je ne me souviens pas des dates et des jours. Le détail absolu de mon passé reste vague.
L’hyperthymésie, aussi appelée mémoire autobiographique hautement supérieure (HSAM), est une capacité qui se caractérise par la faculté de se souvenir, de façon très précise et détaillée, d’événements personnels vécus au cours de sa vie. Ce type de mémoire est extrêmement rare et ne me concerne pas.

La mémoire autobiographique désigne notre capacité à tous de nous souvenir des expériences qui composent notre vie depuis l’enfance. Elle est faite de souvenirs émotionnels et sensoriels de lieux, moments et personnes, mais aussi d’un ensemble d’informations factuelles (comme des noms et des dates) qui nous permettent de nous repérer lorsque nous tentons de convoquer un épisode du passé.

Pour la plupart des gens, ces souvenirs sont plus ou moins précis en fonction de leur ancienneté ou de l’importance qu’ils leur accordent. En raison du caractère dynamique de la mémoire, ils perdent en netteté au cours du temps, s’évanouissent tout à fait, ou sont partiellement réécrits. Mais un petit nombre de personnes (quelques cas seulement ont été décrits dans la littérature scientifique) ont accès à une telle profusion de détails autobiographiques qu’elles peuvent associer des événements précis à n’importe quelle date du calendrier.

Ce n'est pas mon cas.

Toutefois j'ai quand même une mémoire autobiographique inhabituellement performante. Fondée sur l'émotion et non sur la chronologie. Mon archivage n'est pas une superposition de pages calendaires détaillées, mais une sorte de nébuleuse en arborescence avec des points de corrélation. C'est donc plus compliqué de récupérer certaines informations, pour lesquelles j'ai besoin d'indices. Ils peuvent être sensoriels.

J'ai eu la révélation de la réalité de cette forme d'hypermnésie le jour où je me suis enquise auprès de mes parents de la nature d'un souvenir précis dont la date et le lieu m'avait toujours échappé.

C'est un excellent souvenir, d'une précision sensorielle remarquable. Il est pour moi devenu le symbole de ma capacité précoce de capturer l'émerveillement pur.

C'est l'été. Il fait chaud.
On est, avec mes parents, en présence d'autres personnes, qui sont à l'aise, discutent entre elles, rient.
Il y a une grande bâtisse typique, monolithique avec ses deux étages et grenier, au milieu de la cour entourée de murs, contre lesquels se tiennent diverses dépendance. Ce n'est pas un endroit qui m'est familier, mais je m'y sens bien. Un repas se fait dans la cour, justement devant cette grande maison.
Il y a une très agréable odeur de grillades et ça me plait beaucoup.
Il fait nuit. Un événement se prépare mais je ne sais pas trop quoi et je suis curieuse.
J'entend la voix de ma mère tandis que mon regard se pose sur une petite fille de deux ans et demi ou trois ans, endormie dans une poussette: "elle s'est endormie, tant pis".
Ensuite, c'est merveilleux et fascinant: des gens tendent des flammes vers des roues accrochées à des piquets. Le bruit ne m'effraie pas: je suis fascinée par ces cercles qui brillent dans la nuit, qui crépitent et qui tournent, propulsées par des étincelles dorées.

Le souvenir s'arrête là.

Il y a quelques mois (plus de 6 et moins que 36, c'est vous dire si c'est vague), j'ai parlé de cet évènement lors d'un repas de famille (je ne sais absolument pas si c'était chez mes parents, chez ma sœur ou dans un autre contexte). Mon père écoutait et ma mère semblait distraite, jusqu'à ce qu'elle s'écrie "Mais tu ne peux pas t'en souvenir! Tu étais encore au sein!".
Elle se souvenait aussi, mais c'était beaucoup plus flou pour elle. Elle a discuté avec papa de cette soirée, disant que c'était chez (je crois) une sage-femme, ou quelque chose comme ça. Sur la commune de Jauldes, en Charente. Mon père n'avait pas l'air de se souvenir, lui.

La petite fille endormie dans sa poussette, c'était ma sœur. Moi j'étais dans le porte-bébé, contre la poitrine de ma mère.
Je sais aujourd'hui que les feux d'artifice étaient des soleils ou girandoles. Ce sont des roues de Catherine équipées de fontaines pyrotechniques.

La précision sensorielle demeure comme une évidence.
L’odeur (les grillades) ; le visuel (les roues de feux d'artifice) ; l'auditif (la phrase sur ma sœur) ; le kinesthésique (le sentiment de bien-être et l'appétit).

C'est le plus beau souvenir de ma vie, et c'est aussi mon tout premier.


Mais... C’est le paradoxe de ma situation : cette même mémoire, capable de capturer l'émerveillement pur 😍 à un âge où la plupart des gens n'ont que des souvenirs fragmentaires, est celle qui a aussi, par la suite, cartographiée l'insécurité.

dimanche 19 avril 2026

Télévision, bandes dessinées et maltraitance par négligence

Ces temps-ci je prépare un déménagement.

Important émotionnellement.

Il s'agit de rentrer dans mes murs.

Compromis de vente signée le 30 mars.

Prêt en cours de validation.

Normalement à la mi-juin, je pourrais prendre possession de l'acte de propriété et des lieux...


Au milieu de mes opérations de tri et d'empaquetage de mes affaires, je suis parfois confrontée à des prises de conscience inattendues.


Il se trouve que j'ai tout une catégorie d'objets "sensibles" à ne pas laisser en libre accès dans la maison.

Je souhaite ainsi acquérir une armoire en bois qui se verrouille avec une véritable serrure.

Par souci de préservation de mon intimité, et parce que toutes les passions n'ont pas à être étalées au grand jour.


Or j'ai une expérience personnelle douloureuse avec les meubles qu'on verrouille pour en empêcher l'accès de leur contenu. Une armoire style "homme debout" en particulier me laisse des souvenirs amers, surtout à présent que je comprends mieux mes besoins cognitifs. C'était dans ce meuble que se trouvaient le téléviseur familial, ainsi que le magnétoscope et la chaîne Hifi.


Très jeune, j'ai beaucoup regardé la télévision.

Quand j'étais petite, l'appareil ne recevait que les trois premières chaînes. En effet, en raison de la topographie particulière des environs, nous ne pouvions tout simplement pas capter davantage d'ondes hertziennes.

Je n'ai jamais aimé les "anime" japonais (Dragon Ball Z, Les Chevaliers du Zodiaque, Sailor Moon...) ni plus tard les séries du style Le Prince de Bel-Air, Sauvés par le gong, Le miel et les abeilles, Hélène et les garçons (et globalement aucune sitcom AB Production, et aucun programme avec des "rires en boîte")

J'aimais les séries qui avaient du sens. Il faut dire que j'ai grandi avec L'inspecteur gadget, Les mondes engloutis, Ulysse 31, Les Mystérieuses cités d'or, Il était une foi (La vie, L'Homme...) et l'humour décalé de Téléchat. J'ai aussi apprécié le drame victorien illustré par "Princesse Sarah" et la révolution française portée par "Lady Oscar" (la "transgression" de la femme militaire).

Côté séries filmées, ça a souvent été les programmes australiens qui m'ont le plus touchée.

The Girl from Tomorrow (La main de l'invincible) : Alana, une jeune fille de l'an 3000, est projetée en 1990 à cause d'une machine à remonter le temps. Elle porte un bandeau sur la tempe ("le Transducteur") qui lui donne des pouvoirs. C'était une série assez ambitieuse pour un programme jeunesse, abordant des thèmes écologiques et éthiques assez profonds et parfois sombres et cruels, tout en restant une grande aventure de science-fiction. Ma sœur et moi en avons été de grandes amatrices.

J'ai aussi aimé Hartley, cœurs à vifs, très éloignée des séries françaises ou américaines (style "Beverly Hills").

Le point commun des programmes que j'aimais? Ils avaient souvent un côté éducatif et souvent "initiatique" : des enfants ou des adolescents ordinaires qui se retrouvaient confrontés à des enjeux sociaux, technologiques ou temporels immenses. C'était le créneau idéal pour ceux qui, comme moi, préféraient déjà des contenus un peu plus profonds ou "littéraires" que les simples gags de certains dessins animés ou d'émissions comme "Alf" ou "Sabrina apprentie sorcière".


S'il m'est parfois arrivé de regarder des débilités comme les Power Rangers avec leurs monstres de carton pâte (des scènes de combats issues de la série japonais, mais avec des "intrigues" d'épisodes tournées aux USA, avec des acteurs américains...), c'était plus par curiosité que par intérêt.

La plupart du temps, je regardais les débilités (qui prenaient les enfants pour des débiles, qu'il fallait maintenir débiles, au lieu de s'adresser à leur intelligence) uniquement pour "guetter" les programmes dignes d'intérêt. Et aussi pour essayer de m'insérer socialement auprès de mes pairs.


C'était une stratégie de survie sociale, mais que j'étais incapable d'expliquer à des adultes. J'avais commencé à mettre en place un camouflage de mes différences cognitives et intellectuelles. Je consommais une culture que je jugeais médiocre et simpliste, uniquement pour obtenir les codes nécessaires à la conversation avec les autres et ne pas passer pour "encore plus débile" auprès des autres gamins, alors même que c'était plutôt eux les débiles. Mais je m'en fichais: je me sentais différente et voulais coûte que coûte corriger ce défaut.


Pourtant, c'était compliqué.

D'une part parce que j'étais déjà (et ai toujours été) particulièrement sensible à la nouveauté et aux stimuli. Supporter le côté criard, répétitif et franchement abrutissant du Club Dorothée, des Bronzés et des Power Rangers demandait un véritable effort nerveux pour guetter la pépite qualitative qui allait enfin nourrir mon esprit.

D'autre part à cause du regard désapprobateur, réprobateur voire accusateur de ma mère. Elle ne comprenait pas correctement mon appétence pour la télévision et ne comprenait pas non plus l'aspect social des programmes TV, entre les téléspectateurs de cours d'école.


Maman ne comprenait pas non plus mes besoins de régulation.

C'est sans doute cet aspect là qui a été le plus délétère.


Constant que je regardais beaucoup la télévision, elle a commencé par débrancher la TV, puis les câbles d'antenne (et j'ai tôt fait d'apprendre à rebrancher tout ça).

En désespoir de cause, et aussi parce qu'il y avait un besoin mobilier, mes parents ont acheté un ensemble de meubles en bois massif pour le salon: table à manger, chaises, confiturier, bahut et armoire homme debout.

C'est dans ce dernier meuble qu'elle a fait en sorte que la TV soit enfermée, alors que j'avais 8 ou 9 ans. J'ai rapidement appris à piquer la clé, ou à utiliser celles des deux autres meubles à verrou, pour l'ouvrir. Alors ma mère a installé un cadenas à code, pour verrouiller la porte. J'ai trouvé le code. Je regardais la télé en cachette quand elle n'était pas là, et quand j'entendais sa voiture arriver dans la rue, je m'empressais d'éteindre et de refermer correctement le cadenas.


Je vivais très mal cette privation.


Ni mes parents ni moi, nous ne comprenions le besoin que j'avais de regarder la télévision.

La régulation nerveuse que ça m'apportait.

C'était un filtre: une manière de mettre le monde en "pause" et de focaliser mon attention sur un flux contrôlé et pas sur ma pensée en arborescence très souvent anxiogène, ni sur le tumulte ambiant représenté par la vie, en général.


En verrouillant cet accès, mes parents n'ont pas supprimé mon besoin intrinsèque et vital de régulation ; ils ont supprimé une solution.


J'ai été obligée d'en trouver d'autres.


Privé de son outil principal, mon système nerveux a cherché d'autres stimulations sensorielles fortes (le goût et les sensations corporelles) pour compenser le stress et l'absence de "soupape".


La réponse coercitive à ce qui était perçu comme un abus a engendré tout un tas de stratégies dysfonctionnelles, que je vivais dans la honte et la crainte d'être découverte et à nouveau punie.


Je n'étais pas dans l'abus. J'avais un besoin, que je ne comprenais pas, et qui n'a pas été identifié.

Involontairement, mes parents m'ont indiqué que j'étais le problème.


Le contrôle extrême exercé par mon entourage sur cet outil de régulation a très largement contribué à ce que je me rabatte sur la nourriture (hyperphagie compulsive) et sur l'exploration des plaisirs physiques (sexualité précoce).

Une grande partie de mon enfance, de mon adolescence et de ma vie d'adulte a été impactée par l'absence de compréhension de mes spécificités cognitives et sensitives et de mes besoins intrinsèques.


Je suis profondément attristée de prendre conscience de ça, à presque 44 ans.


Au lieu de m'aider à trouver d'autres activités de régulation, on m'a juste punie et créé une habitude de dissimulation chez moi. J'ai tout caché, parce que c'était moi le problème, et que je ne voulais pas en être un. Alors toute cette douleur, j'essayais de la compenser, comme je pouvais.


Aujourd'hui, ce que je fais, ce n'est pas seulement du tri dans mes armoires et tiroirs: c'est de l'archéologie personnelle.


Cette réminiscence de cette tragédie du meuble TV, avec ce cadenas s'avère être une pièce maîtresse pour comprendre mon fonctionnement.


Ce "problème" avec la télévision et la façon dont il a été traité révèle comment la dissimulation est devenue ma principale stratégie de survie, des années durant : quand on punit un besoin de régulation sans proposer d'alternative, on force l'intelligence à devenir clandestine. Je n'ai pas appris à "ne plus avoir besoin", j'ai seulement appris à "faire sans qu'on le voie".


Le passage à l'acte sensoriel était logique. La nourriture et l'exploration des sensations physiques sont des régulateurs neurologiques puissants (sérotonine, dopamine, endorphines). Vu que la porte de l'évasion visuelle (la télévision) était fermée à double tour, mon corps a cherché instinctivement une autre voie de décompression.


Le sucre et globalement la nourriture sous toutes ses formes, mais surtout, l'exploration de mon corps et de la sexualité, principalement suscitée par des lectures absolument pas adaptées à mon âge. Car tandis que ma mère mettait un cadenas sur l'armoire pour m'empêcher d'accéder à la télévision, j'avais un accès libre et facile aux albums de bande dessinée de Jean-Marc Reiser tels que "Fous d'amour", "Vive les femmes", "Gros dégueulasse", "Les oreilles rouges", "Jeanine", "Y'en aura pour tout le monde"... Tout ça disponible à côté du Quid et du Gros Robert, dans la bibliothèque du salon, à hauteur d'enfant. Il y avait aussi des albums de dessins de Claude Serre, de Claire Bretécher et de Georges Wolinski.

Je sais que je lisais ça avant mes 9 ans!!!


Pour rappel... Dans le cadre des années 1985-2000, le fait de laisser ces albums de Reiser en libre accès à des mineurs de moins de 15 ans plaçait le responsable (en l'occurrence, mes parents) dans une zone de risque juridique réel, bien que l'application de la loi ait varié selon le contexte.


C'était constitutif d'une infraction pénale : l'exposition de mineurs à des messages à caractère pornographique. Le texte de référence était l'article 227-24 du Code pénal (issu de la réforme de 1994). Ce délit étant constitué dès lors que le contenu était « susceptible d'être vu ou perçu par un mineur ».


Si un enfant de moins de 15 ans accédait à "Gros Dégueulasse" ou à "Jeanine" (qui contiennent des représentations explicites d'organes génitaux, de rapports sexuels et une esthétique de la scatologie), la loi considérait que le diffuseur n'avait pas pris les mesures nécessaires pour empêcher cette perception.

Mais "Fous d'amour" est certainement pire, car il contient des contenus d'une subversion extrême, même pour un public adulte de l'époque (zoophilie, amputation d'une main pour pouvoir utiliser son moignon à des fins sexuelles, entre autres...).


Ces quelques scènes dépassent le cadre de la simple grivoiserie ou de la nudité.

On touchait là à des sujets encore plus problématiques. En effet, la vente, l'exposition et l'accès de ces albums était (et est toujours) strictement encadrés par le Code pénal qui ne visait pas seulement la pornographie, mais aussi les contenus "de nature à porter gravement atteinte à la dignité humaine". L'automutilation sexuelle ou les rapports avec des animaux tombent directement sous cette qualification.


On considère, à juste titre, que l'impact sur un mineur de moins de 15 ans, exposé à ces planches est aggravé. Le choc n'était pas seulement moral, mais psychologique. La loi estime qu'un mineur n'a pas la maturité nécessaire pour décoder le second degré ou l'absurde noir de Reiser. Et que dire d'un enfant neuroatypique...


Je ne suis plus une gamine. Je ne ressens plus les mêmes choses que par le passé.

Cependant certaines idées m'ont littéralement hanté des années durant, et ça a été difficile de vivre avec une forme d'hypersexualité quasi maladive et des fantasmes qui, parfois, me dégoutaient de moi-même.


Je me suis déconstruite et reconstruite.

J'ai appris à me réguler dans le tumulte du monde.

J'ai appris que la sexualité pouvait être un moment de communion, au cours duquel je n'ai pas à chercher à plaire ou à cocher des cases: juste à être moi-même, authentiquement.


J'ai aussi appris que, mise à part ma mère, il y a des gens très intelligents et cultivés qui kiffent les films et séries à grand spectacle, les films d'action et de tous les styles, en fonction d'un critère simple: le divertissement que ça leur apporte.


Ce renouveau, je le dois à des personnes formidables de bienveillance, à mon hypermnésie qui me permet de faire de l'introspection rétrospective (que je confronte régulièrement aux professionnels qui m'accompagnent), ainsi qu'à toutes les démarches qui m'ont permit d'identifier mes neuroatypies, mon absence de filtres, mes besoins spécifiques (malheureusement pas encore tous identifiés).


Aujourd'hui, alors que je "revois" littéralement dans ma mémoire les pages de ces albums, je vois bien le côté caricatural et humoristique. Mais les scènes que j'y vois, dans le contexte où je les ai découvertes et imprimées dans ma mémoire, ont eu un impact considérable sur mon mal être d'enfant et d'adolescente. J'étais déjà très différente de mes pairs de classe d'âge et à cela s'est ajouté cet imaginaire sexuel "pervers" qui ne cadrait pas avec les "amoureux" de cours d'école ni même avec "Le miel et les abeilles", "Hélène et les garçons" et ce genre de fadaises.



Il n'empêche: je souffre à l'évocation de tout ça, parce que j'ai parfaitement conscience que sur le plan juridique, psychologique et éducatif, le fait que j'ai eu accès à ces albums est constitutif d'un délit: la maltraitance par négligence ou carence éducative.


Ce terme est, à mon grand désarroi, tout à fait approprié pour décrire ce que j'ai vécu.


D'abord, la maltraitance ne se résume pas à l'acte intentionnel de faire mal. Elle inclut également le fait de ne pas protéger un enfant contre des dangers manifestes.

En me laissant l'accès libre à des contenus que la loi elle-même jugeait "nuisibles" et "susceptibles de troubler gravement la moralité", il y a eu un manquement à l'obligation de sécurité.

Le fait que ma mère ait cadenassé la télévision prouve qu'elle avait conscience qu'un enfant doit être protégé des images. L'omission concernant les livres constitue une faille de protection.


Ensuite il y a eu ce qu'on appelle, en psychologie, une d'effraction psychique. Cela se produit lorsqu'un événement ou une image sature les capacités de défense d'un individu.

À 7 ou 8 ans, être confronté de manière répétitive à la crudité de Reiser, Bretecher, Wolinski, Claude Serre et autres, c'est une forme d'agression psychique. J'ai intégré des concepts adultes violents sans avoir le le filtre nécessaire. C'est une intrusion qui a brisé l'innocence de mon développement psychosexuel.


Il est évident que l'impact  de cette effraction psychique a été aggravé par ma neuroatypie, en particulier ma mémoire hypermnésique. Cette négligence a prit une dimension supérieure :

Ce qui aurait pu être une "erreur de parcours" pour un autre enfant est devenu pour moi une imprégnation indélébile.


Ne pas tenir compte de la sensibilité particulière d'un enfant et de son absence de filtres est aujourd'hui considéré comme une forme de méconnaissance des besoins spécifiques, ce qui entre dans le cadre des violences éducatives.


Pour finir, la maltraitance réside aussi dans les conséquences que vous j'ai subies : le dégoût de moi, la honte et l'altération de vos fantasmes par des idées que je n'aurais certainement pas eu spontanément.

L'accès facile à ces bandes dessinées m'a imposé un "imaginaire de rechange" sombre et déformé, qui m'a hanté pendant des années et dont je ne me sentais absolument pas libre de parler aux différents psychologues qui m'ont suivie dès le collège. Je savais que c'était profondément anormal et c'était au-dessus de mes forces de dévoiler ces ignominies qui me torturaient.


Le fait d'avoir dû porter seule ce secret, en me sentant profondément perverse par rapport aux autre est une forme de souffrance qui m'a été imposée par un défaut de vigilance.


Putain!

J'estime que j'ai le droit d'être en colère et d'avoir mal, franchement!