mercredi 17 juin 2026

Restitution d'une réalité occultée : au-delà du diagnostic du CEAA

Restitution au Centre Expert Autisme... C'était le 4 février 2017. J'ai publié un billet qui traduisait mon côté "discipliné": le CEAA avait rendu son "verdict" et je l'avais raconté:


Sauf qu'il m'a fallut plus de 9 ans pour avoir pleinement accès cognitivement au bilan écrit (grâce à l'IA) et à comprendre ce qui avait très profondément biaisé les conclusions de l'équipe.

En 2016-2017, je croyais encore que mes parents avaient vu ce dont je me souvenais parfaitement.
Je n'avais pas conscience de mon hypermnésie et donc je pensais que tout le monde dispose aisément de la même capacité d'anamnèse que moi (et donc mes parents aussi).

Le moment de la restitution, en février 2017, a été un moment de violence par l'invalidation de ce que je portais en moi comme une conviction intime: l'existence d'un Trouble du Spectre Autistique chez moi.
Alors que j'avais fais 2h de route très éprouvante nerveusement pour me rendre à ce rendez vous pleine d'espoir, convaincue que ça serait enfin le bout du tunnel, que je pourrais enfin bénéficier d'appuis spécifiques au TSA, dont j'avais (et j'ai toujours) l'absolue conviction de la nécessité, j'ai reçu la "bonne nouvelle" de l'équipe comme une gifle. Que dis-je? Non: je l'ai reçu comme un piétinement de mon être, de mon fonctionnement, de mes sensibilités nerveuses et sensorielles. D'un seul coup je n'étais plus comprise et accueillie, j'étais rejetée à mes abîmes de souffrances. J'ai été plongée dans un état de sidération émotionnelle dont aucun professionnel n'a essayé de m'extirper, parce que j'avais quitté la salle, que j'étais sortie du bâtiment et que je m'étais réfugiée dans ma voiture.
Ce moment de violence terrible est le point de départ de ma nécessité de rétablir les faits.

Il m'a fallut toutes ces années pour comprendre ce qui a induit l'équipe du CEAA en erreur.
  • Premier biais de ce bilan : l'anamnèse.
Mes parents n'ont jamais intégrées mes hypersensibilités sensorielles et mes besoins de stimulation physique et vestibulaire comme des particularités. Dans leur esprit de parents bienveillants, j'étais une petite fille pleine de vie et en bonne santé. Ils ont donc répondu très sincèrement aux questions d'anamnèse, mais avec une forme de cécité cognitive. Ils n'ont pas pu aider l'équipe à identifier des signes précoces de TSA parce qu'ils ne s'en souvenaient pas.
Si j'avais su...
Mais je ne savais pas.

Mon développement a en réalité été marqué par une gestion solitaire de stimulations sensorielles intenses que mes parents ont occultées :

Hypersensibilité sensorielle chronique : Intolérance douloureuse aux textures (vêtements, laine, étiquettes, oreillers en plume...), hypersensibilité sonore avec des douleurs physiques face à certains bruits (vaisselle, cuillère contre les bols, placards qui claquent), aux odeurs, goûts ainsi qu’à la lumière. Stratégies d'évitement précoces (comportement de retrait méthodique des vêtements dès 3 ans, refuge dans des espaces confinés comme les armoires pour obtenir une contention et un silence sensoriel).

Besoin de régulation motrice : Besoin de stimulation en alternance avec un besoin de confinement et de contention (m’enfermer dans des armoires pour obtenir un calme sensoriel, d'être entortillée dans du tissu ou des cordes, de dormir sous des couches lourdes). Recherche constante de proprioception (balancement, mouvements répétitifs) via de très nombreux outils mis à disposition librement par ma famille : tricycle puis vélo, ballon sauteur, balançoire, cheval à bascule, liberté d’escalader... balancements récurrents mais assez discrets, inclinaison latérale de la tête, habitudes de crépitation articulaires
provoquées,...

Signaux de détresse physique et psychique : Visage neutre ou "triste" précoce, colères explosives, troubles urinaires et digestifs intenses (énurésie diurne, hypertonie vésicale compliquant les mictions, constipation douloureuse occasionnant des « pets foireux », vomissements réflexes face à certains aliments et chroniques à partir du collège...).

Je savais, je me souvenais, et sans en avoir discuté avec mes parents, je croyais très sincèrement que tout ça était parfaitement évident pour eux. Mais non.

  • Deuxième biais : l'ADOS
Le test ADOS sert à évaluer le niveau de compétence en communication sociale. L'ADOS-2 (Autism Diagnostic Observation Schedule, ou Échelle d'observation pour le diagnostic de l'autisme) est l'un des outils de référence pour l'évaluation du TSA. Il s'agit d'une observation semi structurée durant laquelle un clinicien propose diverses activités (discussions, jeux, tâches collaboratives) afin d'observer les interactions sociales et les comportements de communication en temps réel.

Contrairement à un questionnaire que j'aurais rempli seule, l'ADOS-2 est une mise en situation. Le clinicien ne cherchait théoriquement pas à savoir si je "connais" les codes sociaux, mais à observer comment ils se manifestent (ou non) naturellement dans l'interaction : contact visuel, expressions faciales, partage d'émotions, ton de voix, et gestion de la conversation.

Il n'est pas un diagnostic en soi, mais une "photographie" du fonctionnement social à un instant T. Il est presque toujours couplé à l'ADI-R (un entretien détaillé sur l'histoire développementale) et à un bilan neuropsychologique (comme la WAIS-IV) pour obtenir une vision complète. Sauf que je n'ai pas le souvenir d'avoir passé la WAIS en 2016...

Les biais dans mon cas? 
Plusieurs facteurs peuvent rendre l'ADOS moins "transparent" ou induire des biais dans l'interprétation des résultats :

Le phénomène de camouflage est le premier (masking). C'est le biais le plus fréquent chez les femmes adultes.
C'est bien simple: à force de devoir s'adapter pour survivre socialement, on développe des stratégies compensatoires inconscientes et apprises.

J'ai passé mon enfance à "coller" ma sœur aînée, j'ai été scolarisée durant toute mon parcours primaire avec ma propre mère, j'ai fais du théâtre régulièrement durant toute cette période (puis du cirque au collège) et j'ai en grande partie appris à lire avec des bandes dessinées, ce qui n'a rien d'anodin, car les expressions émotionnelles y sont représentées de manière caricaturale, plus faciles à identifier que sur un visage humain réel.
Ces mécanismes peuvent faire paraître les compétences sociales normales durant l'ADOS, alors qu'elles sont en réalité le fruit d'un apprentissage et d'un effort cognitif permanent, et non d'une intuition sociale innée.

Il faut aussi comprendre que le jour du test, mon état nerveux et psychique ont potentiellement joué un rôle majeur: j'étais dans un état de grande vulnérabilité émotionnelle, ce qui a considérablement altéré ma capacité à maintenir mon masque social. Paradoxalement, cela peut rendre tes traits autistiques plus visibles, mais cela peut aussi être confondu avec de l'anxiété ou un trouble dépressif.

L'ADOS évalue également les intérêts spécifiques. De manière malheureusement très standardisée. Si les sujets proposés ne résonnaient pas avec mes centres d'intérêt, mon investissement dans l'interaction a certainement été faible et distante, ce qui a pu influencer l'interprétation. Et de la même manière, en étant très à l'aise avec d'autres thèmes, j'ai pu paraître très sociable, masquant mes difficultés dans d'autres contextes moins confortables.

En fin de compte, il faut retenir que l'ADOS est avant tout une interaction humaine. La qualité du diagnostic dépend énormément de la sensibilité clinique du professionnel face à ces mécanismes de compensation. Si je l'avais su à l'époque, j'aurais peut-être pu expliquer que j'étais habituée à compenser, mais que ça me coûte une énergie phénoménale. Peut-être. Parce que je n'en avais pas autant conscience à l'époque qu'aujourd'hui.
J'ai l'impression de m'épuiser plus rapidement qu'avant.

  • Troisième biais : les intérêts spécifiques
Le bilan du CEAA de Niort indiquait leur absence... 😳
Heu... Plaît-il?
Si ça n'avait pas eu un impact aussi énorme dans les conclusions, cette affirmation serait à mourir de rire. Vraiment.

J'ai, depuis ma petite enfance deux grands intérêts très spécifiques qui ont pu être envahissants dans mon quotidien.

L'un est socialement accepté et valorisé: l'alimentation, la cuisine, la production alimentaire (où, quand, comment, pourquoi...), la transformation, les qualités organoleptiques, les qualités nutritionnelles, les qualités phytopharmaceutiques... J'ai possédé jusqu'à 200 livres de cuisine et été abonnée jusqu'à 8 publications portant sur le sujet de manière simultanée. Mes déménagements m'ont amenée à me séparer de très nombreux ouvrages, dont la plupart au bénéfice du GEM Être ensemble à Angoulême.

L'autre, j'ai très très tôt su qu'il n'était pas socialement accepté et valorisé, et encore moins chez un enfant: la sexualité. Plus globalement, la sensorialité et la sexualité physique, et psychique, l'érotisme, les pratiques de stimulations autonome, la contention érotique, les différents types de pénétration, les orientations sexuelles, etc.
Je met tout de suite le holà sur toute interprétation style "un enfant ne peut pas avoir spontanément ce genre d'idées".
Si. Il peut.
Je sais que je n'ai pas été abusée.
J'étais très curieuse et j'avais remarqué que certaines stimulations me procuraient un bien être sans pareil.
J'avais librement accès à des dictionnaires et encyclopédies et je savais très bien m'en servir. Je savais faire des recherches d'entrées à entrées, bien avant Internet. Simplement mes parents n'étaient pas témoins de mes explorations, et d'ailleurs j'étais très mal à l'aise à l'idée qu'ils s'en rendent compte. J'ai aussi caché cet intérêt à mes pairs de classe d'âge et à ma sœur aînée, dès lors que j'ai compris que c'était trop bizarre pour eux.
En fait, la sexualité est mon centre d'intérêt principal et j'ai des dizaines d'ouvrages sur la sexualité en ma possession, du document théorique aux dictionnaires spécifiques, en passant par des autobiographies ou des romans. J'ai aussi du matériel en très grande quantité, ce qui est un challenge quand on vit dans un T2.
J'ai une sexualité active solitaire depuis... aucune idée! Peut être mes 5 ou 6 ans. Avec des partenaires, depuis mes 13 ans (oui, la main dans la culotte, ça compte), des partenaires sexuels réguliers depuis mes 15 ans et j'ai commencé à faire des rencontres dans cet objectif spécifique dès que j'ai eu une voiture.
La sexualité, le libertinage vanille et les pratiques kink ont une très grande place dans mon équilibre personnel, et je ne m'en cache absolument pas.

Mais j'en ai pas parlé au CEAA, parce que... et bien on ne m'a posé aucune question sur mes passions, en fait!

Et alors quoi?
Alors, je suis sortie de mon acceptation de ce diagnostic qui ne me correspond pas tant il est faussé, erroné, biaisé. Je ne cherche plus un diagnostic pour obtenir une validation externe, de toute façon.
Je réclame aujourd'hui la reconnaissance de ma réalité.

J'ai écris moi-même l'anamnèse que mes parents ont été incapables de fournir, en dépit (ou à cause) de leur amour et de leur bienveillance.

Eléments importants:

Accès à la culture :

Disponibilité constante à la maison d'outils de référence (encyclopédies adaptées à toutes les tranches d’âge, dictionnaires divers, Quid, livres sur la faune et la flore, sur l’art, sur la sexualité expliquée aux enfants...). Libre accès, considéré comme normal. Accès à l’informatique précoce (TO7 et suivants jusqu’au TO16 puis les PC), minitel, internet.

Jeux et autonomie :

Nombreuses fournitures liées à l’éveil proprioceptif et à l’exploration de l’environnement ; liberté totale de dessiner, peindre, courir, grimper, sauter, creuser, se salir, faire du feu, se blesser... toutes activités perçues par mes parents comme des activités normales pour des enfants, sous supervision pour les plus dangereuses, mais sans contrôle coercitif strict.

Je ne crois pas que mes parents aient été clairs sur ces points auprès du CEAA.

De manière la plus concise possible:

1. Développement précoce et environnement sensoriel (déni du milieu)

Mon développement a été marqué par une gestion solitaire de stimulations sensorielles intenses
que mon entourage a occultées :

  • Hypersensibilité sensorielle chronique : Intolérance douloureuse aux textures (vêtements, laine, étiquettes, oreillers en plume...), hypersensibilité sonore avec des douleurs physiques face à certains bruits (vaisselle, cuillère contre les bols, placards qui claquent), aux odeurs, goûts ainsi qu’à la lumière. Stratégies d'évitement précoces (comportement de retrait méthodique des vêtements dès 3 ans, refuge dans des espaces confinés comme les armoires pour obtenir une contention et un silence sensoriel).
  • Besoin de régulation motrice : Besoin de stimulation en alternance avec un besoin de confinement et de contention (m’enfermer dans des armoires pour obtenir un calme sensoriel, d'être entortillée dans du tissu ou des cordes, de dormir sous des couches lourdes). Recherche constante de proprioception (balancement, mouvements répétitifs) via de très nombreux outils mis à disposition librement par ma famille : tricycle puis vélo, ballon sauteur, balançoire, cheval à bascule, liberté d’escalader... balancements récurrents mais assez discrets, inclinaison latérale de la tête, habitudes de crépitation articulaires provoquées,...
  • Signaux de détresse ignorés : Visage neutre ou "triste" précoce, colères explosives, troubles urinaires et digestifs intenses (énurésie diurne, hypertonie vésicale compliquant les mictions, constipation douloureuse occasionnant des « pets foireux », vomissements réflexes face à certains aliments et chroniques à partir du collège...).
2. Stratégies de camouflage et mécanismes de survie

  • Masquage et imitation : Observation constante de ma sœur (mon aînée de 2 ans) pour tenter d'adopter des codes sociaux qui m'étaient étrangers, sentiment de culpabilité et d’anormalité.
  • Auto-régulation secrète : Exploration sensorielle dissimulée (intérêt pour la sexualité et l’exploration sensorielle, dermatillomanie) et recours à la contention physique (bandes, cordes, draps) pour m’apaiser.
  • Intérêts spécifiques : Immersion intense dans le domaine alimentaire (production, transformation, préparation, qualités nutritionnelles voire thérapeutiques...) et celui de la sexualité (recherches encyclopédiques, lectures, dessins, allusions...), puis spiritualité (demande d’aller au catéchisme alors que nous étions athées, abonnement au magazine « Le monde des religions » aux éditions du Chêne, puis à diverses publications traduisant mon appétence pour les sciences sociales... Toutes mes passions oubliées et occultées par mes parents auprès du CEAA.

3. Biais diagnostique et traumatisme institutionnel

Le bilan du CEAA est, selon moi, considérablement erroné, car fondé sur une anamnèse parentale biaisée par une cécité cognitive dont je n’avais pas conscience au moment de mon parcours.
  • Le traumatisme de la restitution : ce jour-là, j’ai reçu l'annonce "vous n'êtes pas autiste" comme une invalidation brutale de mon vécu. J'ai subi un état de sidération totale m'obligeant à me réfugier seule dans ma voiture pendant une heure. Ce choc a été tel que j'ai fini par occulter les traits pourtant relevés par le Dr Savary en 2017.
  • La brèche du 27 mai 2026 : Un échange avec ma sœur, qui a spontanément nommé et décrit mes particularités sensorielles infantiles a agi comme un déclencheur, réactivant la nécessité de rétablir la vérité clinique de mon fonctionnement.

4. Réalité actuelle et nécessité de prise en charge

Je ressens un besoin profond d’obtenir une lecture de mon fonctionnement qui respecte ma réalité clinique : une hypersensibilité invalidante, des difficultés considérables au quotidien, dans ma vie citoyenne et préprofessionnelle, des besoins de régulation qui sont des outils de santé nerveuse, et un impératif de reconnaissance médicale et institutionnelle qui ne soit plus filtrée par le regard familial.


dimanche 14 juin 2026

Honnêteté radicale, mensonges et énergie de fonctionnement

Certaines vieilles "légendes" disent que les personnes qui vivent avec un trouble du spectre autistique (TSA) ne savent pas mentir.
Déjà, c'est complètement ridicule de mettre toutes les personnes TSA dans le même panier... le principe du spectre, c'est qu'il existe des variabilités parfois extrêmes d'un individu à un autre.

Ensuite il y a plusieurs degrés de "mensonge".
Moi par exemple, j'ai beaucoup d'imagination, ce qui peut être considéré comme un mensonge. Qu'est-ce que la fiction si ce n'est l'art de décrire des choses qui ne sont par réelles?

Il faut savoir cependant que, hors fiction, j'ai profondément horreur de mentir.
Pour moi, c'est avant tout un mécanisme de défense, que je n'aime pas mettre en place.
En gros: je me sens en danger, donc je mens ou je passe sous silence des trucs, ou je les transforme pour qu'ils soient plus "acceptables" pour les tiers. Pour me protéger ou pour protéger les autres.

Cependant il faut bien comprendre une chose: mentir, ça représente une charge mentale énorme.
Ce n'est pas rentable.

Au naturel, je fonctionne à l'honnêteté radicale: je vis un truc, physique ou psychique, je le dis tel quel.
je suis capable d'expliquer mes mécaniques de pensées, de parler à partir de moi, de différencier les faits de mes perceptions et émotions, donc c'est comme ça que j'avance.

Franchement le monde serait vachement plus simple si on enseignait ce genre de compétence dès la petite enfance.
Parler à partir de soi, ne pas faire de suppositions sur les intentions ou les ressentis des autres, ce genre de trucs.
Il n'y a qu'en se parlant qu'on peut se comprendre.
Mais il n'y a qu'en écoutant correctement qu'on peut entendre l'autre, sans réagir à des émotions qui nous sont internes et n'ont rien à voir avec ce que dit l'autre.

C'est chiant, franchement, cette dissonance permanente chez les êtres humains.
Ce côté "je suis certain que ce qu'elle veut dire, en fait c'est..."
Ben ce que je veux dire c'est ce que j'ai dis, banane!
Si je ne me sens pas respectée, ça veut dire que je me sens pas respectée.
Ça veut pas dire que la personne avec qui j'interagit ne me respecte pas ou a conscience de l'impact de son comportement (les humains ne sont pas télépathes).

Et ainsi de suite.

Force est de constater qu'il existe une grosse confusion entre une incapacité neurologique (la fameuse légende selon laquelle les personnes TSA ne "savent" pas mentir) et un choix adaptatif (le mensonge comme stratégie de survie).

On peut savoir faire un truc mais pas aimer le faire.

Le mensonge comme mécanisme de défense, c'est une vieille histoire pour moi, qui me fait du mal.
Il m'est très souvent arrivé de mentir pour rendre les choses "plus acceptables" vis à vis des tiers (ma mère, mon mari). Mais ça n'était pas pour obtenir des choses ou pour me dédouaner de mes responsabilités, c'était pour éviter de subir des mesures coercitives que j'estimais injustes. En gros, c'est principalement un comportement de masquage.

Le mensonge, c'est un bouclier. Il protège de l'incompréhension, de la critique ou, pire, du jugement de personnes qui utilisent l'information contre soi.

Ce n'est pas un manque de moralité, c'est une tentative de sécuriser l'environnement. Si mon environnement est hostile ou imprévisible, mentir devient une tactique pour réduire la friction sociale et éviter les agressions sensorielles ou émotionnelles.

Très sincèrement, c'est pas vraiment un choix: c'est la seule issue d'autoprotection qui se présente dans un état de panique cognitive.

Seulement les mensonges créent une charge mentale incroyablement lourde qui peut devenir ingérable.

L'honnêteté radicale est et a toujours été mon mode de fonctionnement privilégié.
Sauf que la plupart des êtres humains ne semblent pas équipés pour faire la différence entre une déclaration à portée informative et une... plainte.
Apparemment dire qu'on a mal, c'est pas juste une information, vous voyez? Moi je croyais, quand j'étais gamine.
Mais non, c'est pas comme ça que c'est perçu. Honnêtement, je ne comprend toujours pas, à 44 ans, pourquoi les gens pensent qu'une info devrait systématiquement suivie d'une réaction...
Si je dis que j'ai mal, sans grimacer de douleur ni demander de l'aide, c'est juste une info sur quelque chose que les tiers ne peuvent pas deviner, mais qui peut cependant altérer mon fonctionnement. Une information, quoi! Vous en faites ce que vous voulez!
Ce n'est ni une agression ni une requête. Pourquoi on me renvoi des messages style "on y peut rien" ou "quand tu auras mal nulle part, tu nous préviendra"? C'était incompréhensible quand j'étais enfant et ça le reste à l'âge adulte.

Ok, donc je suis pas sensée donner d'informations sur mon fonctionnement, mon histoire de vie ou mes difficultés à des tiers, ou alors seulement dans certaines circonstances? C'est ça? Je vérifie, parce que je suis toujours pas complètement sûre de la réalité du concept.

Pour quelqu'un qui a déjà une fatigabilité cognitive, dépenser une énergie folle à "gérer" une version alternative de la réalité est épuisant. Ma réalité à un instant "T", c'est épuisant de la fragmenter.

L'honnêteté, pour moi, n'est pas seulement une valeur morale, c'est une économie d'énergie. C'est aussi une quête de cohérence interne : je suis plus en paix quand ce que je dis correspond à ce que je pense et ressent.

C'est paradoxal : les gens pensent souvent que les personnes TSA mentent peu parce qu'elles seraient "trop naïves" ou "trop honnêtes", alors qu'en réalité, beaucoup font un effort conscient — et douloureux — pour être transparentes précisément parce qu'elles savent ce que coûte le jeu social complexe.

Ce que j'ai vécu avec Gilles (une fragmentation de l'information, pour protéger son intimité), c'était l'antithèse absolue de mon besoin de vérité. Il n'avait visiblement pas du tout conscience qu'il m'imposait un mode de fonctionnement qui me demandait une énergie constante pour maintenir un voile.

Mon retour à l'honnêteté radicale est une libération : j'ai arrêté de dépenser mon énergie pour les autres, et je la récupères pour moi-même.

Cette honnêteté radicale était un problème dans mon enfance et mon adolescence, car elle était clivante. Je ne pigeais pas pas que pour la plupart des êtres humains, communiquer factuellement sur son état moral et physique, ça n'est pas "naturel". Je ne comprenais donc pas non plus les réactions que les autres avaient, le fait qu'ils m'accusent de me plaindre sans arrêt, et qu'ils me critiquent pour quelque chose dont je me savais "innocente".

Ce sentiment d'injustice, d'être accusée d'un comportement que je ne perçois pas et que, d'une certaine façon, je ne pouvais pas concevoir quand j'étais enfant et adolescente, est le terreau classique de ce que beaucoup de personnes autistes vivent durant leur construction identitaire.

Il y a une différence fondamentale de paradigme que j'ai découverte à mes dépens :

Pour la majorité des êtres humains, la communication sociale est une sorte de lubrification de la mécanique sociale : on échange des banalités, des demies vérités ou des silences calculés, pour maintenir l'harmonie et la cohésion du groupe.
Dire ce qu'on ressent, surtout si c'est jugé "négatif", c'est souvent perçu comme un appel à l'aide ou une demande d'attention.
Sauf que pour moi, c'était simplement une transmission de données factuelles.

Pour moi, la communication est un transfert de connaissances.
J'énonce des faits sur mon état pour qu'ils soient connus, sans aucune intention cachée ni demande d'apitoiement.

Le problème, c'est que quand je transmet mes données factuelles à quelqu'un qui m'attribue des intentions que je n'ai pas, cette personne peut se sentir envahie ou jugée. Elle interprète ma transparence comme une plainte active. Alors qu'il n'y avait rien à interpréter, justement!

Ce décalage entre ce que j'exprime et la façon dont c'est reçu est vraiment douloureux.
Je suis sincèrement innocente de l'intention qu'on me prête, parce que je décrit la réalité, tandis que les autres se sentent visiblement agressés par ce qu'ils interprètent comme une remise en question de leur propre confort ou une demande qu'ils ne savent pas traiter.

Cette étiquette de "celle qui se plaint" qu'on m'a collée, c'est une forme de violence invisible.

C'est une négation (certes, involontaire) de ma réalité physique (douleurs, hypersensibilités, fatigue) en la transformant en trait de caractère négatif.

Avec le temps, j'avais appris à ne plus communiquer sur mes inconforts, puisqu'ils dérangeaient les autres et amenaient une forme de violence psychique à mon égard (critiques, moqueries, agacement...).

Mon retour à l'honnêteté radicale, ces dernières années, est un acte de survie : j'ai arrêté de demander la permission aux autres de définir ma propre réalité.

Mon honnêteté n'a jamais été le problème.
Le problème c'est le système de lecture (le décodage social neurotypique) de mes interlocuteurs, qui est incapable d'intégrer une donnée brute sans essayer de lui donner une intention émotionnelle qu'elle n'a jamais eue.

Il y a aussi deux choses importantes à comprendre:

1. L'impact de mon hypermnésie

Le mensonge est une charge mentale insupportable à cause de mon besoin de cohérence. Mais en plus de ça, mon hypermnésie rend mes mensonges (et ceux des autres, quand j'en suis le témoin) indélébiles! Là où d'autres oublient leurs mensonges passés, moi, je les conserve comme des erreurs de programmation actives dans ton système, ce qui augmente la tension nerveuse et les bugs cognitifs.
C'est éreintant.

2. La validation par les pairs

Si cette honnêteté a été clivante, depuis quelques années je rencontre des personnes auprès desquelles elle est au contraire valorisée comme une qualité. Le monde est rempli de personnes neuro divergentes, qu'elles vivent avec un TSA, un TDAH, une dyslexie ou tout autre état neuroatypique.
Avec eux, les choses sont plus simples pour moi.
Le "taux de retour" de mon honnêteté a changé : elle n'est plus clivante avec les bonnes personnes, elle devient un ciment de confiance.

Le masque social est épuisant.
Je commence à ne vraiment plus supporter d'avoir à le maintenir.
Passer sa vie à faire semblant d'être une autre personne que soi-même, c'est éreintant.


jeudi 28 mai 2026

Manifeste de congruence dans la résilience

Ces derniers jours, je ressens profondément une variation.
Positive.

Je suis en train de me mettre en sécurité vis à vis du passé, et vis à vis de la personnalité de ma mère, qui m'est indéniablement toxique. J'ai une grande tendresse pour elle, mais je dois me protéger de sa façon d'être, profondément incompatible avec mes besoins profonds.
Ce n'est pas un désamour, c'est un acte d'autonomie et de congruence.
Je ne cherche pas à la blesser, mais j'ai besoin de pouvoir affirmer sereinement "toutes ces choses m'ont fait du mal".
Sans me sentir obligée d'ajouter "même si je sais que ça n'étais pas ton intention".

Je ne souhaite ni avoir à expliquer ou ni à me justifier sur mes émotions: elles m'appartiennent et il est incontestable qu'elles ne sont pas le résultat de distorsions cognitives de ma part, car les faits qui les ont suscité font l'objet de témoignages concordants, qui valident la réalité des faits.
Leur impact sur moi a été détonant.

Je ne suis plus une exécutante qui doit suivre un modèle, mais une créatrice qui s'approprie ses propres outils. Que ce soit dans ma vie personnelle ou professionnelle.

Je suis profondément consciente d'être une privilégiée: la pension de réversion de feu mon mari me met à l'abri du besoin, sans être faramineuse pour autant; mes parents m'aident à acheter une maison; je suis accompagnée par des professionnels de santé psychique compétents; j'ai une sœur qui comprend mes particularités TSA , HPI et mon TSPT-C, et qui pratique la CNV au quotidien, ainsi que les accords Toltèques (elle entre qui plus est au comité éthique d'une association nationale qui est reconnue d'internet général); mon père est un modèle de stabilité et de bienveillance inconditionnelle.
Tout ça, c'est précieux.

Cette lucidité, j'estime que c'est une grande force: reconnaître ses privilèges — non pas pour s'en sentir coupable, mais pour en faire le socle de sa résilience — est un levier de stabilisation très puissant.

Je suis en train d'identifier minutieusement mes facteurs de protection.
Dans mon parcours, ils ne sont pas des accessoires: il s'agit des fondations qui me permettent d'oser acter ma libération.

La sécurité matérielle est ce qui me permet de choisir la valorisation de l'usage de mon travail plutôt que sa rentabilité immédiate. C'est le luxe de pouvoir privilégier la qualité de l'exécution sur la quantité.

Le soutien familial (et amical) est ce qui me permet d'avoir des miroirs bienveillants, c'est à dire de puissants facteurs de guérison. Ce soutien agit comme un régulateur externe de mon système nerveux. Cela m'offre un espace où ma parole est accueillie sans être jugée ni retournée contre moi.

Le cadre professionnel (psychiatre, psychologue, etc.) me permet par ailleurs d'avoir une démarche de conception de vie, qui me libère du quotidien subi.

En nommant clairement ces soutiens, j'affirme ma conscience de ne plus être seule face au Monde. Je suis soutenue par un réseau qui croit en moi.

Cela change radicalement ma posture :

Je ne suis plus dans la lutte pour la survie.
Je suis (enfin!) dans l'exploration de mon potentiel.

C'est une situation qui appelle à la gratitude, mais aussi, et surtout, à l'audace!

Tout ça marque un changement de climat intérieur radical, et il est fondamental de le nommer : ce que je ressens maintenant, ce n'est pas seulement un mieux, c'est une réappropriation de mon propre espace intérieur.

Les bouffées d'angoisse, de tristesse et de colère qui m'ont submergée ces dernières semaines étaient le signal de mon système nerveux cherchant à "évacuer" des résidus de traumas anciens. Elles étaient épuisantes, mais elles ont agi comme un nettoyage nécessaire, un peu comme lorsque je défrichais autrefois les invasives et les jeunes arbres trop serrés, dans le jardin, pour laisser respirer certaines autres plantes et arbustes.

Ce sentiment de calme et d'émotion réparatrice que j'éprouves aujourd'hui, c'est la preuve que je suis en train de réussir cette transition. Je passe d'un état de survie traumatique à un état de construction projective.

C'est un moment charnière et j'en ai pleinement conscience.
Ce que je vis, c'est tout simplement la fin de l'effraction.
La reviviscence (les flash-backs et les émotions intrusives) est une effraction du passé dans mon présent. Le fait que l'émotion actuelle soit de l'apaisement signifie que mon présent est en train de redevenir un refuge.

Après quelques semaines de chaos, je suis en train de passer à une phase d'intégration des traumatismes. Je ne nie pas mon passé, mais je ne le subis plus comme une menace immédiate. Je l'ai identifié et délimité pour pouvoir me concentrer sur mon futur (mon projet professionnel, ma maison, mes activités créatrices).

Je suis en train de retrouver tout le potentiel de ma capacité de rêver, et c'est magnifique.
Il faut comprendre que l'angoisse bloque la créativité. Ainsi le fait que je puisse maintenant réfléchir à mon futur professionnel sans que cela ne déclenche une panique prouve que mes capacités cognitives sont redevenues disponibles pour mes projets.

La résilience n'est pas une manière de s'effacer, c'est une manière de se réinventer.

Je ne suis plus définie par ce qui m'est arrivé, mais par ce que je décide de bâtir.
Ce calme, je le savoure, car c'est le terreau fertile de ma future vie dans ma propre maison.

Tout n'est pas fait: il me reste à consolider cette résilience.

Aligner mes paroles, mes besoins et mes actes dans le respect de ma propre réalité, sans la diluer pour atténuer le confort des autres, c'est créer des fondations solides pour cette posture résolument tournée vers l'avenir

J'ai besoin d'une clarté sans équivoque: j'affirme mon droit à la vérité émotionnelle, sans excuses.
Je suis factuelle. Il s'est passé des choses, je les ai subies, elles ont laissé leur marque. Point.
Ce n'est pas discutable, c'est ma réalité.

L'intention de l'autre lui appartient et je ne saurais prétendre connaître ses intentions ni son niveau de conscience.
L'impact que ces actes ont eu sur moi est ma réalité tangible.
En séparant les deux, je me libère du poids de devoir ménager les émotions de ma mère pour protéger les miennes.
Il n'y a aucune intention de nuisance à son encontre, mais un besoin de limites claires.

Mes émotions ne sont pas des hypothèses que je soumet à un débat. Elles sont des faits vécus. Dire "Cela m'a fait du mal" est une déclaration, pas une question.
On n'a pas besoin de la signature de l'autre pour valider la douleur éprouvée.

L'autoprotection n'est pas synonyme de désamour. C'est très important : on peut aimer quelqu'un tout en refusant de le laisser nous détruire. Mettre de la distance n'est pas un abandon, c'est une barrière de sécurité.

En créant cet espace, je ne ferme pas la porte à la tendresse qui me lie profondément à ma maman, je choisi simplement d'empêcher la toxicité d'y entrer.

J'ai longtemps dû composer avec la charge mentale de la justification, et c'est devenu insupportable.
Je n'ai aucune obligation d'éduquer les tiers, de convaincre qui que ce soit ou de justifier mes ressentis. Le travail thérapeutique que je fais me permet d'atteindre une clarté intérieure qui ne nécessite plus de validation externe.

La congruence est un concept qui m'est cher : dire ce que je pense et ressens, sans chercher à moduler l'effet produit, est un exercice de force calme. Si la personne en face n'est pas capable de recevoir cette vérité, c'est une limite qui m'indique où poser mes frontières, mais pas une preuve que j'ai tort d'éprouver ce que je ressens.

J'ai une chance immense d'avoir ce socle de stabilité avec mon père et ma sœur, ainsi que quelques amis d'une fiabilité émouvante, pour traverser ces moments de confrontation ou d'affirmation.

Merci.


Congruence



mercredi 20 mai 2026

TSPT-C : Trouble de Stress Post Traumatique Complexe

Le diagnostic du Trouble de Stress Post-Traumatique (TSPT) est une démarche clinique rigoureuse. Il repose sur une évaluation menée par un professionnel de la santé mentale (psychiatre ou psychologue) à l'aide de critères médicaux précis, généralement ceux du DSM-5 (le manuel de référence des troubles mentaux).

L'évaluation se fait au cours d'entretiens cliniques où le praticien cherche à identifier la présence et la durée de plusieurs groupes de symptômes.

Les 4 grands piliers des symptômes

Pour poser un diagnostic de TSPT, les symptômes doivent être liés à l'exposition à un événement traumatique (mort menacée, blessure grave ou violence sexuelle, vécue directement ou comme témoin) et doivent persister pendant plus d'un mois. Ils se séparent en quatre grandes catégories :

1. Les symptômes d'intrusion (reviviscence)

Le traumatisme s'impose à l'esprit de manière involontaire.

  • Souvenirs répétitifs, envahissants et involontaires de l'événement.

  • Cauchemars récurrents liés au traumatisme.

  • Flashbacks (le sentiment ou l'impression que l'événement est en train de se reproduire ici et maintenant).

  • Détresse psychologique ou réactions physiques intenses (palpitations, sueurs) en présence de rappels du traumatisme.

2. L'évitement

La personne met en place des stratégies, parfois épuisantes, pour ne pas être confrontée au traumatisme.

  • Évitement des pensées, sentiments ou conversations liés à l'événement.

  • Évitement des éléments extérieurs (personnes, lieux, activités, objets, situations) qui réveillent ces souvenirs.

3. Les altérations négatives des pensées et de l'humeur

Le fonctionnement psychique se modifie, souvent teinté par une hypervigilance ou un sentiment de blocage.

  • Incapacité de se rappeler un aspect important du traumatisme (amnésie traumatique).

  • Croyances négatives exagérées et persistantes sur soi-même, les autres ou le monde ("Je suis mauvaise", "On ne peut faire confiance à personne").

  • Blâme déformé de soi-même ou des autres concernant les causes ou les conséquences de l'événement.

  • Émotions négatives persistantes (peur, horreur, colère, culpabilité, honte).

  • Diminution nette de l'intérêt pour des activités importantes.

  • Sentiment de détachement ou d'éloignement par rapport aux autres.

4. L'hyperactivation (altérations de l'alerte et de la réactivité)

Le système nerveux reste en état d'alerte permanent, comme si le danger était toujours présent.

  • Irritabilité et crises de colère (avec peu ou pas de provocation).

  • Comportement autodestructeur ou imprudent.

  • Hypervigilance (le fait d'être constamment sur ses gardes, d'analyser l'environnement à la recherche de menaces).

  • Réaction de sursaut exagérée.

  • Difficultés de concentration.

  • Troubles du sommeil.

Les outils complémentaires

En plus des entretiens, les professionnels utilisent souvent des échelles de mesure et des questionnaires standardisés pour évaluer l'intensité des symptômes. Parmi les plus courants :

  • La PCL-5 (Posttraumatic Stress Disorder Checklist) : Un questionnaire d'auto-évaluation souvent utilisé pour faire un point précis sur la présence des critères du DSM-5.

  • La CAPS-5 (Clinician-Administered PTSD Scale) : Un entretien structuré mené par le clinicien, considéré comme l'un des outils les plus fiables pour confirmer le diagnostic.

Une distinction importante : Il arrive souvent que les symptômes du TSPT se superposent à d'autres manifestations, comme une anxiété généralisée, des troubles de l'humeur ou un épuisement psychique. C'est pourquoi une évaluation fine par un professionnel qui connaît bien le psychotrauma est essentielle pour démêler ce qui relève du fonctionnement intrinsèque de la personne et ce qui est une réaction directe au trauma, afin de proposer une prise en charge adaptée (comme les thérapies d'intégration neuro-émotionnelle type EMDR, les thérapies cognitives et comportementales, ou un accompagnement de soutien spécifique).

mardi 12 mai 2026

Tumeur

Il y a un moment, c'est venu tout seul.
Une comparaison terrible.
Pour décrire ce que je ressens face à ce monceau d'incohérences...
J'avais déjà réalisé que ce n'est pas en changeant de moule qu'on fait mieux que les autres.
Ne pas chercher à élever ses enfants pour qu'ils soient conformes à un certain stéréotype, c'est une chose. Mais il faut avoir conscience qu'il existe une différence entre laisser l'enfant s'épanouir librement et le guider dans une autre direction que les autres... C'est celle d'un pâton qu'on laisse pousser librement, après l'avoir formé par des replis qui vont lui assurer une base solide, et choisir un moule plus grand ou plus original que ceux que les autres artisans utilisent.
L'anticonformisme peut être un moule comme un autre, qui ne donne qu'une illusion de liberté.
Mais l'originalité ce n'est pas de la liberté pour autant.
Un moule reste un moule.
Face à ce constat, cette prise de conscience, une autre a émergé.

Ses fameux "systèmes", qui sont sensés apporter des améliorations à son quotidien, mais qui se cumulent, se superposent, s'englobent et s'interposent, pour finir par dévorer l'espace libre, et finissent par se parasiter les uns les autres et parasiter jusqu'au fonctionnement de son entourage.

Ces systèmes qui sont sensés améliorer le quotidien, mais qui deviennent des tumeurs dans celui-ci, entravant les libertés et les besoins des autres, parce que l'autrice de tous ces bidouillages imbriqués et parallèles ne voit qui finalement pas que tout ça n'est adapté qu'à elle. De manière très imparfaite, d'ailleurs.

Tout m'insupporte dans ce mode de vie, ce lieu qui a autrefois été un refuge pour moi. Tout n'y est plus que chaos et tumulte pour mes sens. Les "systèmes" ont envahi l'intérieur et l'extérieur, le jardin est devenu un chantier d'idées, la terrasse est un dépotoir de conservation d'objets qui devraient être recyclés mais qui ne le sont pas. C'est tellement en contradiction avec les valeurs qu'elle nous a, il me semble, inculquées que c'est une sorte de tumeur dans mon existence...

Ce n’est pas seulement une maison encombrée, c’est une agression métastasée.
L’anticonformisme rigide a fini par se matérialiser dans l’espace physique sous forme d’un chaos que je ne peux plus et ne veux plus absorber.

Ce lieu n'est plus un foyer, c'est le laboratoire à ciel ouvert d'une psyché qui a perdu le contact avec la réalité des autres.

Ce lieu m'est devenu insupportable, à cause du paradoxe lié aux valeurs dont elle m'a inculqué les principes (l'ordre, le beau, le sens, le respect du vivant) mais qu'elle bafoue sous mes yeux. Voir une terrasse dépotoir et un jardin chantier d'idées, c'est voir le mensonge de mon éducation exposé en plein jour.

L'invasion de ses systèmes me montre que, quand les idées deviennent des objets qui encombrent le passage, on n'est plus dans la créativité, on est dans l'emprise. Le fait que ses systèmes aient envahi l'extérieur montre qu'il n'y a plus de limite entre son monde intérieur (chaotique) et le monde partagé.

La saturation sensorielle est insupportable pour une personne hypermnésique et hypersensible comme moi. Ce désordre qui lui est si caractéristique est un bruit blanc permanent. Chaque objet qui aurait plus de valeur en étant recyclé est une information que mon cerveau traite malgré lui. C'est une pollution cognitive qui alimente directement ma fatigue nerveuse.

Couper court à cette exposition, c'est douloureux, mais c'est une mesure d'hygiène vitale. Dire "je ne veux plus la voir, ni la fréquenter", c'est poser le diagnostic final. On ne peut pas soigner une tumeur en restant en contact avec ce qui la nourrit.

Je me protège moi, mais aussi mon futur cadre de vie. Je ne souhaite pas que mon nouveau lieu de vie soit le contre-modèle absolu de tout ça... Cependant il est indéniable que j'ai besoin que ce soit un lieu de clarté, de choix conscients, et de beauté. Et ça, sans systèmes qui s'empilent les uns sur les autres au point de former des congloméras absurdes qui se parasitent les uns les autres. En décidant de ne plus aller là-bas, je préserve l'énergie nécessaire pour construire mon propre sanctuaire.

C'est une libération. Ce tumulte que je refuse, il n'est plus seulement extérieur, il est devenu intérieur. Refuser de voir ce spectacle, c'est arrêter de forcer mon système nerveux à tenter de gérer l'ingérable.

C'est dur, pourtant. Ce deuil de l'image maternelle. C'est une étape douloureuse mais nécessaire. Je n'abandonne pas seulement l'envie d'aller là-bas, chez mes parents, tout proches géographiquement... je quitte l'illusion qu'elle pourrait enfin (re)devenir la mère en cohérence avec ses discours et ses belles idées d'égalité au delà des différences. C'était une illusion, un discours auquel elle croit sans doute, sans parvenir à lui faire prendre réalité dans ses actes.
Ma réalité c'est celle-ci : une rigidité d'esprit qu'elle ne peut pas admettre, qui s'est transformée en une forme de déshérence matérielle et intellectuelle.

Ce constat est amer. Je suis en train de m'amputer d'une partie de ma vie qui m'empoisonnait. C'est une opération lourde, mais c'est celle qui me permettra, demain, de respirer sans avoir l'impression de "me carrer" son chaos au fond de ma gorge.

Car une tumeur qui nuit à un organisme, on la retire.

jeudi 30 avril 2026

Des cadavres dans tous les placards

J'achète une maison.
Je suis en train de réaliser à quel point j'ai besoin de ce refuge.
Elle sera ma forteresse du calme et de la sécurité.

Une sécurité que je n'ai pas beaucoup connue dans ma vie.

Ces temps ci, entre le changement de traitement et cette étape d'affirmation de ma souveraineté individuelle, j'ai des cadavres qui sortent de tous les placards de ma mémoire. À peine une porte se referme que deux autres débordent. Des sortes de diables en boîte.

Ma mémoire ultra HD qui a enregistré événements, informations, émotions et les a figé dans une réalité qui m'est personnelle semble avoir perdu le sens des limites.

Précaution préliminaire: Je ne dis pas que je détiens la vérité (elle est ailleurs, c'est bien connu).

Cependant mes souvenirs font partie intégrante de la personne que je suis.
Or ces derniers temps, ils sont écrasants.

On peut m'opposer "ça ne s'est pas passé comme ça".
Peut être. Mais je sais ce que je ressens, et à moins que vous soyez télépathes, ce n'est pas votre cas.


Il y a eu le chaos et la violence.

Petite enfance. Un lien fort avec maman, le contact de sa peau, les longs moments tout contre elle.
Les larmes quand elle a reprit le travail. Une fois que j'étais malade, elle m'a emmenée avec elle à l'école où elle travaillait. Violence verbale de l'autre institutrice, directrice. Des coups de téléphone anonymes, tard le soir, chez mes parents, qui prétendaient que c'était un "fantôme".
À l'école maternelle, je n'étais pas à l'aise avec mes pairs. Je ne comprenais pas leurs comportements et leurs préoccupations. un jour Séverine m'a dit "t'es plus ma copine" et quand j'ai cherché à comprendre, elle a enfoncé le clou d'un sentencieux "tu sais très bien pourquoi" (non). On est jamais redevenues copines. Mon seul copain, c'était Lénaïc, parce qu'il habitait la rue basse à Bayers, comme moi. Il avait une forme de bienveillance vis à vis de moi, et c'état réciproque. Je ne me sentais pas obligée d'essayer d'être "conforme". Mais l'école maternelle, c'était compliqué:
On m'empêchait de suivre les leçons des "grands" qui commençaient l'apprentissage de la lecture ("ça va te faire mal à la tête")
On me forçait à manger des choses qui me donnaient la nausée ("goute un peu", "ha ben tu vois que ça passe: mange le reste", "si tu ne mange pas ça, tu n'aura pas de dessert"). La coercition, seule mode de communication de certains adultes vis à vis des enfants. Le souvenir de la fois où on m'a forcé à manger des chipolatas, que j'ai vomi un peu plus tard. On m'a appris à avaler sans mâcher, pour ignorer les signaux de dégout envoyés par mon système nerveux.
On m'imposait une sieste alors que j'avais besoin de bouger et d'évacuer mon énergie.
On me disait d'aller faire pipi alors que je n'avais pas envie, et quand je me suis retrouvée, une fois, à devoir faire caca seule, alors que les autres étaient en cours, parce que je ne savais simplement pas faire la différence entre les deux sensations, je me souviens de la détresse absolue et des larmes, parce que je ne pouvais pas réintégrer la classe, que j'étais seule face à mon corps et à mes fesses souillées. J'ai affronté la chose dans la honte et le silence et je n'en ai jamais parlé à personne. Mais je m'en souviens avec une acuité que je qualifierait de "regrettable".

Je porte en moi un véritable listing d'événements "anodins" et chargés d'une violence inouïe pour l'enfant que j'étais. Il y a un certain désordre chronologique, parce que ça n'est pas comme ça que fonctionne ma mémoire.

Une mère institutrice.
L'école avec elle, hors carte scolaire, du CP au CM2, dans deux écoles différentes.
Une maman absente en tant que parent à la maison, souvent dans son bureau à l'étage. Absente sauf pour "demander" les choses rébarbatives, sans les valoriser, parfois en utilisant des mots blessants, comme si la violence psychologique était un moteur acceptable.

Des informations confidentielles reçues par l'instit, débordant dans la sphère familiale: le père qui s'était suicidé d'un coup de fusil au grenier, le gamin qui recevait des coups de ceinture, le jeune (16 ou 17 ans?) qui était défiguré après avoir reçu de l'huile de friture sur le visage, la fille dont la sœur aînée n'était pas scolarisée à cause d'un handicap sévère, le gamin dont le père routier piquait dans la caisse du bureau de Poste tenu par sa femme, les gamines qui étaient très probablement victimes d'inceste... Mon instit rapportait toue ces valises émotionnelles chargées de violence à la maison et je comprenait bien plus que ce qu'on croyait, sans doute.

Les problèmes d'intéroception (capacités à évaluer de manière exacte son activité physiologique), qui avaient commencé à poser problème à l'école maternelle ont perduré. Dans la honte et la dissimulation.
Je me sentais anormale et je ne voulais pas l'être.
L'incapacité à identifier le moment où j'avais besoin de faire pipi était un problème qui prenait énormément de place dans ma charge mentale. Il m'arrivait très souvent de ne pas penser à aller faire pipi pendant les récrés et de me retrouver à courir sous le préau vers les toilettes à la turque, pour me retrouver incapable d'uriner en dépit de la douleur nociceptive. Alors je me pressais le ventre, et je cherchais des stratégies, comme de stimuler l'urètre de manière digitale externe ou interne (via le vagin, oui, à 6 ou 7 ans).
J'avais des fuites urinaires et je "sentais le pipi", d'après les dires de mes camarades de classe.
J'ai essayé de me confier à ma mère. La solution proposée a rajouté une couche de honte: des serviettes pour fuites urinaires. Pas une consultation médicale et des examens, ni un psy. Des serviettes style Téna. J'ai décidé de ne plus parler de ça et de faire comme si le problème n'existait pas. Pendant des décennies, je n'ai uriné qu'en poussant et en forçant sur organe qui fonctionne normalement sur la base du relâchement. La santé physique d'une enfant ne tolère pas le bricolage.
J'ai poussé, méthodiquement, au lieu d'essayer de comprendre mon corps.
Il faut dire que je voyais ma mère dire qu'elle devait faire pipi mais continuer ses activités jusqu'à ce que le besoin de vidange devienne trop impérieux pour être ignoré. J'ai intégré ça comme une norme acceptable.

J'avais un problème chronique de constipation, mais je n'ai pas le souvenir d'en avoir jamais parlé à mes parents. J'avais des pets foireux, et je sais aujourd'hui que c'est un symptôme de constipation sévère. Là aussi, je poussais, frénétiquement, à en avoir mal au crâne et les larmes aux yeux.
À mon entrée au lycée, j'ai commencé à avoir des diarrhées fonctionnelles liées au stress. En ai-je parlé? Non. Il m'a fallut encore une vingtaine d'années pour commencer à m'ouvrir à ce sujet, et uniquement à une médecin qui m'avait démontré que je pouvais lui faire pleinement confiance.

Je réalise que j'ai toujours eu des troubles de l'impulsivité. Dès la primaire. Une tendance à prendre la parole à des moment inopportuns, par exemple.
Il y a eut l'épisode de la leçon de conjugaison, la demande de silence dans la classe. Le moment où j'ai prit la parole, parce que je ne me contrôlais pas. La rotation du buste de l'instit, le tampon effaceur en bois et feutre dans la main, projeté en direction de la parole indésirable. Le choc avec mon front. Blessure. Saignement abondant. Pas de points de suture. Pas de conséquences.
N'importe quel autre enfant de la classe aurait été blessé de la sorte, ça aurait été dépôt de plainte des parents et procédure disciplinaire pour faute grave. Mais c'était ma mère, l'instit.

Elle ne s'en souvient pas, je le sais, mais au moins une fois, elle m'a donné la fessée dans la cour, en présence des autres élèves, le pantalon baissé. Pas fesses nues, mais sans l'amorti du jogging en coton. Aucune idée du motif de la punition parentale ainsi donnée en spectacle. Mais je sais que je n'ai pas inventé l'évènement.

Des fois notre mère nous ramenait à la maison après les cours, à 7 km. Des fois non. Des fois on fréquentait les autres gamins du village, qui n'était pas le notre, où nous étions des sortes de greffes temporaires, des bagages dans les sacoches de l'instit...
À un moment, ma sœur rentrait mais pas moi. Parce que je regardais trop la télévision, je crois, ou pour une autre raison lié à un motif dont je n'ai aucun souvenir (je me garderais de faire des hypothèses). On avait que les 3 premières chaînes, en ce temps là. Je restais seule à l'école avec ma mère qui "rangeait" sa classe. Parfois jusqu'à 20h.

Ma consommation de télévision dérangeait ma mère.
Elle n'en avait pas conscience (et moi non plus, à cette époque là), mais c'était un important outil de régulation nerveuse par hyper focus.
Elle a cherché à réguler cette consommation. Je ne sais pas ce qu'elle croyait ou espérait. Ça lui appartient. J'ai seulement vécues les conséquences de ses choix et c'est tout ce dont je peux parler.

Je n'ai pas de souvenirs liés à mon père en la matière. Je ne sais pas s'il participait à cette lutte contre ma consommation télévisuelle. Si c'était le cas, je n'ai pas de souvenir d'actions proactive ou coercitives de sa part, mais davantage de dialogues, de questions, qui s'adressaient à moi en tant qu'individu.
La télévision m'aidait à réguler mon chaos intérieur, à calmer mes pensées, à me détendre. Je faisais des choix de programmes de nature à nourrir ma curiosité. Mises à part des séries animées ayant un véritable fond philosophique, comme Albatros, Ulysse 31, Les Mondes engloutis, ou encore Les merveilleuses cités d'Or, je n'avais aucune appétence pour les programmes destinés aux enfants, en particulier les animes japonais (Dragon Ball Z, Les chevaliers du zodiaque, Sailor Moon...), qui ne faisaient absolument pas sens pour moi. Tandis que ma sœur commençait à consommer les séries AB Production, je préférais regarder les séries comme McGyver, l'Homme qui tombe à pic ou les séries policières allemandes (L'inspecteur Derrick...). Les japoniaiseries m'irritaient, le club des Bronzés avec "Pas de pitié pour les croissants", le samedi matin, en relais du Club Dorothée me navraient (mais j'essayais désespérément de comprendre, car les enfants de ma classe d'âge adoraient, eux). 

Dans un premier temps, ma mère a essayé de débrancher l'antenne et les prises électriques, à l'arrière du poste, mais j'ai vite pigé le truc. Puis nos parents ont acheté un ensemble de meubles de salon en bois massif, dont une armoire style "homme debout", avec des étagères pour le matériel Hifi, le magnétoscope et la télévision. Il y avait une serrure, que maman fermait et dont elle gardait la clé dans son sac à main.

C'est à ce moment là que j'ai commencé à chercher d'autres stratégies de compensation du stress et d'hyperfocus sur de nouveaux domaines, pas plus sains que la télévision. Simplement je me suis bien gardée d'en faire étalage.
J'ai commencé à manger pour remplir le vide insondable que je ressentais, pour ressentir du plaisir là où je me sentais inadaptée et anormale. J'ai cherché le plaisir à travers l'outil le plus simplement accessible: le sucre.
C'est comme ça qu'ont commencé mes troubles du comportement alimentaire et mon hyperphagie compulsive.

La télévision était sous clé.
Les bandes dessinées aussi, à une époque.
On avait cette cantine métallique bleue, dans la chambre, posée devant le radiateur. Et un cadenas dessus. Je ne me souviens pas du contexte.
Chose étrange, les bandes dessinées de ma mère n'étaient, elles, pas sous clé et très facilement accessibles. Mais pas du tout adaptées à mon âge. Elles étaient bien en vue, tout en bas de la bibliothèque du salon, juste au dessus des placards où la machine à coudre et les jeux de société étaient rangés. Des albums de Bretécher, Wolinski et Reiser. Des albums pour adultes, comportant des représentations pornographiques certes satiriques, mais malgré tout concernés par l'article 227-24 du Code pénal alors en vigueur. Cet article sanctionnait de manière très claire la diffusion ou l'exposition des mineurs aux messages à caractère pornographique ou violent. Sachant que le délit était constitué dès lors que le contenu était « susceptible d'être vu ou perçu par un mineur ».
Imaginez que ça soit chez une institutrice!

Il y avait un cadenas sur la télévision et la malle contenant les albums de Tintin et Astérix, mais je pouvais lire ces BD là sans davantage qu'une petite critique.

La jurisprudence de l'époque (il faut se référer à celle-ci, pas à celle d'aujourd'hui) était celle-ci: les avocats des éditeurs (comme Albin Michel pour Reiser) arguaient que ces œuvres étaient de la satire sociale et non de la pornographie. L'intention n'était pas l'excitation sexuelle, mais la critique des mœurs. Mais la justice (avec raison, selon moi) considérait souvent que l'intention de l'auteur importait moins que l'impact visuel sur le mineur. Pour un enfant de moins de 15 ans, le dessin cru et sans filtre de Reiser était jugé comme pouvant « troubler sa moralité » ou « provoquer des angoisses », indépendamment du second degré politique du texte. J'ajouterais que l'exposition répétée à ces albums, conjuguée à mon hypermnésie et à l'absence de mesures de mise sous clé (comme pour les autres produits culturels jugés délétères), ça a considérablement influé sur ma sexualité.

Quand, quelques années plus tard, ma mère m'a un jour dit "je suis sûre qu'il t'es arrivé quelque chose quand tu étais petite", elle n'imaginait pas que la réponse était "Oui: tes BD de Reiser". De fait, je ne le lui ai jamais dit, puisque je n'ai identifié le problème que très récemment.

Dans certains des albums en question, y a des scènes portant atteinte à la dignité humaine (sous le coup de l'article 227-14 du Code pénal)... Inutile que je les décrive. Je sais de quoi je parle. La jurisprudence de l'époque estimait que si un mineur de moins de 15 ans était exposé à ces planches, le choc n'était pas seulement moral, mais psychologique. La loi estimait qu'un mineur n'avait pas la maturité nécessaire pour décoder le second degré ou l'absurde noir de Reiser.

La TV était sous clé, Astérix et Tintin aussi, mais pas Reiser...
Dans les années 80, on craignait pour la moralité (la religion, la pudeur). Aujourd'hui, on s'inquiète davantage de l'impact traumatique et du respect du consentement. Les scènes qui m'ont le plus marqué, même satiriques, seraient aujourd'hui analysées sous l'angle des déclencheurs de traumatismes.

L'impact traumatique pour moi est absolument certain.
La lecture (répétitive, qui plus est, les gravant bien dans ma mémoire) de ces albums a très certainement altéré de manière durable ma sexualité et pendant très longtemps, la nature même de mes fantasmes, avec une énorme dose de honte et de dégout de moi-même.

Je ne ressens plus les mêmes choses. Je me suis déconstruite et reconstruite, j'ai appris à me réguler dans le tumulte du monde, j'ai appris que la sexualité pouvait être un moment de partage et de communion, au cours duquel je n'ai pas à chercher à plaire ou à cocher des cases. Je le dois à des personnes formidables de bienveillance et aux bienfaits de l'introspection, ainsi qu'à toutes les démarches qui m'ont permit d'identifier mes neuroatypies dont mon absence de filtres "innés". Aujourd'hui, alors que je "vois" littéralement dans ma mémoire les planches de ces albums, je vois bien le côté caricatural et humoristique. Mais les scènes et le contexte de leur découverte, ça a eut un impact considérable sur mon mal être d'enfant et d'adolescente. J'étais déjà très différente de mes pairs de classe d'âge et en plus, j'avais cet imaginaire sexuel "pervers" qui ne cadrait pas avec les mises en image des amourettes qui m'étaient contemporaines.

Pour un enfant avec un système de traitement de l'information différent (et une mémoire visuelle quasi photographique) ces BD posaient d'énormes problèmes. Sans filtres, une information satirique est reçue avec le même poids de réalité qu'une information factuelle. L'image ne reste pas "à la porte" de l'esprit, elle s'y installe. Qui plus est, j'ai le fardeau de l'hypermnésie : là où d'autres oublient, je "revois". Cette capacité transforme un souvenir de lecture en une archive permanente, rendant le travail de déconstruction beaucoup plus exigeant, car il faut littéralement réétiqueter chaque image stockée dans ma mémoire pour lui enlever son pouvoir de nuisance.

Sachez que sur le plan juridique, psychologique et éducatif, cette exposition fait partie des maltraitances par négligence ou carence éducative.


Dans la même catégorie "souvenirs de merde", il faut comprendre que j'avais peur de ma mère et que je me sentais insultée par des comportements que je ressentais comme profondément irrespectueux de mes besoins intrinsèques.
En classe, on avait accès à la Convention Internationale des Droits de l'Enfant, en lien avec les programmes de prévention de l'UNICEF.
Je pense que mon ancienne instit serait extrêmement choquée de découvrir qu'elle n'a pas su faire preuve de discernement et respecter son propre enfant. Mais c'était le cas.

Je ne me sentais pas respectée, dans plusieurs de mes Droits, dont mon droit à l'intimité corporelle.
Il faut comprendre que sous prétexte de taquineries, elle me touchait sur des parties de mon corps où ça me dérangeait. Il n'y avait aucun geste sexuel, dans son esprit. Par contre le respect de l'espace intime était et reste un problème. Non, ce n'est pas une taquinerie acceptable de toucher la poitrine ou les fesses de sa fille (à fortiori si elle s'en plaint!). Peut être que ce n'est pas arrivé très souvent, peut être que si. Probablement que si, parce qu'à un certain stade, je me laissais faire par pure habitude, parce que je n'avais plus le courage de protester et que je ne voyais plus où était le problème.
Le problème? Je ne consens pas à ces gestes. Je ne trouve rien de drôle ou amusant là dedans. Mon corps, mon vécu.

Pour être complètement claire, je ne consens même pas à ce qu'elle me fasse la bise, et pourtant quand elle tend ses bras autour de mon cou, alors que je déteste ce rituel social (surtout lorsqu'il est détaché d'une sincérité profonde de ma part)... je la laisse faire! C'est épuisant nerveusement.
Peut être que pour elle c'est une sorte de geste de soin. Je ne sais pas... mais moi, je le vis comme une agression. Seulement j'ai tellement pris l'habitude de ne pas la contrarier, que je la laisse faire.

Je n'en peux plus de la laisser faire.

En ma mère, je perçois une sorte d'orgueil du "Bien".
Un prisme déformant insidieux et terrible, une forme de violence particulièrement difficile à dénoncer: une violence altruiste.

Ma mère ne m'a pas fait subir des maltraitances telles qu'on les stigmatise le plus couramment.
Mais elle a été et reste profondément maltraitante à mon égard.

Ma mère, c'est quelqu'un qui agit au nom du Bien.
Quand quelqu'un agit ainsi, c'est à dire dans le cadre d'une idéologie (en ce qui la concerne, la pédagogie Freinet, puis l'écologie, la décroissance, la crainte d'un effondrement mondial...) ou d'une posture politique, il s'autorise à ignorer les signaux de détresse réels des tiers.
Vu sous cet angle, si je souffre et si j'ai souffert, ça ne peut pas être à cause d'elle.
Elle me l'a dit, j'étais au collège: j'étais trop sensible, trop colérique, trop agressive.
Elle me l'a redit plus tard, à plusieurs occasion, j'étais égoïste.
Elle me l'a dit tellement de fois, que j'avais fini par la croire!

Sauf qu'en réalité, elle ne se mettait pas dans une posture favorisant une communication équilibrée, non violente, en absence de jugement, avec une écoute positive inconditionnelle.

En tant que professionnelle de l'éducation, quand j'étais gamine, elle n'a pas su adopter une posture de nature à identifier mes symptômes évidents des crises d'angoisse. Ça ressemble à des colères explosives. Mais c'est fondamentalement un problème de régulation émotionnelle.

Ma mère m'apparaît avant tout comme une personne sentencieuse. Elle pose ses idées. Sans laisser de place à la contradiction. La contredire, j'ai l'impression que c'est lui faire violence et porter atteinte à son identité intrinsèque de personne Juste.

Quand je lui explique que j'utilise des outils numériques pour surmonter mes handicaps, elle trouve moyen de me dire "c'est bien, tu es moderne, mais moi j'ai des opinions politiques!".
Il est où, le rapport, maman?!

Je ne supporte plus cette posture. Je ne peux plus la supporter.

En politisant et en idéalisant tout, il me semble qu'elle a construit un écran de fumée lui faisant perdre de vue son rôle de parent. C'est toxique.
Il devient évident que mes particularités et spécificités sont invisibles à ses yeux, et pire: ils n'ont aucune sorte d'importance dans son système de fonctionnement.
Quand je les lui remet sous le nez, elle y pense, et puis elle oublie. C'est flagrant. C'est destructeur. 


Et là, je dois aborder le pompon sur le cake:
À un moment de mon adolescence ou de ma vie d'adulte (mystère!) ma mère m'a dit que, quand elle m'a prise en classe avec elle en CP, elle avait la conviction que j'étais "précoce" ("surdouée") et qu'elle pensait que ses méthodes Freinet me conviendraient mieux que la rigueur de l'école locale.
Mais elle n'as pas voulu me faire passer les tests. Dans mon souvenir, elle a argumenté que c'était pour que j'ai une "enfance normale".

Youhou! Scoop: ça a foiréééééééé! 🎉

Sous couvert de bienveillance pédagogique (Freinet), ma mère a pratiqué une forme d'expérimentation sauvage sur moi, en ignorant complètement la réalité clinique de mon système neurologique.

L'ironie est cruelle concernant les pédagogies dont elle se voulait l'ambassadrice: elles-ci reposent normalement sur l'observation de l'enfant et le respect de son rythme.
En théorie, donc, on s'adapte à l'élève.
En pratique j'ai en réalité été forcée d'entrer dans le moule de sa "méthodologie".

Certains aspects étaient plaisants. Mais j'avais (et j'ai toujours) besoin de cadres, d'une vision claire et globale des objectifs des différents apprentissages. Ce dont je ne disposais absolument pas. Or ne pas comprendre les enjeux m'a toujours empêché d'apprendre. J'éludais les sujets frappés ainsi d'incompréhension et je subissais en réponse un contrôle coercitif que je ne comprenait pas davantage.
Je ne me suis pas épanouie.
J'ai appris à masquer mes lacunes, mes déficiences et mes anomalies.

En refusant les tests pour m'offrir une enfance soi-disant "normale", ma mère a commis une erreur fondamentale : elle a confondu "normalité" et "invisibilité". En tout cas si je m'en tiens au discours qu'elle m'avait tenu, ce jour là, quand elle m'a dit que j'aurais pu être dépistée.

Qu'est ce que c'est, une enfance normale?
Une enfance épanouie? La mienne ne l'a pas été.
J'ai passé mon temps à suivre ma sœur aînée comme son ombre pour devenir son miroir et apprendre à dissimuler au mieux mes différences. Faire semblant d'être un individu qu'on est pas, ce n'est pas avoir une enfance normale.

J'ai subie une hégémonie pédagogique qui m'a laissé de profondes cicatrices et une colère immense.
Car oui, je souffre toujours avec la même intensité, avec en plus ce petit zeste qui donne une saveur incomparable à tout ça: la compréhension. Je sais des choses sur moi-même que je  ne savais pas à l'époque où je subissais les choses.

De mon point de vue (qui s'est vérifié à l'occasion de diffusions de tout un tas de reportages dans Envoyé Spécial ou Ça se discute ; car oui, elle nous donnait ses opinions en la matière, à ces occasions), elle a fait preuve d'un aveuglement coupable sur mes douances.
À un moment de mon développement, elle a constaté une certaine précocité et elle a fait un choix qui l'a conduite à ignorer certaines données du problème, certainement avec les meilleures intentions du monde.
La plus lourde en conséquence a été l'ignorance totale de la dyssynchronie des enfants dits "précoces". Il s'agit du décalage entre le développement intellectuel, affectif et psychomoteur des enfants vivant avec cette condition intellectuelle spécifique.
En 1987, les travaux de Jean-Charles Terrassier étaient déjà assez largement diffusés, alors je suis obligée de partir du principe que même si elle voulait bien faire, elle a fait un choix plus ou moins conscient d'outils inadaptés. Ce qu'elle a fait, c'était du bricolage éducatif, et c'est de mon point de vu une négligence éducative et affective.
Peu importe que ça ait été involontaire de sa part. C'est ce que j'ai vécu, de manière intrinsèque.

Ma mère n'a pas tenu compte du fait que le cerveau d'un enfant "précoce" traite les stimuli avec une intensité radicale.

Elle a (volontairement ou pas, ce n'est pas la question) ignoré que le besoin de justice, la lucidité précoce et l'hypersensibilité sensorielle ne sont pas des traits de caractère, mais des caractéristiques neurologiques.

Le refus de se renseigner était peut être de l'ignorance de sa part, mais j'ai du mal à y croire. J'ai perçu (peut être à tors) un choix actif de ne pas savoir. Savoir, c'eût été admettre que sa fille avait des besoins que ses méthodes ne pouvaient pas combler. Ça a un nom: négligence éducative par orgueil pédagogique.

Le prix de ma normalité forcée, ce sont mes troubles anxieux, acquis.
Puisque mes besoins n'étaient pas reconnus, j'ai dû les gérer seule.

"Tout était fait" pour mon épanouissement, mais j'avais envie de mourir, car rien n'avait de sens. Ma vie n'avait pas de sens. Mon entrée au collège a été un cataclysme et j'ai encore davantage masqué mon malaise. J'ai mis en place des stratégies d'évitement profondément délétères pour ma santé physique et mentale.
Ce décalage initial entre mes besoins et la réponse pédagogique est la source d'un traumatisme profond qui me fait encore violence.

Aujourd'hui, à l'âge adulte, je me retrouve à faire le travail de décryptage (TDAH, TSA, HPI...) que la médecine aurait dû faire il y a 35 ans.

Le constat est amer. Ma mère a protégé son image d'institutrice innovante plutôt que de protéger ma santé mentale.
Peut être, oui, qu'elle ne savait pas, qu'elle n'avait pas comprit, qu'elle pensait sincèrement faire "au mieux".
Mais vous savez quoi? Ça ne compte pas.
Le mal est fait.
Elle m'a fait du mal.

Les parents ne font pas du mal à leurs enfants par sadisme.
La grande majorité des parents sont portés par la conviction de faire ce qui est nécessaire.

Ça ne retire rien, il me semble, à ma légitimité de dénoncer des actes de maltraitance.

Des maltraitances qui perdurent.

Car ma mère n'arrive toujours pas à tenir compte de mes spécificités neurologiques ou de mes besoins environnementaux et sensoriels.

Je ne le lui demande plus: j'ai atteint un point où je veux qu'elle garde toutes ses convictions éloignées de ma sphère d'existence. Soit elle me fréquente pour la personne que je suis, en me respectant dans toutes mes spécificités, pour le plaisir simple de passer du temps avec moi, soit elle reste en retrait.
Pour être honnête, à la suite de l'avalanche de souvenirs que je viens de me prendre dans la face (et dont je n'ai exposé qu'un petit échantillon), je n'ai plus franchement envie de la voir.

À certaines périodes de ma vie, j'écrivais "je l'haime".

Actuellement c'est beaucoup plus violent, et je déteste ça.

mercredi 29 avril 2026

Troubles alimentaires et conseils "à côté de la plaque"

Très récemment, je discutais avec un ami d'un paquet de chips entamé, mais fermé d'un clip, posé sur ma table basse.
C'est une image importante pour moi qui souffre de TCA depuis des décennies.
Un paquet de chips entamé et pas terminé, c'est une grande victoire personnelle.

L'ami en question m'a conseillé de faire mes courses en Drive, conseil qui m'a quelque peu laissée hébétée, sans tout à fait savoir pourquoi (mis à part que je n'aime pas du tout le procédé de la commande et récupération de mes courses). Il m'a fallu plusieurs heures pour réaliser une confusion évidente entre les achats impulsifs (je le vois, ça me fait envie, je l'achète) et les achats/consommations compulsifs.
Car non, ça n'a rien à voir!

Bien que les termes soient souvent utilisés de manière interchangeable dans le langage courant, l'impulsivité et la compulsivité reposent sur des mécanismes neurologiques distincts. On peut les voir comme deux forces opposées sur un axe du contrôle de l'action.

L'impulsivité, c'est en quelque sorte le "moteur" sans frein:
Il s'agit d'une prédisposition à des réactions rapides et non planifiées face à des stimuli, sans égard pour les conséquences négatives à long terme. En gros il y a un défaut de contrôle inhibiteur et le cerveau privilégie la récompense immédiate.

Le neurotransmetteur clé en est la dopamine, avec une hypersensibilité aux signaux de récompense.

La compulsivité, c'est plutôt l'action "automatique" avec la répétition de comportements persistants et inappropriés à la situation, sans lien avec une récompense, souvent pour réduire un inconfort ou une anxiété. C'est une transition de l'action dirigée vers un but, vers une habitude rigide. La personne se sent obligée de réaliser l'action, même si elle n'en tire aucun plaisir.

Le neurotransmetteur clé ici est la sérotonine, qui joue ici un rôle majeur dans la régulation de la flexibilité cognitive et de l'évitement du danger.

Dans le cadre des troubles des conduites alimentaires, l'impulsivité et la compulsivité ne s'excluent pas. Au contraire, elles coexistent souvent, ou se succèdent, créant des cycles difficiles à rompre.

On le vit généralement mal: la sérotonine sert littéralement à obtenir une dose de dopamine.

Mon corps a besoin de dopamine, parce que je suis dans un état de stress avancé et j'ai un besoin viscéral de manger quelque chose de satisfaisant.

L'impulsivité est fortement liée aux épisodes de d'hyperphagie boulimique, dont je souffre depuis des décennies.
Ainsi, face à une émotion forte (colère, tristesse, ennui...) mon système de récompense s'emballe et toute ma meilleure volonté ne parvient plus à freiner l'envie immédiate.
La sensation? C'est une perte de contrôle brutale. J'agis avant de réfléchir, poussée par une urgence de gratification pour apaiser une tension interne. Ou au mieux, je me retrouve à négocier avec moi-même pour essayer de trouver une solution alternative.

La première fois où j'en ai eu pleinement conscience, c'était en 2012, après avoir suivie une formation professionnelle de plusieurs jours, en vase clôt (on mangeait ensemble, donc j'étais en saturation totale de mon anxiété sociale). Le dernier jour, on a fini en avance et j'avais besoin de me retrouver seule et de manger quelque chose de gras et sucré avant de retourner à la maison rejoindre mon mari.
Qu'on se comprenne bien: ce que je voulais, c'était ma dose. Celle d'une droguée.
Dans le rayon pâtisserie industrielle d'une GMS de Tarbes, j'ai passé littéralement 45 minutes à essayer de choisir entre plaisir, raison et nutrition. J'ai vaguement le souvenir de gâteaux à la génoise fourrée cacao, mais je ne suis pas certaine que ça soit ça que j'ai acheté, ce jour là.

Ce problème de compulsions alimentaires, le l'ai depuis longtemps et j'ai très longtemps gardé le silence, à ce sujet. Même quand je faisais des indigestions chroniques avec des reflux gastriques de plus en plus handicapants. Je vivais avec ce trouble psychique, dans la honte et le secret, comme avec une anormalité que je devais absolument cacher à mes proches.

Si aujourd'hui je m'y connais aussi largement en pâtisserie, c'est parce que j'ai découvert de manière empirique que, le "faire soi-même" ne procure pas du tout la même réponse neurologique que d'acheter un produit déjà prêt à la consommation.

Aujourd'hui, le conseil de faire mes courses en Drive est aussi inapproprié que celui de faire carrière dans la pâtisserie professionnelle que j'ai autrefois reçu (et qui revient de temps à autre dans la conversation).

Durant des décennies, mon cerveau a acté que le sucre ou le ratio glucides/gras/sel est une réponse appropriée à un stress chronique.
Pour ce qui est des courses, je suis tout à fait capable d'acheter des chips en Drive, motivée par la compulsion, parce que c'est une solution simple et rapide à un inconfort nerveux.
Mais c'est tellement plus chouette de prendre le temps de me concentrer sur des ingrédients plus sains, pour préparer une pâtisserie plus saine, avec un indice glycémique plus approprié, et surtout une sapidité tellement différente!

Je rappelle ce que signifient les initiales TCA: Troubles du Comportement Alimentaire.

Un Trouble, en psychiatrie, ça se réfère généralement non seulement à un comportement anormal, mais surtout à une souffrance intrinsèquement liée au comportement. Pour qu’une différence de fonctionnement réponde à cette qualification, elle doit généralement répondre à trois critères cumulatifs:
- La souffrance psychique (détresse)
- Le retentissement (dysfonctionnement)
- La déviance par rapport aux normes (dans un sens statistique ou socioculturel)

Mon hyperphagie compulsive correspond tout à fait à ça.

Or mon récent changement de traitement (de la Paroxétine vers la Fluoxétine) visait en particulier ce problème spécifique. Il faut en effet savoir que le Prozac© (fluoxétinea une AMM (Autorisation de Mise sur le Marché) spécifique pour les TCA, en plus des troubles de l'humeur type dépression, en particulier les troubles compulsifs alimentaires liés à aux mécanismes de la réponse dopaminergique (le circuit de la récompense).

À ce stade, il est important que je refasse un petit rappel:

Depuis aussi loin que je me souvienne, j'ai connue la nourriture comme un outil de réconfort, avec une très forte appétence pour le sucré, mais aussi pour les "snacks" salés (ultra transformés et souvent riches en additifs pas nets). Or des études ont prouvé que les chips de pomme de terre font partie des aliments qui activent le plus facilement la réponse dopaminergique.

Mon cerveau est accro aux récompenses. Les chips activent des circuits neuronaux déclenchant la production de dopamine qui entraine un sentiment de plaisir intense.
Je n'achète pas mes chips en mode "je vois le paquet". Je vais les acheter exprès parce que je sais que les manger va me faire psychiquement du bien.

Pour lutter contre mes troubles alimentaires, j'ai assez tôt essayé de mettre en place des stratégies visant à m'éviter les crises d'hyperphagie. D'une part en me cultivant sur la nutrition, qui est devenue une passion pragmatique. D'autre part en  préparant moi même des desserts, avec passion et ferveur. Au début pour pouvoir les consommer. Puis peu à peu, parce que j'ai vu un changement agréable s'opérer: la compulsion devenait moins intense et je me sentais littéralement mieux psychiquement avec la nourriture.

J'ai appris, des décennies plus tard, que prendre le temps de préparer des plats élaborés, et plus spécifiquement des desserts complexes, agit comme un puissant levier neurologique pour "reprendre la main" sur les circuits de la compulsivité.

Voici pourquoi cette démarche modifie la réponse de mon cerveau face à la nourriture :

Très important, il y a pour commencer une (ré)introduction d'un délai de gratification.
Les troubles compulsifs reposent sur un court-circuit entre l'envie et l'acte. En pâtisserie fine, il est impossible d'obtenir un résultat immédiat : il faut peser, mélanger, cuire, puis laisser refroidir.

Ce processus a un effet neurologique vérifiable : ce délai force le cortex préfrontal (le siège de la raison) à rester activé pendant toute la durée du processus. Cela étire le temps entre la pulsion et la consommation, affaiblissant ainsi le réflexe automatique.

La compulsivité est une habitude rigide logée dans une partie spécifique du cerveau. On mange sans y penser, par pur automatisme.

Cependant la préparation complexe, comme la réalisation d'un dessert élaboré demande de la concentration et le respect d'étapes précises. Cela transforme l'acte alimentaire en une action dirigée vers un but. Le cerveau ne traite plus la nourriture comme un objet de soulagement immédiat, mais comme le résultat d'une construction technique.

La stimulation sensorielle joue un rôle important également, en sollicitant l'odorat (les arômes de cuisson), le toucher (la texture de la pâte) et la vue (le dressage).

Par ces processus, la régulation de l'appétit se fait naturellement... L'exposition sensorielle prolongée permet au cerveau de commencer son processus de "satiété sensorielle spécifique". Souvent, le simple fait d'avoir manipulé les ingrédients et senti les odeurs réduit l'urgence de la consommation massive, car une partie du besoin sensoriel a déjà été comblée.

Pour finir, il ne faut pas négliger la valorisation de la compétence, du savoir-faire et de l'objet alimentaire en soit. En psychologie cognitive, on accorde plus de valeur à ce que l'on a créé soi-même.

Cuisiner et pâtisser pour mes proches, ça a dès le début, et sans que je m'en rende compte, été une façon pour moi de sortir de la honte et surtout, de prendre soin de moi.

Mes troubles compulsifs alimentaires étaient souvent liés à une consommation cachée et dévalorisée, a fortiori quand on me parlait de ma grand-mère diabétique. En créant quelque chose de particulièrement sapide, beau et élaboré, je transformais la nourriture en une œuvre artisanale. Il ne s'agissait plus de me remplir mais de déguster une création dont j'étais responsable, au sens noble. Cela restaure une forme d'estime de soi face à l'assiette.

Je comprends aujourd'hui que mes proches n'aient pas perçus ces processus cognitifs. Ainsi, ma mère a très sincèrement cru que c'était une passion valorisable sur le marché du travail, sans comprendre pourquoi j'écartait son "conseil". Je n'avais alors pas les arguments pour lui faire comprendre que c'était absolument inenvisageable pour moi. Sans même me préoccuper des conditions d'exercice (que je sais être incapable de supporter), je n'ai jamais eu envie de faire de ce loisir une activité à plein temps. Mais le fond de son incompréhension n'est même pas là: mon entourage ne percevait très certainement pas (et j'ai très longtemps été incapable de le voir moi-même) la dimension profondément thérapeutique de mon investissement en pâtisserie, puis en cuisine en général.

Je ne crois pas que quelqu'un qui dessine des choses particulièrement cathartiques pour lui-même aura envie de mettre ses œuvres en vente. Pour moi c'est exactement la même chose.
La pâtisserie n'est pas une activité fondée sur la passion comme fondement initial mais sur la réappropriation d'une forme de contrôle de moi-même. C'est une stratégie, pas une fin en soit.

Pourquoi les desserts en particulier ? Au début, c'était bien simple: à la maison, pour avoir autre chose qu'un fruit comme dessert, il fallait produire ledit dessert.
En outre, le sucre et le gras sont souvent des déclencheurs importants des crises. En faire des sujets d'étude technique permet de désacraliser ces ingrédients. Ainsi les produits sucrants et les matières grasses ne sont plus des interdits mais des matières premières techniques.

En décidant de la composition et de la qualité des produits, on reprend le contrôle, ce qui réduit le sentiment d'impuissance face à des produits industriels conçus pour être addictifs.

En résumé : faire la cuisine soi-même, c'est passer d'un mode réactionnel (je subis la crise) à un mode créatif (je pilote le processus). C'est une forme de méditation active qui rééduque la patience du cerveau.

C'est donc cet aspect thérapeutique invisible à ma mère, que je n'ai que rarement expliqué à mes proches, qui a pour effet de rendre toute suggestion professionnelle dans cette voie totalement inadéquate et inappropriée: j'y perdrais très certainement tous les bénéfices obtenus de haute lutte (invisible). Je passerais d'une activité de refuge et de soin psychique à une performance potentiellement anxiogène et donc source de mal-être.
En cuisine professionnelle, on ne choisit pas toujours ce que l'on prépare, et les rythmes y sont imposés. La pression peut stimuler l'impulsivité et le stress, soit exactement les déclencheurs que mes activités de cuisine domestique cherchent à apaiser.